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vendredi 19 décembre 2014

Chapitre 11 : les escarpins roses ou bleus.



Sauf que ce lundi-là, Monsieur Paturot ne se présenta pas à son cours.
Ni les jours suivants, d’ailleurs.
C’était pas dans ses habitudes à notre prof de maths. Toujours présent avec son teeshirt légendaire, qu’il pleuve, qu’il vente ou même si la station Mir lui tombait dessus, il était là. Pas comme certains autres profs que je ne nommerai pas, style quinze jours d’arrêt de travail pour un ongle incarné. La pire dans le registre, c’était madame Touffaux. Au début de l’année, direct, trois semaines en AT pour dépression parce que son poisson rouge s’était tiré en loucedé par la cuvettes des WC. On peut aimer les animaux, mais là, c’est un peu limite, vous trouvez pas ?
Du coup, l’absence de Paturot nous valait deux heures de permanence en compagnie de Monsieur Betjol père de six ravissantes petites filles à ce jour. Bientôt sept, car, c’est certain, il allait remettre le couvert.
Et oui, Tintin pour avoir l’avis tant attendu de mon prof.
Mais bon, j’avais récupéré mon chapitre un, c’était déjà ça.
Dans des circonstances un peu mystérieuses que je vous raconterai un peu plus loin.

Samedi, après la colle, maman m’avait déposé au bercail et était partie bosser à l’hosto. Sans oublier de me demander de ranger ma chambre. (Une rengaine habituelle, comme le refrain récurrent d’une ritournelle sans fin). Elle rentrait vers 22 heures, j’avais donc tout le temps de faire le geek devant l’écran de mon ordi.
 D’autant que Virginie était probablement en train de baver devant la vitrine de HetM dans le centre commercial le plus grand de la région parisienne. J’espère que sa daronne avait emporté son coffre-fort.
Pour moi, c’était paquets de chips, canettes de coca, un vrai repas de fête pour démarrer ce week-end.
Mon compte WoW étant toujours retenu en otage par une bande de coréens malfaisants et binoclards planqués à l’autre bout du monde, je décidais de faire un tour sur FB.
Des fois, sur les réseaux sociaux, on tombe sur des trucs intéressants. Mais pas souvent. La plupart du temps, c’est des trucs illisibles bourrés de fautes d’orthographe, limite on peut se demander parfois si c’est pas fait exprès comme pour les messages cryptés pendant la guerre. La palme revenant bien entendu à Momo dont le clavier devait être coincé en mode qwerty.
Je vous passe donc les détails, entre untel qui veut faire bouffer son slip à untel et l’autre qui voulait montrer ses nénés en MP à Momo, sauf qu’elle s’est trompée de bouton en envoyant et que du coup, ben, tout le monde a pu profiter de ce spectacle dégradant.
Le train-train habituel.
Facebook, quoi.
Ce qui me choque le plus, sur le réseau, c’est les insultes. Les mecs ou les nanas à l’abri derrière leur clavier à taper des trucs ignobles qu’ils ne sont même pas capables d’assumer quand ils se retrouvent face à leur victime dans la vraie vie.

Ce samedi après-midi en mode chips, coca et FB s’annonçait bien pénible, en fait. J’avais même envie de relancer ma vieille PS3, en bas, voir si elle fonctionnait encore.
Sauf que j’avais revendu la plupart de mes jeux chez Micromania pour me faire un peu d’argent de poche.
La pub pour kingdown of Wonders était toujours là, à droite de l’écran.
L’elfe indécente au regard aguicheur me faisait des signes avec son index pour m’accrocher. L’animation n’était pas top. Comme dans un ancien manga animé : quatre images par seconde au mieux.
Et devinez quoi ?
J’ai cliqué.
De toutes façons, je savais que j’allais le faire.
C’était perdu d’avance.
- Viens jouer avec moi ! Gratuit ! Tu ne pourras plus t’en passer.
Mais oui, c’est ça !
Allez, voyons ce que tu as dans le ventre.
D’abord l’écran titre : Kingdown of wonders. Avec en arrière plan la clairière, les acolytes et le fameux monolithe. Tadam !
Enregistrement du compte, OK.
Lecture des mentions légales, mais oui, c’est ça. Personne les lit ces trucs là.
Et c’est parti.
Création du perso.
Le choix entre un nain, un elfe et un humain.
Humain.
Genre : Masculin ou féminin ?
Masculin, pardi.
Y a des mecs bizarres, ils se choisissent toujours des personnages féminins dans les MMORPG, un jour, je demanderai à Thomas ce que son pote Freud a écrit là-dessus.
Profession : Le choix entre guerrier, mage, soigneur et voleur.
Allez hop, soigneur, comme ma mère. Et puis non, guerrier c’est plus cool !
Le nom : Ben Marceau, tiens, on va pas trop se fatiguer les neurones. C’est le week-end.
Allez hop, envoyez.
Séquence d’ouverture, musique pompeuse et pompée sur WoW.
Illico, le me suis retrouvé, enfin, pas moi, mon avatar, dans un champ de citrouilles.
Avec ma petite épée en bois, mes mocassins en peau de ragondin et mon p’tit kilt ridicule.
Hé les programmeurs, m’envoyez pas un dragon tout de suite, je suis pas trop stuffé, là !
A côté de mon personnage, se tenait immobile mais bien cambrée, l’elfe de la pub, avec un gros point d’interrogation jaune au dessus de sa tête.
On appelle ça un mob, dans les jeux en ligne. Un personnage non-joueur contrôlé par le programme. Et quand un mob affiche un point d’interrogation au dessus de sa tête, ça sous entend qu’il a une mission à te confier.
J’y allais en tapotant frénétiquement le Z de mon clavier.
J’aurai pu le faire avec la flèche haut ou le clavier numérique comme me l’indiquait le tutoriel affiché en transparence.
Une bulle apparut au dessus de l’elfe provocante.
- Bonjour, valeureux Marceau, ton destin commence en ce jour, tu as été désigné, tu es l’élu.
Appuyez sur le bouton gauche de la souris pour continuer.
Clic.
- Mon nom est Taleen. La gardienne du monolithe.
Elle me précédait d’un déhanché outrancier, dans une tenue ouverte de partout, que même si elle n’en avait pas portée, ça aurait été moins pire.
Je la talonnais, jusqu’à l’orée d’un bois qui, je vous  le donne en  mille était celui de la pub. Le chemin sinueux  que nous suivions se termina dans la petite clairière où s’élevait, vous savez quoi ?
Ben, le monolithe ! Faut suivre, des fois !
Avec les mecs encapuchonnés tout autour, bras en l’air en train de chanter probablement pas le tube de l’été prochain et les deux braséros qui éclairaient la scène, vu que la nuit venait de tomber.
- Mon peuple compte sur ta bravoure, chevalier Marceau. Tu dois le sauver.  Un démon impitoyable et malfaisant l’a enfermé au cœur du monolithe où il le retient prisonnier depuis des siècles, enchaina-t-elle de sa voix nutelleuse. (j’kiffe pas trop le miel…).
Aucun doute, les concepteurs de Kingdown of Wonders devaient avoir lu Clive Barker eux aussi. Plagia ! D’un autre côté, normal pour un jeu coréen.
- Le chemin sera long et parsemé d’embuches.
J’imaginais déjà en baillant les tonnes de mobs que j’allais devoir occire pour parvenir à mes fins.
- Mais nous savons que tu vaincras. Et mon peuple, grâce a toi, retrouvera sa liberté.
Poils au nez !
Elle continua, car son monologue n’était pas fini :
- Saluez Marceau ! Saluez notre héros ! Saluez notre libérateur !
Les cultistes me faisaient face et au dessus d’eux dans des bulles, je lisais : Hourra ! Vive Marceau ! C’est le plus beau !
La belle Taleen aux pixels explicites s’approcha de mon avatar et lui fit un petit bisou.
Smac !
Puis elle leva ses bras d’un geste gracieux qui failli faire sortir sa poitrine confortable de son trop petit caraco de cuir lacé et envoya une incantation dans une nouvelle bulle texte apparue au dessus d’elle.
- Magnamam Ultramam Mêmepasmal Superman vagalam….
Ou un truc comme ça.
Et pshit !
Un éclair, un tourbillon de lumière verdâtre est apparu devant le monolithe et m’a aspiré.
Ecran de transition avec effets spéciaux tandis que je voyais mon personnage avec sa petite épée littéralement aspiré dans le gros menhir.
Hé les mec ! On voit sa culotte !
Si ! Si ! Je vous jure ! On la voit !
Punaise, j'y crois pas !


Voix off :
- Ne nous déçois pas, Marceau. Triomphe, sauve mon peuple, et tu seras récompensé.
A tous les coups elle allait même me demander en mariage si je réussissais. Comme tous les autres joueurs d’ailleurs.
Ah, les femmes. (Sauf ma mère !)
Bien. Fin de l’intro.
On allait pouvoir commencer à jouer.
Lorsque mon téléphone vibra.

Virginie !
- Allo, Marfeau ? F’est moi. On est a Val d’Europe avec maman, (Derrière, j’entendais la rumeur de la foule mélangée aux annonces publicitaires : deux antivols achetés, un offert. Soldes exceptionnelles : 10% de plus que l‘année dernière, mais 10% de moins que l‘année prochaine ! ).
Attrape nigauds.
- Hé Virginie, ça va ou quoi ?
- Oui, je fuis en mode hyper exfited (avec l’accent anglais, bien évidemment.), Ma mère va m’acheter une nouvelle paire de chauffures à talons chez Zara, tu les verrais, elles font à tomber ! Mais je ne fais pas laquelle prendre. Les bleu turquoise ou les rose chamalow ? F’est pour mettre avec ma p’tite robe, tu fais, felle où je reffemble à Alife.

Moi, les roses me plaisent bien...
Et puis non, les bleus !
 Momo aurait répondu : «  ben j’sais pas moi, fais-toi plaiz, prends-en une de chaque ! «
Virginie avait une passion pour le cosplay depuis qu‘elle était devenue fille. Et son personnage fétiche était Alice, version un peu (trop) sexy.
- Bon, j’te laiffe, je te ferai la furprise demain. Tchô, Bizzs ++ !
- heu, oui, heu, moi aussi, à demain, bises plus plus plus !
Et elle raccrocha.
Moi, j’étais collé au plafond. (ben oui, l’amour donne des ailes.).
J’avais jamais autant embrassé mon téléphone. Je le serrai contre ma poitrine, comme si c’était Mao, mon petit lapin adoré que j’avais du enterrer l’année dernière dans le petit jardinet envahi d‘herbes folles et de bambous, derrière la maison. J’avais beaucoup pleuré à la mort de Mao, mais le lendemain j’avais été au collège. Je m’étais pas mis trois semaines de dépression comme Madame Touffaux…
Note au passage, je soupçonne Momo d’y être un peu pour quelque chose dans la disparition prématurée de mon petit copain rongeur. Comme une dose de Ricard dans son biberon, par exemple.
Demain, Virginie et moi on se rappellerait.
Peut être même qu’on se filerait un rancard.
Et peut être qu’elle mettrait sa petite robe d’Alice et ses nouveaux escarpins.
Roses ou bleus.
Ça n’avait aucune espèce d’importance.

vendredi 12 décembre 2014

Chapitre 10 : Le chapitre Un.




- C’est bon ? Il est l’heure ! Je ramasse les copies.
Thomas était en panique, et à priori il était bien loin d’avoir terminé. Avant la pose, il avait même redemandé des feuilles à Mr Paturot.
Momo, quant à lui, avait fini son chapitre depuis bien longtemps. Et avait eu tout le temps à se consacrer à l’origami avec tout le papier qui lui restait.  Il avait même réussi à nous ériger en pliages un, une… Non, Momo, sérieux, tu crains, là!
(DSL pas d'illustration du pliage de Momo, les censeurs de FB veillent au grain !)

Dire que j’avais galéré sur ce chapitre est un pléonasme.
C’est comme si j’étais bloqué.
Les idées étaient là, mais les mots refusaient de sortir.
Je sentais que quelque chose prenait forme, ne demandait qu’à jaillir, comme le dernier rejeton de Mr Betjol. Mais tout était confus, imprécis, bien trop indistinct.
Je repensais au bouquin de mon prof, que je ne lui avais toujours pas rendu, au passage.
Je revoyais mon rêve et cette chose terrifiante tambourinant à ma porte.
Le placard qui s’ouvrait sur un monde étrange entraperçu sur la bande annonce d’un jeu vidéo coréen soi-disant gratuit.
La superbe prêtresse elfe, avec son regard coquin.
Le héros, Marceau, ado qui habitait à Pierrefitte avec sa mère, et fréquentait le Lycée Feyder à Epinay.
Comme autant d’éléments permettant de créer une potion magique dans un alambic. Manquait la poudre de perlimpinpin.
J’essayais de mélanger tout ça dans ma tête en espérant que le truc se décanterait d’un coup, comme une évidence.
Peut-être que je la prenais trop à cœur, cette punition. Peut-être qu’en envoyant le truc avec désinvolture, Peut-être…
Puis, j’ai réfléchi au problème un peu comme je le ferai pour résoudre une équation. Quels sont les inconnus et les paramètres qui se doivent de figurer dans un premier chapitre ?
1) Présentation du héros, ça va de soit.
2) Le contexte, le lieu, le temps où se déroule l’action.
3) l’ébauche de l’histoire, le petit truc qui lance la machine à tourner les pages et donne envie au lecteur de continuer.
C’est fou, ça ! C’est grâce aux maths que j’étais enfin parvenu à me débloquer !
Ainsi jaillit la première phrase du premier chapitre de mon roman :
« Ce matin-là, Marceau, bientôt quinze ans, monta dans le bus qui l’amenait comme tous les matins au lycée Feyder d’Epinay-sur- seine. «
Simple et concis,  il y avait à la fois le héros, le lieu et le contexte.
J’étais fier.
Une heure pour la sortir, mais cette phrase là me plaisait bougrement. Je la trouvais vachement équilibrée, ni trop longue ni trop courte. Juste ce qu’il fallait. On aurait pu rajouter que c’était en octobre, que le soleil n’était pas encore levé, qu’il faisait un peu frisquet, que le point de départ du trajet était l’arrêt de bus de la mairie de Pierrefitte, mais j’avais peur que ça alourdisse un peu ma prose.
Je la laissais donc ainsi cette première phrase. Elle occupait deux lignes sur la copie, mais elle me semblait s'en accaparer tout l’espace, tellement elle était importante pour moi.
J’étais parvenu à exorciser l’angoisse de la feuille blanche.
C’était une grande et belle victoire que je venais de remporter, simplement armé de mon stylo.

Et le reste coula de source.

Quand Mr Paturot ramassa les copies, trois heures après, je n’avais pas vu le temps passer.
Et j’avais réussi à synchroniser le point final de mon chapitre avec le terminus de cette matinée Uhu. (Un gag de Momo qui désignait ainsi les heures de colle auxquelles il était convié).
- Voyons un peu ce que nous apprend votre travail, jeune gens, fit le prof en commençant la lecture de nos rédactions.
Vu l’état du papier tout chiffonné, il attaquait par la copie de Momo.
- Monsieur Touhari, j’apprécie la concision, en principe, mais là, le moins qu’on puisse dire, c’est que vous vous êtes appliqué à ne pas user trop l’encre de votre Bic. Six lignes en tout !  Seriez-vous un peu écologiste, monsieur Touhari ? A moins que ledit stylo n’aie rendu l’âme  prématurément ce qui pourrait constituer une ébauche d’explication à la sobriété de votre travail. Je vous cite :
Et là, le prof, d’une voix maniérée que nous ne lui connaissions pas nous lu à voix haute le devoir de notre pote Momo.
«  Devant la grille, y avait les frères Christini qui voulaient tagger une meuf. J’les ai bien maravés, ils sont parti pleurer leur daronne, et moi je suis parti avec la meuf… »
Momo Victorieux de son premier chapitre, fin prêt pour savourer le repos du warrior.

- j’arrête là, monsieur Touhari, enchaina Paturot, car les trois dernières lignes de votre chapitre pourraient provoquer une réaction outrée et ô combien compréhensible des associations de parents d’élèves puritaines.
- Ben quoi, tenta de s’excuser Momo, faut bien une scène de boules dans un bouquin…
Thomas et moi étions pliés en deux. Même si je soupçonnais mon pote rouquin de ne pas avoir parfaitement compris pourquoi le prof se limitait à la lecture de la première phrase.
- Monsieur Pelot, vous, au moins, vous n’avez pas peur d’user vos stylos. Seize pages. L’écriture est parfois difficilement lisible, pleine de ratures.
C’est vrai que Thomas écrivait super mal, et s’il n’avait pas été un si bon élément, j’imagine que les profs ne se seraient jamais donné la peine de le lire.
- Nous allons cependant essayer de vous déchiffrer.
Mince, le Paturot allait lire toutes nos copies à voie haute ? Ça allait durer une plombe ! Maman devait déjà nous attendre dehors. Et elle reprenait son service à 14 heures cet aprèm. En plus, j’avais pas trop envie que mes potes découvrent dans ces circonstances ce premier chapitre dont j’étais quand même un peu fier.
Et le prof se lança dans la lecture de la copie de Thomas :
« Chapitre 1. Ce matin, je devais aller poster une lettre dans la boite aux lettres de l’autre côté de la ville. En sortant de chez moi, j’ai vu qu’il avait plu. Il y avait des flaques d’eau un peu partout, et même un petit torrent qui ruisselait dans le caniveau avant de disparaitre avalé par la grille d’évacuation un peu plus bas. Ensuite, l’eau allait rejoindre le gros tuyau collecteur que les ouvriers de la voirie avait réparé l’année dernière, même qu’ils avaient bloqué la rue pendant une semaine et que papa pestait parce qu’il ne pouvait pas sortir sa voiture pour aller travailler à dix kilomètres de là et qu’il serait en retard et que son patron ne serait pas content. »
Quand le monde de Zelda rencontre celui de GTA,
ça donne un Thomas trempé !

Monsieur Paturot reprit sa respiration.
Elle était bien longue cette phrase. Mais Thomas venait quand même de me donner une petite leçon d’écriture sans le vouloir. Tous ces détails qui paraissaient les plus anodins apportaient de la profondeur à sa description. Après il y avait un énorme travail de mise en forme.
Mais en dix lignes, j’avais compris une astuce qui allait certainement beaucoup me servir pour la suite. L’action principale était importante, mais ce qu’il y avait tout autour l’était également afin de planter le décor.
Momo, derrière soufflait, mais le prof reprit le cours de la lecture :
«  Quand j’ai voulu traverser, une grosse voiture noire est passée à toute vitesse, sans faire attention à moi, dans la flaque d’eau et j’ai été aspergé. C’est surtout mon pantalon qui était trempé. J’allais être obligé de le changer en rentrant. Mais je ne savais pas encore lequel j’allais mettre. Peut-être le vert, que maman m’avait acheté pour me récompenser de mon dernier bulletin scolaire, celui où j’avais eu une moyenne générale de 17/20, à cause de la gymnastique où j’ai eu zéro, mais c’est pas de ma faute, je suis asthmatique, parce que sinon j’aurais eu 19,5/20... »
- Monsieur Pelot, si vos phrases sont toutes aussi longues, il va falloir que je vous emprunte votre flacon de ventoline pour en venir au bout, se moqua à peine le prof.
C’est vrai, là, il avait abusé Thomas.
Cependant, de manière probablement fortuite, cette description interminable et bancale apportait beaucoup de renseignements sur le personnage principal. « Je » était un petit génie, mais nul en activités physiques, vu qu’il était asthmatique. Ça paraissait tellement simple sous la plume de Thomas.
- hé, M’sieur, c’est l’heure, là, fit remarquer Momo, de plus en plus impatient de clore cette leçon d’écriture, pour aller profiter à fond du week-end qui commençait.
Mais le prof ne tint pas compte de l’impertinente remarque.
«  Mais je choisirai en rentrant, car je devais d’abord poster ma lettre. Le courrier était relevé à midi et il était 11 heures 37, Et si je retournais me changer maintenant, je perdrais à peu près 6 minutes, le temps de monter les trois étages de mon immeuble, de trouver les clés, d’ouvrir la porte et de chercher mon pantalon vert dans le placard de ma chambre. Je rajoute 3 minutes le temps d’étendre mon pantalon mouillé dans la buanderie, sinon, maman va me gronder si elle rentre et qu’elle voit mon pantalon mouillé et pas étendu, même si ce n’est pas ma faute si une voiture noire a roulé dans une flaque et m’a aspergé.
D’ailleurs j’ai relevé son numéro d’immatriculation au cas où… »
Monsieur Paturot s’arrêta, remonta ses grosses lunettes qui étaient à la limite de tomber dans le précipice du bout de son nez, et regarda Thomas en souriant. Mon pote était tout rouge, comme l’affiche du parti communiste collée sur le mur de l‘église.
- Vous avez relevé son numéro d’immatriculation, monsieur Pelot, fit le prof, limite incrédule ?
- Oui, monsieur, répondit Thomas semblant un peu fautif, c’était le 826 BBD 93, il y avait même un auto collant derrière avec marqué dessus : « le premier qui me colle au c.., enfin bref au derrière, il s’en prend une !
- Hé ! C’est la tire de mon daron, pouffa Momo, mort de rire.
- Monsieur Pelot… Votre devoir est, comment dire, tout à fait digne de vous. Ne m’en voulez pas si je ne vais pas jusqu’au bout, mais comme l’a fait remarquer votre camarade, monsieur Touhari, il est midi passé, et je vois votre mère dehors, monsieur Martin qui vous attend et doit commencer à s’impatienter. Je garde votre copie, et je vous la rendrais lundi. Nous aurons tout le loisir d’en discuter.
Ouf ! Sauvé par le gong.
Mr Paturot nous avait épargné les quatorze dernières pages du devoir de notre petit génie volubile.
J’étais à la fois soulagé d’avoir évité de justesse la dure séance de lapidation en public qui m’attendait certainement et cependant déçu de devoir attendre lundi l’avis de Mr Paturot sur ce fameux premier chapitre.

vendredi 5 décembre 2014

Chapitre 9 : La colle.



- Asseyez-vous, jeunes gens. J’espère que vous êtes ravis de commencer ce week-end en ma compagnie sur les bancs de cette classe ?
Tu parles Charles !
Monsieur Ramirez souffrait d’une lumbalgite aigue.
Monsieur Betjol, déjà père de cinq magnifiques petites filles, avait du accompagner d’urgence sa femme à l’hôpital, en priant certainement que l’échographiste se soit trompé sur le sexe de sa future rejetone. En effet, selon les dires de l‘heureux futur papa, la p'tite dernière de la fratrie pointait déjà ses adorables p'tits petons.
C’est donc monsieur Paturot qui s’était dévoué pour nous surveiller durant ces quatre heures de colle. Et ça promettait d’être interminable.

La semaine avait défilé rapidement.
Mercredi, le lendemain de l’attaque des bananes gominées, Virginie était venue me voir à l’interclasse, et m’avais presque fait exploser le palpitant :
«  Marfeau, fa fait longtemps que tu n’es pas venu à la maison. Faudra que tu paffes un de fes quatre, tu verras, j’ai changé plein de trucs dans ma chambre ! »
Boumboumboumboumboum !
Une charge de cavalerie dans ma cage thoracique.
J’avait réussi à convenir, après avoir dégluti ma salive, que samedi après midi ça serait cool, après la colle, sauf que sa daronne avais promis de l’emmener faire les boutiques au Val d’Europe. Une occasion que virginie ne pouvait décemment pas refuser.
Jeudi, il avait fait un temps pourri, nous rappelant que l’hivers n’était pas bien loin et surtout que les Convers, par temps de pluie diluvienne, c’est pas le Top.
Vendredi, je quittais la classe un peu plus tôt. J’avais essayé de me remettre à mon roman, mais rien à faire. Trop de choses dans la tête. Surtout qu’il m’avait semblé apercevoir les silhouettes des trolls, tapis dans le hall de leur immeuble, sur le chemin du retour vers l’arrêt du bus. Heureusement, la pluie qui tombait sans discontinuer depuis la veille était aussi nuisible pour mes pauvres baskets que pour leur toison huileuse mais pas forcément waterproof. J’avais un peu accéléré le pas, laissant rapidement derrière moi le bout incandescent de leurs cigarettes nocives.
Toute la semaine, j’avais eu droit aux remontrances de ma mère.
La voix mêlée de colère et de crainte.
- Mon petit Marceau, dans quelle galère t’es-tu fourré ? Mince, il parait qu’ils sont dangereux ! La mauvaise influence de Momo, tu devrais faire attention, je ne t’ais pas appris à te battre comme un ninja… etc. etc.
Et de conclure :
- S’ils touchent un seul de tes cheveux, ils auront affaire à moi !
Et oui, ma mère, si on embêtait son petit garçon, elle se transformait en Wonder Woman. Une guerrière frénétique que rien ne pouvait plus arrêter.
J’avoue cependant que je la voyais mal se frotter aux frères Christini, ma daronne.
Pas très grande, toute frêle même, les cheveux souvent noués en queue de cheval, elle n’avait pourtant rien de Lara Croft.
Mais derrière ses petites lunettes carrées, ses yeux verts étaient remplis d’amour quand ils se posaient sur moi.
Et tout le monde sait que l’amour donne des ailes !
Alors pourquoi pas des super pouvoirs qui lui permettraient de fracasser les mâchoires des trois frangins s’ils osaient s’approcher trop près de son petit Marceau adoré.
L’image me faisait sourire.
Ma daronne, en mode Kill Bill, démembrant à tours de bras les trolls incrédules ne comprenant même pas ce qui leur arrivait.
Ce samedi matin, le soleil allait faire son come back. (Dixit la météo de la veille.) Mais le froid aussi.
Maman avait décidé de nous accompagner en voiture, Thomas et moi, jusqu’au lycée. J’imagine que c’était un peu pour exorciser la crainte d’une mauvaise rencontre aux alentours de la cité des Presles.
Sur le chemin, nous avions croisé Momo, à pied. Il remontait, vouté, l‘avenue Gabriel Peri, contournant la bute Pinson par l‘ouest. Il avait du louper le bus, comme souvent. Sept kilomètres à pied, avec un peu de chance et s’il ne s’arrêtait pas au premier troquet pour se réchauffer, il arriverait juste à l’heure, lundi matin pour la reprise des cours.
Non ce n'est pas le Jocker arpentant les ruelles de Gotham.
C'est juste Momo qui vient de louper son bus, comme d'hab, et sera à la bourre comme d'hab aussi.

Ma mère consentit à s’arrêter pour le faire monter à l‘arrière, à côté de Thomas qui terminait son Kinder surprise et venait de déplier le plan lui permettant d‘assembler un hélicoptère en plastique jaune et rouge.
C’était la moindre des choses que M'man au cœur tendre vienne au secours de notre pote. En plus il caillait comme au pôle nord avant le réchauffement climatique, et momo semblait frigorifié. Tout sourire et carrément reconnaissant, il s’engouffra dans l’Opel dont l’habitacle avait eu le temps de dégeler malgré l‘absence de clim.
Pour l’occasion de la colle, Momo avait bien compris la leçon niveau vestimentaire. Il avait enfilé un teeshirt blanc, sans la moindre inscription qui aurait pu lui attirer les foudres de monsieur O. Piquet, sous une veste Addidas un peu défraichie aux coudes. Par moins trois degrés, c'était quand même un chouilla limite niveau protection thermique.
Par contre, il avait teint ses mèches rebelles d’un beau vert stabylo radioactif. Du coup, le bougre ressemblait au Jocker, l'ennemi du Batman.
Ce qui bien entendu déclencha l’hilarité générale.
- Ben quoi  ? Protesta Momo, tout en frictionnant énergiquement les boucles rousses de Thomas, Si tu veux, il m’en reste un fond de flacon. Me suis toujours demandé c’que ça donne quand tu mélanges du vert et du orange !
Le reste du trajet se fit dans une étonnante bonne humeur, compte-tenu des circonstances.
Maman nous déposa devant les grilles désertes du lycée Feyder, ( juste un vieux monsieur qui promenait son caniche, à moins que ce ne soit l’inverse.) et ne redémarra pas avant de s’être assurée que nous étions bien rentrés sains et saufs au cœur de l’établissement.

- Alors, jeunes gens, ça vous dit quatre heures d’équations en ma compagnie ?
Monsieur Paturot avait un autre talent que je venais de découvrir.
Le sens de l’humour.
Bien cynique, quand même.
Non, ça ne nous enchantait pas du tout, mais alors pas du tout du tout.
Même Thomas, notre génie pré pubère, fit la grimace. Il faut dire qu’il alignait des 20/20 dans toutes les matières, sauf deux : La gym et les maths.
Zéro pointé toute l’année en éducation physique et sportive. Et encore, Mademoiselle Vignot, la prof, était sympa, tant il aurait largement mérité une note négative.
C’est pas bien de se moquer des infirmes, et Thomas était asthmatique. Avec comme principaux allergènes connus, les stades et les gymnases. Sans doute un problème avec les revêtements.
Pour les maths, notre pote n’était pas vraiment mauvais, jamais une note en dessous de la moyenne, mais jamais au dessus non plus. Tout juste moyen, peut mieux faire. En Maths, Virginie était loin devant. Probablement grâce à sa daronne qui aimait bien les chiffres. Surtout ceux inscrits sur les billets.
Par contre, pour toutes les autres matières, Thomas, il t’alignait des scores dignes de figurer dans le Guiness. Jamais une trace de Bic rouge sur ses copies.
En histoire géo, le summum :
Marignan ? 15 cent 15 !
Bingo !
 Le prof n’avait même pas le temps de poser la question, que Thomas était déjà debout, bras tendu et envoyait la réponse.
Et nous, comme un seule homme, avec Momo, on l’applaudissait à tout va ! (Une bonne excuse pour mettre un peu d’ambiance dans la classe.)
Momo, c’était l’antithèse.
Archi nul partout, sauf en gym. Malgré tout, Melle Vignot ne pouvait pas le saquer, et ses notes s’en ressentaient. Il faut dire que l’ignoble lui avait attaché ses lacets de baskets si fort au début de l’année, qu’elle avait du aller chercher une paire de ciseaux pour les désolidariser. Des nœuds que même dans la marine, ils n’avaient jamais vu ça !
Du grand Momo, toujours à travailler sa réputation.
Moi, j’étais entre les deux. Un élève moyen. Parfois attentif, souvent dissipé. Mais il faut dire que mon voisin de classe y était pour quelque chose. Si je m’étais appelé autrement, j’aurais peut-être eu de meilleurs résultats scolaires.
Changer de nom, c’est quand même un lourd sacrifice pour gagner un point ou deux de moyenne, non ?

- Mais j’ai une bien meilleure idée pour occuper cette matinée ensoleillée, enchaina monsieur Paturot, tandis qu'il s’approchait de nous avec un gros bloc de feuilles blanches. Voilà qui nous prévoyait bien des misères à venir.
Nous avions été séparés, bien entendu.
Thomas occupait la première place de la rangée de gauche, près de la fenêtre. On avait une vue imprenable sur la cour du lycée, et on commençait à apercevoir un peu de ciel bleu, dissipant les bandes de brouillard. La brumasse mettait d'ailleurs tout son temps pour déguerpir, style «  C’est le Week-end, faut pas trop me presser. »
Momo était perdu à l’opposé, dans le coin en bas à droite, près de la carte du monde dont il s’apprêterait à redéfinir les frontières dès qu’il aurait sorti sa trousse de crayons, s’il ne l’avait pas oubliée.
Et ma pomme, comme pour mes performances scolaires, j’occupais le centre de la diagonale virtuelle qui les reliait tous les deux.
Qu’est-ce qu’il nous mijotait, le prof, avec son sourire énigmatique ?
- Hé, M’sieur, vous l’ avez pas mis votre teeshirt de Newton-qui-tire-la-langue aujourd’hui, lança Momo, un rien irrespectueux ?
C’était vrai, en plus. Le polo qu’il portait était tout aussi décati que celui qu’on lui connaissait, mais nul trace du visage  grimaçant et de son MC2 immortalisés sur le vieux tissus 100% acrylique qu‘il arborait habituellement.
La légende était donc vraie. Monsieur Paturot changeait bien de déguisement le week-end.
- Hé, M’sieur, c’est jour de lessive aujourd’hui, c’est pour ça, insista Momo?
J’avais envie de glousser, même si je trouvais que mon pote allait un peu trop loin. Encore une réplique comme celle-là et il aurait franchi la ligne rouge.
C’est vrai quoi. Ma mère m’avait toujours appris le respect qu’on devait aux adultes, surtout ceux en charge de nous donner les armes pour nous défendre dans notre vie future. Et même s’ils ne ressemblaient à rien, le respect des anciens, c’était la base.
Monsieur Paturot ne releva pas le petit pic de Momo et lui tendit une dizaine de feuilles blanches. Remontant vers l’estrade, il fit de même pour moi et pareil pour Thomas qui avait déjà sorti son attirail de pro : Un stylo quatre couleurs, une règle de 30 centimètres, Un stylo plume encre turquoise et un effaceur Pikatchu. Sans oublier une barre de céréales chocolatée, et un petit sachet de compote de pommes à boire. Et l'hélico de plastique, sa nouvelle mascotte avant le prochain cadeau Kinder hebdomadaire.
C’est à c’est instant que je compris ce qui faisait pouffer Momo.
Le prof n’avait pas changé de teeshirt, il l’avait simplement mis à l’envers, le devant derrière. Et le Newton/Einstein qui nous faisait face maintenant nous tirait la langue !
Ça aurait du dégénérer en un énorme fou rire, mais la porte de la classe s’ouvrit brutalement sur un monsieur Piquet, en tenue sportwear. Le dirlo était sapé comme un milord à la cool et sentait l’aftershave au moins jusqu’aux départements limitrophes. 
Nous nous levâmes. Une chaise tomba faisant un gros badaboum. (Devinez laquelle !)
- Je venais juste vérifier que ces tristes individus n’avaient pas oublié ce petit rendez-vous matinal, dit il en paluchant le prof sans cesser de nous regarder de son regard sévère. Enfin surtout Momo. Sa couleur de cheveux devait y être pour beaucoup !

Momo fait certainement référence au tribunal de la Haye, vous croyez pas ?

Le proviseur devait avoir un cours de tennis ce matin-là, comme en témoignait le sac de sport qu’il tenait de son autre main.
Il remercia le prof d’avoir remplacé au pied levé les deux surveillants indisponibles et, nous accordant un dernier regard, s’éclipsa par où il était entré, sans la moindre remarque concernant Momo et sa tronche de pseudo Jocker hilare.
Il devait certainement avoir un rencard avec une dame. Deux raquettes dans son sac de sport, l’aftershave et cette tenue classe et décontractée qui ne lui était pas habituelle. Autant de preuves auxquelles on pouvait ajouter le fait qu‘il n‘avait pas fait un infarctus en découvrant la touffe verdâtre trônant sur la tête du petit diable qui semblait le narguer du fond de la classe. Un moment, j’ai donc imaginé que c’était avec Madame Chafouine, ce qui me déclencha un nouveau sourire involontaire. Pauvre madame Chafouine avec son chignon strict et ses lunettes rondes. Bientôt la retraite, ça gentillesse nous manquera à tous. Et si c’était avec Melle Vignot ? Non, trop jeune, elle aurait pu être sa fille.
En tous cas, bon vent Monsieur le proviseur. Te fais pas un tour de reins quand même.

Monsieur Paturot reprit les rennes.
- Jeunes gens, j’ai une bien meilleure idée ce matin que de vous faire aligner des x et des y  sur des fonctions abstraites. Nous aurons largement du temps à consacrer aux mathématiques lundi prochain. Considérez cela comme un petit test. Je vous demande de donner le meilleur de vous-même, et cela me permettra de mieux vous connaitre. Messieurs, prenez vos papiers et vos crayons. Vous avez un peu moins de quatre heures pour rédiger le premier chapitre d’un roman que vous allez imaginer.
- Un roman, protesta Momo ? C’est pas fairplay, ça , m’sieur !
Thomas était déjà au travail.
Moi, j’avais reçu comme un uppercut en plein plexus et je me demandais juste si j’allais bientôt me réveiller.
Mr Paturot me fixait intensément, comme pour me dire :
« cette fois, mon garçon, tu ne peux plus reculer ! »

vendredi 28 novembre 2014

Chapitre 8 : 93380 Pierrefitte.








Petit interlude avant de passer à la suite, car il me parait important de planter le décor de manière plus précise.
Ma mère et moi habitions dans la commune de Pierrefitte, un petit pavillon comme il en fleurit tant dans la plupart des agglomérations banlieusardes.
Enclavée entre Villetaneuse à l’ouest, Stains à l’est, Saint-Denis au sud et Sarcelles au nord, Pierrefitte-sur-Seine, la ville qui avait l’honneur de nous héberger, était une commune de la Seine Saint-Denis, à la frontière du val d’Oise. A dix kilomètres au dessus de Paris, et à pareille distance en dessous des premiers champs verdoyants où l’on pouvait encore croiser, aux pieds des pylônes électriques, des vaches repues ( Non, Momo, STP, ne rajoute rien !), broutant une herbe graisseuse certainement enduite de résidus de kérosène. L’aéroport international de Charles de Gaule n’étant situé qu’à une quinzaine de minutes en RER.
Je ne sais pas si elles produisaient du lait, ces vaches-là, mais sérieux,  l’idée même d’en boire un jour par inadvertance me filait la gerbe. Tiens, leur lait, si ça se trouve, tu pouvais même t’en servir de carburant pour faire rouler ta bagnole.  Faudra que j’essaie, un jour.  P’t-être pas avec la pauvre Opel Corsa turquoise de Mam, pas certain qu’elle puisse résister à un tel traitement.

D'après la mythique couv des Pink Floyd :
Atom heart mother.

Si vous voulez vérifier par vous-même l’existence de ces mammifères à fortes mamelles productrices d’un nectar blanchâtre au gout d’hydrocarbure prononcé, vous n’avez qu’à suivre la nationale 1 en direction de Sarcelles, vous passez Villiers-le-Bel, et en haut de la côte, vous y êtes. Comme sur une carte postale. Les champs, les vaches, les pylônes à haute tension et le gros airbus pollueur qui prend son envol juste au dessus.
Sans tomber dans des descriptions interminables à la Victor Hugo, Pierrefitte était traversée en deux par ladite N1 qui filait ensuite tout droit vers l’Oise et ses immenses exploitations de canne à sucre. (A moins que ce soit de la betterave à sucre, faudra que je demande à la prof de géo.).

Tiens, à propos de Victor Hugo, j’en ai une bien bonne à vous raconter.
L’année dernière, vous savez quoi ? J’avais planqué Notre dame de Paris dans le frigo.
(ce gros bouquin qui démarre à la page 150, après une description interminable de la cathédrale, dans tous ses détails, ombres et lumières comprises et jusqu’à la moindre gargouille de pierre).
La tête de Mam quand elle avait voulu se servir un verre de Cranberry  bien frais !
- Marceau ? C’est toi qui a rangé le Victor Hugo dans le frigidaire ?
- Oui, Mam, c’est Hugo frais !
Hugues Auffray !
Le mec à la guitare qui chantait Céline sur son fameux trois mats.
Souvenirs de colo.
Je me suis bien bidonné.
Maman aussi.

Oui, bon, revenons à nos moutons. Ou plutôt à nos vaches laitières.
Je disais que l’illustre nationale 1 coupait Pierrefitte en deux comme un coup de cutter, bien droit et vertical. Un détail qui a son importance.
A l‘ouest, le Pierrefitte village, avec ses petits commerces de proximité de part et d’autre de la rue de Paris, sa vieille église où fleurissaient les affichettes du pari communiste sur lesquelles on pouvait lire : «  Non ! » en gros. Et des trucs en plus petit que personne ne prenait jamais la peine de déchiffrer.
La mairie de briques rouges marquait l’entrée de la rue principale, surplombée par la butte Pinson, elle-même coiffée par le bois de Richebourg.
Et oui, en banlieue aussi on a des bois. On peut même y croiser des glands.
Pour accéder à la colline boisée qui culminait à près de cent mètres, deux solutions :
La plus simple était de prendre l’avenue Charles de Gaule qui se terminait à l’orée du bois de Richebourg.
Pour les courageux, plus au nord, la côte 22. On l’appelait ainsi car elle était bien pentue cette voie d’accès. 22 degrés pour être précis. Quand on était gamins, l’hiver, si on avait eu la chance d’une météo floconneuse, je vous raconte pas les gamelles qu’on se prenait avec nos luges bricolées dans des boites en carton.

La butte pinson, c’était quand même quelque-chose. Au début des années 1900,  l’exploitation de gypse y battait son plein, des trous bien profonds dans la terre et qui n’ont jamais été rebouchés depuis. L’eau de ruissellement y formait des lacs sombres et huileux que des clôtures barbelées délimitaient pour en interdire l’accès. ( Dommage, certains étés, avec Momo, on aurait bien aimé en tester la profondeur. Et va savoir, peut-être même qu'on y aurait dégotté un fabuleux filon de kryptonite ?)
On pouvait même y trouver les vestiges d’un ancien fortin qui avait accueilli une vingtaine de pièces d’artillerie destinées à défendre Paris dans une guerre, je sais plus laquelle, excusez mes lacunes, mais y en a eu tellement…  On dit même que le Général Leclerc, (vous savez, le mec inventeur du char qui peut soi disant tirer en roulant, comme la Batmobile,  ancêtre du plus connu Edouard, gérant de la plupart des enseignes de grandes surfaces de la région), avait séjourné dans le bois de Richebourg avec sa p’tite tente, sa p’tite cantine et ses belles médailles. Ça devait être sous Napoléon si mes notes d’histoire étaient exactes.

De l’autre côté de la N1, Pierrefitte zone.
J’avoue, là, je vais un peu caricaturer :

La partie Est de ma ville était un ensemble de cités les unes plus moches que les autres, articulées autour de la gare RER.
La palme de la laideur revenait cependant à la cité des poètes. (Aussi appelée cité rose, va savoir pourquoi ?) Aujourd’hui, après sa démolition il y a un an, l’ex cité rose ressemblait à la bande de Gaza après les bombes. Avant, c’était encore pire. On aurait dit un château fort mais dont les murailles déchiquetées avaient été dressées pour se protéger de l‘intérieur. Un cour centrale circulaire, ceinturée de bâtiments avec des prolongations en rayons de soleil, et à laquelle on accédait par de multiples coursives et chemins de traverse. Manquait plus que les mâchicoulis au sommet de l’édifice pour se croire projeté au moyen âge. Heureusement que les paraboles qui prospéraient sur les façades nous rappelaient que nous avions franchi l’an 2000 et même la fin du monde de 2012.
La cité des poètes.
Sauf que les poètes qui y exerçaient leur art à l’époque, avaient troqué leurs plumes pour des surins et qu’ils t’écrivaient leurs vers à même la couenne si tu avais l’inconscience de t’y aventurer.
Là-bas, il fallait mieux y aller en slip, comme dans la guerre des boutons. Mais en plus corsé, quand même. Et oui, si j’avais su, j’aurais pas v’nu !

Bienvenue dans le Mordor !
Bon, Ok, y avait pas que des malandrins dans cette cité. Même qu’une majorité de gens normaux y habitaient, certainement à leur grand désespoir en constatant l‘enfer qu‘était devenu le paradis vendu par des promoteurs peu scrupuleux. Sauf que ces gens-là, on en parlait pas trop au 20 heures de Claire Chazal.

Sérieux, les architectes et les urbanistes avec vos belles cravates et vos certitudes à trois balles, faudrait voire à arrêter la snifette avant de vous mettre à la planche à dessins. Même qu‘on devrait vous forcer à y habiter dans vos cages à poules.  Encore des baffes qui se perdent !

Les autres cités de Pierrefitte étaient heureusement moins tristement médiatiques que la célèbre cité rose.
Pêle-mêle : Les Fauvettes, les Joncherolles, la cité des marronniers, et j’en passe. Mais aucune de ces agglomérations ne pouvait rivaliser en mauvaise réputation avec la mythique cité des poètes.
D’ailleurs, mon pote Momo habitait les Joncherolles et s’y promenait sans problème et sans crainte pour son futal. A la réflexion, qui en voudrait à son bas de survet Addidas mité, avec les bandes blanches à la starsky et Hutch sur le côté ?
Pour continuer à schématiser, on peut dire que les gros bourgeois libéraux adeptes de la secte du CAC 40 créchaient à Pierrefitte village tandis que les prolos et autres RMIstes, étaient cantonnés de l’autre côté de la nationale.
Hé, me jetez pas de pierres, j’ai bien dit pour schématiser !
La preuve, ma mère et moi,  habitions un petit pavillon de  meulières, sur deux niveaux, avenue du Mal Foch (Un collègue au Général Leclerc) et on était loin d’être d’affreux rentiers capitalistes exploiteurs du pauvre peuple réduit en esclavage. Pourtant, on était du bon côté de la nationale, pas très loin de la butte pinson, dans le prolongement de la côte 22°.
Ma mère travaillait (dur) à l’hôpital Delafontaine de Saint Denis.
Infirmière et fière de son métier. ( Pas tous les jours, faut pas abuser.) Au service des urgences. Souvent, elle était de garde de nuit, et je restais seul dans notre petit pavillon. Mais j’avais l’habitude. Et puis j’en profitais pour jouer des heures avec mes potes de guilde. Bonjour le réveil au petit matin.

Mon paternel ?
A vrai dire, je n’en avais aucun souvenir. Juste une vieille photo abimée que maman m’avait montrée il y a quelques années. On y voyait ma mère, rayonnante avec son gros bidon, ( moi dedans, en train de faire le sourire d’usage au photographe.) et un monsieur assez grand qui la tenait par les épaules. La photo n’était pas de bonne qualité, et impossible de distinguer avec précision les traits de mon père. Tout ce qu’on pouvait dire, c’est qu’il avait deux yeux, une bouche et un nez. Des cheveux bruns coupés courts aussi.
Sujet délicat.
Je m’étais fait à l’idée qu‘il avait du décamper pendant la grossesse de m’mam, ou peu de temps après.
J’évitais donc d‘en parler.
Mais franchement, j’aurais bien aimé savoir.

Notre pavillon comportait deux niveaux.
Au rez-de-chaussée, la porte d’entrée s’ouvrait sur un salon double ou trônait la TV Samsung à écran plat reliée à ma vieille PS3. Un fauteuil de cuir marron usé, probablement par mes fesses, était recouvert d’une couette pour en masquer les zones défraichies. Une table en teck, au centre, pouvait accueillir maximum six convives, allez, huit si on se serrait un peu. Une petite cuisine et les toilettes occupaient l’espace restant.
A l’étage, nos deux chambres, celle de maman et la mienne, la petite salle de bain et une minuscule pièce qui servait de dressing mais était devenue un débarras au fil du temps.
Fonction d’ailleurs partagée avec la cave, Tellement remplie de trucs inutiles que maman avait depuis longtemps abandonné l’idée même d’y ranger sa petite voiture. Si on fouillait un peu, pas certain qu’on pourrait y dénicher un trésor. Par contre, un vélo sans selle, ça, c’est sûr qu’on pourrait en trouver un.
 Y a des larrons un peu zarbis quand même. Un jour, j’avais laissé mon vélo, accroché devant la boulangerie, et quand j’étais ressorti avec mon pain au chocolat croustillant, la selle avait disparue. Je soupçonnais David, un p’tit voleur qui zonait dans le coin. Mais aucune preuve formelle pour le coincer. Momo avait essayé de me réconforter : « C’est pas grave, Marceau, j’vais t’en retrouver une, de selle ! »
Je vous raconte pas ce qu'il m'avait rapporté le lendemain dans un sac en plastique.
Depuis ce jour, ma bicyclette estropiée n’avait plus quitté la cave en compagnie de monceaux de trucs inutiles.
Un de ces quatre, faudrait bien qu’on prenne notre courage à deux mains, maman et moi, pour faire le tri et aller donner à manger aux monstres du trottoir.

Ah, détail important, j’ai failli oublier de mentionner le petit jardin de 20 mètres carrés à l’arrière de la maison, auquel on accédait par la porte de la cuisine. L’endroit était devenu une forêt de bambous chaotiques qui étendaient leur rhizomes tentaculaires, traversant la terre, comme une créature végétale innommable sortie d’une nouvelle terrifiante de Lovecraft. C’est au fond du jardinet que feu Mao, mon lapin chéri, reposait en paix. Mais j’y reviendrai un peu plus loin.
 Pierrefitte, Avenue du Mal Foch.
A gauche, le petit pavillon de meulière, c'est là ou je crèche.
En face, tout en haut du seul immeuble de la rue, c'est la piaule de mon pote Thomas.
La photo a été prise un jour de grand beau temps.
La preuve, le ciel est bleu.



De la fenêtre de ma chambre je pouvais voir le petit immeuble de trois niveaux en face, où habitait , tout en haut, mon pote Thomas.
Avec nos lampes électriques on se parlait en morse. ( Thomas n’avait non seulement pas de compte facebook, mais en plus, ses parents lui confisquaient son portable dès qu’il regagnait sa chambre, juste après le bulletin météo de 20 heures 30.)
Un peu plus compliqué que la rédaction d’un SMS, mais on s’y était habitué.
Par contre, impossible de voir la chambre de Virginie qui habitait à la limite nord de Pierrefitte, un appartement dans une résidence cossue, juste en face du cimetière.
Dommage.

Bon, j’espère que j’ai pas été aussi barbant que pépère Hugo dans cette longue description.
Promis, au prochain chapitre , il se passera certainement quelque chose.

vendredi 21 novembre 2014

Chapitre 7 : Kingdom of wonders.





- je… oui, merci Virginie, moi aussi, heu, toi aussi. A demain…
Bip ! Bip ! Bip !
Elle avait raccroché.
 Je venais de rentrer au bercail depuis à peine cinq minutes, et mon Nokia s’était mis à sonner.
Et devinez qui m’appelait.
Virginie !
Oui, bon, facile, la réponse est écrite un peu plus haut.
Virginie m’appelait pour me remercier d’être intervenu ce matin. De l’avoir sauvée des griffes des Christini. D’avoir agi comme un vrai super héro. La totale, quoi !
Elle m’avais aussi demandé de remercier Momo de sa part à l’occasion. Mais moi, Marceau Martin, privilégié, j’avais eu droit à son coup de fil.
Enorme !
J’en étais tout excité.
Et vous savez ce qu’elle m’avait dit avant de raccrocher ?
« Fais de beaux rêves, Marfeau… »
Des beaux rêves, ça, c’est sur que j’allais en faire.
Si j’arrivais à m’endormir.
Je vous avais bien dit que cette journée avait été riche en péripéties.
J’embrassais mon Nokia. C’était le plus beau des portables. Même avec son écran fendillé qui pouvait faire croire qu’un 15 tonnes s’était acharné à lui rouler dessus.
Il y a quelques années de ça, Virginie, Momo, Thomas et moi formions un groupe uni comme les doigts de la main. (Avec Momo dans le rôle du majeur tendu, bien entendu). C’était juste après l’épisode du feveufurlalangue qui avait eu pour heureuse conséquence d‘intégrer Virginie à notre petit cercle.
Dès lors, on nous appelait le quatuor du collège Jean Jaures à Pierrefitte. Toujours ensemble, jamais bien loin les uns des autres.
A l’époque, Virginie ressemblait à un garçon manqué. Pantalon baggy couleur kaki, baskets blanches et teeshirt large de l’équipe de France de football, bleu, avec un énorme numéro dix au dos. 
Le comble, la seule dans le groupe qui adorait le foot, c’était la fille. Momo et moi à la limite, FIFA sur playstation, et encore, avec modération. Elle, sa chambre était un sanctuaire dédié aux stars du ballon rond. Tout son argent de poche passait dans les collections de vignettes auto collantes Pannini. Elle s’habillait comme un mec, parlait comme un mec et se battait comme un bonhomme. Un jour, un gros lourdingue avait eu le malheur de la traiter de fille qui aime les filles. Raison qui expliquait selon lui,  son problème de prononciation. Totalement vulgaire, et parfaitement déplacé.  En plein milieu de la classe elle était montée sur son bureau, avait choppé le rigolo et avait essayé de lui faire bouffer sa trousse, avec tous les crayons dedans ! Le prof d’anglais était intervenu au moment où Virginie s’apprêtait à lui faire déguster son compas par l‘oreille. Il avait eu du mal à les séparer.
Le club des quatre.
C’était le bon temps.
Et puis, petit à petit, Virginie s’était éloignée.
Au fur et à mesure que sa garde robe devenait plus, voire carrément féminine. La métamorphose avait commencé avec la disparition de son appareil dentaire pour se terminer avec sa première paire de chaussures à talons hauts. Elle avait trouvé d’autres compagnons, des filles pour la plupart, mais aussi des mecs relous, avec des mèches dans les yeux, des pantalons troués et des allures de surfers des bacs à sable. Elle avait décroché les posters de Ronaldo, Zizou et Ibrahimovic pour les remplacer par ceux de Tokio Hotel, Rihanna et Justin Bieber. Seul David Beckham avait encore le droit de s’afficher sur les murs de sa chambre. En tous cas, la dernière fois où j’y avais été invité, il y étais encore.
Et ça remonte à loin.
Qu’est-ce qui nous l’avait changée notre Virginie ?
Un truc qu’on appelle les hormones, sans doute.
Ouais.
Ben moi, je pense que les hormones, ça devrait être interdit dans l’alimentation des filles !
A l’époque, au fond de mon  jardin des secrets, bien avant que sa mère ne lui offre son premier soutif, j’étais déjà complètement accro d’elle. Mon trésor caché, sous la tonnelle de fer forgé, à l'ombre du grand chêne où j'avais gravé un cœur avec nos initiales.
Fais de beaux rêves, Marfeau…
Les conséquences de mon intervention ne se limitaient pas au retour de Virginie dans mon horizon.
Les frères Christini auraient leur revanche. C’est clair.
Mais ce soir, les trolls m’étaient complètement sortis de l’esprit, exclusivement focalisé sur le parfum, la voix, le regard de Virginie.
Demain…
Oui demain serait un autre jour.
Tandis que la pression retombait doucement, je repensais à mon roman.
Ce fameux chapitre 1 qui ne voulait pas démarrer.
La remarque de Thomas me revint en mémoire.
«  Ton rêve, ça ferait un bon début pour une histoire. »
Pas faux me dis-je, tandis que retentissait le vrombissement du ventilo de l’ordi qui s’allume. Suivi par la petite musique d’ouverture de Windows.
Alors que je m’apprêtais à lancer le traitement de texte, un détail me sauta immédiatement aux yeux : Dans la barre des tâches, en bas, une petite icône me signalait que j’étais de nouveau connecté à internet.
En rentrant, tout à l’heure, encore sous le coup de cette journée mémorable, j’en avait oublié ce  rituel qui durait depuis quatre semaines et qui consistait à éteindre/rallumer la box ADSL pour voir si ça fonctionnait à nouveau.
Yes !
Je n’étais plus banni de la toile.
J’allais pouvoir retrouver ma guilde.
Enchainer les instances dans mon MMORPG préféré.
Ce week-end, sur la vie de ma mère, j’allais rattraper le temps perdu. Deux jours non stop à pourfendre des mobs en série, à farmer comme un no life !
Heu, petit détail, samedi matin. Quatre heures de colle !
Tiens, du coup, pourquoi attendre samedi après midi ? Autant prendre de l’avance tout de suite avant le retour de M’man. Et tant pis pour les devoirs !
J’aurais bien le temps de voir ça avec Thomas avant de rentrer en classe.
Allez hop. Je lançais.
Page d’accueil.
Identifiant : MM_pourfendeur2Trolls
Mot de passe : Virginie95D
Le petit sablier de chargement qui tourne sur lui-même.
Et boum !
La cata !
« mot de passe incorrect. Veuillez réessayer ou contacter l’assistance si le problème persiste ! »
C’est pas possible ! C’est quoi ce gag ?
Quatre semaines privé de Wow et la galère qui continuait.
J’avais du faire une faute de frappe. On retentait !
Virginie95D, entrée.
Sablier.
Rebelote !
Message d’erreur !
C’était arrivé à Pons78, un mec de la guilde, son compte avait été piraté par des coréens. Un jour, pareil, impossible de se connecter, son mot de passe avait été changé par un hacker. Un petit génie du crime à la Fu-Manchu, bridé et malveillant et que j‘imaginais binoclard et rigolard, tout là bas, à l’autre bout du monde, planqué avec ses compères derrière son PC.

Ce soir, camarades hackers, opération pirate !
Nous attaquons le compte WoW de Marceau Martin !
A mon commandement, en avant !

Sérieux ! A quoi ça leur servait de piller des comptes de jeux en ligne à ces em……s virtuels. Pouvaient pas aller sévir sur les serveurs de la caisse d’épargne, ou ceux du pentagone, comme tout bon pirate informatique qui se respecte ?
Moi, MM_pourfendeur2Trolls, je leur avais pourtant rien fait !
Désabusé, je quittais la page d’accueil, et retournais à ma page blanche.
Chapitre 1 :
Non, ça ne viendrait pas ce soir.
Trop de trucs en Tête.
Virginie, le compte WOW piraté, le passage chez le proviseur, sans oublier la cerise sur le gâteau : les frères Christini en mode prédateurs, qui planifiaient de se confectionner une descente de lit avec ma couenne.
Je décidais d’aller faire un petit tour rapide sur le réseau social le plus en vogue, pour prévenir mes 287 amis facebookiens que j’étais de retour.
En espérant que ces maudits coréens, profitant de mon absence, ne me l’avaient pas également piraté, parce que, pour le coup, j’allais carrément péter un câble.
Non c’était bon.
Ça fonctionnait nickel.
Punaise, 185 notifications, 16 demandes en ami, 27 messages privés…
Il allait me falloir toute une vie pour lire  tout ça. Et plus encore si je voulais répondre…
Je choisis donc de rédiger un petit message bref, pour le reste, on verrait un autre jour.
«  Hello les mecs, j’suis de retour, j’étais en panne d’ADSL, mais bon, là, ça remarche. A+ »
Bref et concis. Juste pour expliquer pourquoi j’avais fait le mort depuis 4 semaines.
Au moment où j’allais me déconnecter, une pub sur la droite attira mon attention.
On appelle ça une pub ciblée.
Je ne sais pas comment ils faisaient, mais les mecs chez FB, à croire qu’ils connaissent tout de ta vie et de tes centres d’intérêt.
Je n’osais pas imaginer ce que Momo recevait comme pub ciblée, lui…
Quand à Thomas, il n’avait pas le droit d’avoir un compte facebook. Comme ça, au moins il était tranquille, et les espions du Net ne savaient même pas qu’il existait.
Ce qui n’était pas mon cas.
La pub représentait un dessin très coloré, dans le pure style manga coréen. (encore eux !). Au premier plan une superbe créature, genre héroïne dans un monde de fantasy. Je l’identifiais immédiatement comme une sorte de fée, puisque deux ailes de papillon lui sortaient du dos.

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Elle avait de grands yeux sombres aguicheurs, comme ceux d’une gazelle et qui semblaient me fixer. Certainement une illusion d’optique. Sa bouche charnue à demi ouverte lui donnait un air coquin, avec son petit tatouage en forme de pique sous l'angle externe de sa paupière droite. Classique pour émoustiller le client ciblé. (Toi, Ado, boutonneux et farci de testostérone, clique sur ce lien !). Des oreille en pointe, longues et fines jaillissaient de sa chevelure de jais taillée en mèches folles qui retombaient sur son front. Sa tenue vestimentaire, une sorte de caraco de cuir lacé sur une poitrine engageante et débordante était à la limite de ce qui était toléré avant d’attirer les foudres des censeurs de FB. Je ne vous parle pas du déhanché convenu mais ô combien provoquant.
Une bulle scintillante sortait de ses lèvres comme dans une bande dessinée : « Viens jouer avec moi ! Gratuit ! Tu ne pourras plus t’en passer ! »


En dessous, en lettrines pleine d’arabesques virevoltantes, on pouvait lire : Kingdom Of Wonders, le plus grand jeu de rôle en ligne entièrement gratuit.
Mais ce qui me fit vraiment tiquer, c’était le décors, derrière ma fée allumeuse.
Le sommet d'une petite colline verdoyante où s'épanouissaient des grands arbres dorés aux troncs biscornus. Je distinguais des silhouettes encapuchonnées vêtues de capes sombres priant devant un énorme monolithe noir parcouru de symboles étranges et iridescents.
J’imaginais qu’il s’agissait de druides ou de cultistes vénérant un dieu antédiluvien forcément maléfique prêt à se réveiller pour détruire le monde. Un truc classique vu et revu des centaines de fois.


Bref, une publicité racoleuse pour un jeu sois disant gratuit mais qui allait me couter un bras si je me laissais pigeonner. C’est vrai,  je ne risquais pas grand-chose vu que je n’avais pas l’âge d’avoir une CB. Mais c’était une image pour dire que cette pub, c’était forcément un attrape couillons.
Pourtant, je savais que j’allais cliquer sur l’annonce.
J’y étais obligé.
Impossible de résister.
Ce monolithe faisait naitre au plus profond de moi une sensation désagréable de déjà-vu.
Mais où ? Quand ? Dans quelles circonstances ?
Fais un effort, Marceau, tu dois te souvenir.
Ce monolithe, où l'as-tu rencontré ? Souviens-toi !
Bon sang ! Mais bien sûr, aucun doute possible...
Pas plus tard que la nuit passée.
Dans mon rêve.

vendredi 14 novembre 2014

Chapitre 6 : Injustice !



- Alors ? Comment ça s’est passé ?
Thomas était tout frétillant. Impatient de connaitre tous les détails de notre entrevue avec le proviseur.
Nous venions de sortir de son bureau, juste au début de l’interclasse de 10 heures 30, ce qui nous laissait dix bonnes minutes pour tout raconter à notre pote.
- On a une bonne et une mauvaise nouvelle, Thomas, fit Momo, l’air mystérieux, demi sourire en coin.
Qu’est-ce qu’il mijotait, avec son regard des mauvais jours ? Celui du petit diable qui s’apprête à faire une grosse bêtise.
- Mon certificat ? Ça n’a pas fonctionné ?
- Si, c’est la bonne nouvelle, merci mon pote, grâce à toi, on ne fera qu’une demi-journée de colle au lieu du samedi complet.
- Ah, super ! Je suis super content, mes amis. Si vous saviez, toujours un bonheur de venir en aide à mes vrais amis. Au catéchisme on m’a appris qu’il fallait toujours aider son prochain sans forcément en attendre quoi que ce soit en retour. Et, heu, la mauvaise nouvelle, c’est quoi ?
- Ben, méchamment, ça s’écrit avec deux M. Du coup, tu nous accompagnera samedi matin, Thomas.
Momo, sérieux, c’est abusé, regarde la tronche décomposée de Thomas…
Mais le bougre, sur sa lancée, enfonça même le clou jusqu’à la garde.
- En fait, méchamment, selon Piquet, ça s’écrit avec deux M et un T. Marceau, Momo et Thomas. Bienvenue au club des collés, amigo !
A cet instant j’aurai du immédiatement le rassurer et lui dire que c’était une blague. Ses yeux commençaient à rougir, et bientôt, deux grosses larmes couleraient sur ses joues. Mais je préférais que Momo prenne l’initiative d’arrêter ça tout de suite.
- C’est injuste, bredouilla Thomas dans un demi sanglot, vraiment injuste !
Soudain, Thomas se mit à cavaler vers l’établissement comme une fusée.
Lui qui n’était pas capable d’aligner dix mètres sans pomper désespérément sur sa ventoline, venait de nous faire une belle démonstration de démarrage en sprint et sans les starting block, s’il vous plait.
- je vais aller le voir ! J’exige une explication ! C’est pas juste !
Et il disparut de notre champ de vision, se faufilant et zigzagant avec une habilité peu coutumière parmi les groupes d’élèves qui n’avaient d’yeux que pour nous. (Les héros de la journée.)
- Momo, là vraiment, tu crains, mec ! Tu sais quoi ? Tes parents, ils auraient du t'inscrire au catéchisme, j'suis sur que ça t'aurais fait du bien !
- Ben quoi, faut bien s’marrer un peu, non ?
Aussi sec, je me lançais à la poursuite de mon pote indigné mais déterminé à lever cette pseudo injustice.
- Thomas, attends !
Bien trop tard.
J’avais la rage contre Momo que je devinais se marrer comme une baleine. Franchement, ça ne se faisait pas !
Dans le silence du couloir désert, j’entendais Thomas souffle court mais déterminé, un étage au dessus qui répétait dans un halètement maladif et sifflant la même rengaine : «  C’est pas juste ! Pfff ! C’est pas juste ! Pfff !»
C’est qu’il cavalait vite, le petit asthmatique, à croire que l’arbitraire était un bien meilleur remède que son inestimable flacon pressurisé.
Parvenu au troisième étage, celui du proviseur, je compris que c’était plié. Même en y mettant mes dernières ressources, jamais je ne rattraperai mon pote avant qu’il ne commette l’irréparable.
De toutes façons il avait déjà ouvert la porte du bureau de madame Chafouine, annexe de celui du dirlo, sans même frapper.
Campé sur ses deux petites jambes tremblotantes, l’index tendu et accusateur, de sa petite voix haut perchée, il émit un dernier
«  c’est pas juste ! »
En tous cas, c’est ce que ses lèvres essayaient de prononcer, car aucun son ne parvenait à les franchir.
En approchant sans me montrer, je pus comprendre le pourquoi du comment de la surprise qui lui avait cloué le bec.
Monsieur Piquet, en caleçon, debout devant madame Chafouine, affairée à recoudre le bouton de sa braguette.

Situation pour le moins embarrassante...
Heureusement que Momo n'était pas là.
Armé de son portable, il aurait fait un malheur sur les réseaux sociaux.

Je vous laisse imaginer le tableau invraisemblable.
Momo aurait été là, sûr qu’il aurait éclaté de rire, dévoilant sa présence par la même occasion. J’ai préféré faire le discret. Pas la peine d’en rajouter, cette journée m’avait déjà rapporté un quart de Week End consigné comme un malfrat dans une classe du lycée Feyder, et j’estimais que c’était largement suffisant.
Quand à Thomas, ma foi, Pas certain qu’il trouva encore injuste ses quatre heures de colle qu’il partagerait à nos côtés, et dont il écopa immédiatement et sans la moindre protestation, cette fois.

Le reste de la matinée fut un peu moins mouvementé.
De retour en classe, chaque fois que je me retournais, j’avais droit au beau sourire de Virginie. Un bonheur. Elle qui m’avait snobé depuis le retour des vacances.
En cette journée d’octobre ensoleillée, j’avais l’impression que le printemps avait déjà fait son come back.
A coté de moi, je suspectais Momo de préparer son prochain mauvais coup.
Un rang derrière, Thomas sanglotait sans cesse : «  Comment je vais annoncer ça à mes parents… »
Bref, la vie reprenait son cours habituel.

vendredi 7 novembre 2014

Chapitre 5 : Punition.




- Je ne saurais tolérer une telle attitude dans mon établissement, menaça monsieur O. Piquet, le proviseur du lycée.
J’étais certainement rouge comme la combinaison de Flash, le super héros le plus rapide du monde. Et en cet instant j’aurais apprécié bénéficier de ses capacités pour filer comme une flèche loin, très loin, là où personne ne pourrait me rattraper.
Après un passage obligé à l’infirmerie, où sœur Picouse l‘infirmière, (c’était son surnom), nous avait inspectés, Momo et moi sous toutes les coutures afin de vérifier que nous ne souffrions pas d’un traumatisme potentiellement létal, monsieur Betjol nous avait escortés dans le bureau du proviseur.
- Vous êtes inconscients, mes garçons, faut pas faire des trucs comme ça ! S’attaquer aux frères Christini, c’est signer votre arrêt de mort, nous avait-il rassurés dans le long couloir silencieux qui menait à l’antre de celui qui, nous en étions conscients, allait nous faire passer un sale quart d’heure. A ce moment, la menace des trolls était bien abstraite et lointaine en comparaison de celle qui nous guettait derrière la lourde porte en chêne massif du proviseur.
- Dans mon établissement ! hurla monsieur O. Piquet qui avait tendance à toujours répéter ses fins de phrases précédentes quand il était en colère. Ce qui était souvent le cas en présence de mon pote Momo qui cru bon de faire de l’esprit :
- C’était pas dans votre établissement, mons…
- La ferme ! Quand  j’aurais besoin de vos précisions, monsieur Touhari, je vous le ferai savoir ! Et présentement j’exige le silence !

Mr O. Piquet en mode vénère.
Normal, y a le Momo dans son bureau.

Monsieur O. Piquet, notre futur tortionnaire, avait du faire ses classes dans la légion étrangère avant d’occuper ses fonctions de proviseur au lycée Feyder d’Epinay-sur-Seine.
Un grand bonhomme massif comme une statue. De dos, on aurait dit le caïd, l’ennemi juré de Daredevil. Sa coupe blonde, quasi décolorée, en brosse, accentuait encore cette impression. Et j’imaginais que ses rejetons, s’il en avait, ne devaient pas en mener large quand il retroussait ses manches pour la correction bien méritée, ou pas.
Même son bureau était à l’avenant. Strict, impeccable, parfaitement rangé et ordonné. Pas un papier qui ne dépasse, pas un trombone oublié sur l’écritoire de cuir, lisse comme au premier jour. La photo du président de la république trônait sur la façade du gros bureau en bois de chez Ikea. Un fauteuil design en simili cuir paraissait bien trop étroit pour qu’il y installe son gros postérieur. C’est probablement pourquoi il restait debout contemplant la cour de récré par la fenêtre. La seule folie que se permettait monsieur O. Piquet, c’était une rangée de coupes qui trônaient au dessus de son armoire, à droite du bureau. Mais personne ne savait dans quel sport il excellait pour avoir mérité tous ces trophées.
- Champion du monde de la distribution d’heures de colle, avait un jour affirmé Momo.
En me remémorant cette tirade, et bien involontairement, je ne pus m’empêcher glousser.
Heu… Vite ! Penser à autre chose ! Ne pas laisser le fou-rire s’installer !
- Ça vous amuse, monsieur Martin ?
- Non, non, monsieur Piquet… c’est juste que…
- Alors enlevez-moi ce sourire inopportun de votre visage avant que je ne vous le fasse regretter !
Comment avait-il pu deviner ? Il n‘avait pas bougé d‘un pouce, toujours absorbé par le spectacle fascinant des pigeons se soulageant sur l’immonde sculpture de béton trônant au milieu de la cour. Il devait avoir un radar planqué derrière la tête, c’était impossible autrement.
Ce que s’enquit aussitôt de vérifier Momo, qui, après un clin d’œil malicieux, s’apprêtait à lever son majeur droit en direction du dos massif qui nous faisait face.
Non, Momo, arrête, ce n’est pas le moment… Non !!!

Selon la rumeur, Mr O. Piquet, le proviseur du lycée, avait un radar détecteur de conneries
planqué derrière le dos.


- Monsieur Touhari. Si vous tentez de reproduire le motif de votre teeshirt ignoble avec votre majeur, non seulement je vous l’arrache, mais qui plus est je vous oblige à le manger ! Est-ce clair ?
Il parlait du doigt, je précise…
- Oui, monsieur, marmonna Momo se le fourrant, du coup, dans la narine pour l’y planquer profondément.
- Bien.
Le proviseur se retourna enfin.
Nous étions dans son bureau depuis dix bonnes minutes qui nous avaient semblé durer des heures, et nous n’avions pas encore dépassé le stade des préliminaires.
Ça promettait.
Pendant une bonne minute, Monsieur O. Piquet nous fixa, sans sourcilier, de son regard métallique. Les mains derrière le dos. Seules ses épaules se crispaient parfois spasmodiquement en petits soubresauts, preuve d’une grande tension.
Je regardais par terre, car je venais de remarquer une entorse à l’ordre qui régnait en maitre dans ce bureau. Une énorme entorse. Il lui manquait un bouton de braguette au proviseur.
Heureusement, Momo n’avait rien vu. Sinon c’était parti pour l’éclat de rire qui signerait notre mise à l’amende fatale et définitive à tous les deux. Mon pote  paraissait tout d’un coup absorbé par le trou de sa fausse Nike Air Max gauche qui laissait s’épanouir un centimètre carré de chaussette de couleur indéterminée.

Toc ! Toc !
Les deux coups frappés contre la porte du proviseur venaient de briser cette lourde et pesante tension.
- Ils sont arrivés, monsieur le proviseur, je les fait entrer ? Dit madame Chafouine, la secrétaire attitrée du dirlo, en passant juste la tête ornée d’un chignon grisonnant dans l’entrebâillement de la porte, semblant surprise de nous voir encore en un seul morceau, Momo et moi.
- Bien.
(Bis repetita, comme je disais plus haut.)
- Faites les entrer, enchaina le molosse sans cesser de nous toiser.
- Marceau ? C’est quoi cette histoire ? Tu t’es battu ? Tu n’as rien ?
Ma mère venait de faire irruption dans le bureau du proviseur. Mais pas seule. Le père de Momo l’accompagnait. Lui ne disait  rien.
Les deux nouveaux venus s’assirent chacun à côté de leur fils respectif. Ma mère me pris les mains, le père de Momo fixait le profil bas de mon pote d’un regard lourd de menaces à venir.
Nous étions au complet, la cérémonie allait pouvoir commencer.
- Bien, Madame Martin, Monsieur Touhari, vous connaissez le motif de cette convocation, j’ai demandé à Madame Chafoine de vous en expliquer la teneur.
- Oui, mais il doit y avoir une erreur, jamais Marceau ne…, tenta ma mère avant d’être interrompue.
- Non, aucune erreur. Votre fils ainsi que son jeune camarade ici présent sont impliqués dans une rixe devant mon établissement, ce matin juste avant l’ouverture des portes.
« non coupable, votre honneur ! » avais-je envie de répondre.
Ma mère ne se laissa pas démonter.
- Monsieur Piquet, mon fils, Marceau n’est pas un bagarreur. Il doit certainement y avoir une explication.
- Il ne l’était peut-être pas jusqu’à ce matin, Madame Martin. Dans tous les cas, votre fils vient d’entrer dans le club des individus qui devront apprendre, de gré ou de force les règles qui prévalent dans et aux abords de mon établissement. Pour de tels individus, la sanction est de mise. Monsieur Touhari ici présent connait par cœur le prix à payer et je suis certain qu’il expliquera à son jeune comparse le bon déroulement des heures de retenue.
Compte à rebours enclenché, attention, une baffe va partir : 5, 4, 3, 2, 1 ...


Paf !
C’est à cet instant que le paternel de Momo, sans broncher, lui assena une grosse baffe sur le sommet du crâne.
Ce qui choqua ma mère. Mais elle n’en laissa rien paraitre.
Monsieur Piquet, au contraire fit un petit signe de tête en guise d’approbation.
Momo s’était recroquevillé sur son siège. En présence de son daron, il ne se ressemblait plus. Un autre Momo, un petit garçon apeuré.
C’est à ce moment que j’ai sorti mon joker.
- Monsieur le proviseur, c’est… c’est pour vous…
Ma main tremblait un peu en lui tendant la feuille de cahier soigneusement pliée que m’avait confiée Thomas, juste avant qu’on nous conduise à l’infirmerie.
Et oui, tout Thomas ça.
Pendant que nous nous faisions lapider, ou presque, par les rock n’ trolls, Thomas avait déjà anticipé les suites de cette mésaventure et avait sorti sa plus belle plume pour la mettre à notre service.
Monsieur Piquet s’empara, ou plutôt m’arracha, le précieux document, et commença à le lire à voix haute :

« Je soussigné, Thomas Pelot, né le 04/10/01, certifie que tout ce que j’ai écrit ci-dessous est la stricte vérité, monsieur le proviseur.
Ce matin, vers 8 heures 07, Marceau Martin, Mohamed Touhari et moi-même, attendions que les grilles du lycée s’ouvrent pour aller au cours de physique/chimie de Madame Touffaux à 8 heures 15. A ce moment-là, notre camarade, Virginie Grosseins, que sa mère venait de déposer en voiture, comme à son habitude, a été importunée par les frères Christini, qui n’avaient rien à faire ici, puisqu’ils ont été renvoyés par vos soins, l’année précédente.
Importunée méchament, je précise.
Même qu’ils ne voulaient pas la laisser passer, et en plus ils ont dit du mal de sa mère. L’un des frères Christini, ne me demandez pas le nom, il m’est difficile de les distinguer, lui tenait le poignet très fort. Il aurait pu le lui luxer, voire même le lui fracturer. Et notre camarade Virginie Grosseins aurait été obligée d’aller à l’hôpital pour faire une radio et aussi un plâtre. Ensuite, il aurait fallu faire tout un tas  de papiers pour les assurances.
Heureusement, mes compagnons, ici présents dans votre bureau, ont fait preuve d’un grand courage qui les honore, Monsieur le proviseur.
Tels Batman, le chevalier noir, et Robin son fidèle compagnon, ils ont bondi sans hésiter pour lui porter secours, c’était à 8 heures 8, enfin presque 9.
Voilà.
J’espère que ce témoignage vous permettra de vous forger une opinion plus clémente en faveur de mes deux amis. De vrais héros, je précise.
Signé :
Thomas.

Ma mère m’offrit un joli regard quasi admiratif qui me fit chaud au cœur.
Celui de Monsieur Touhari sembla moins sévère à l’encontre de son fils.
Monsieur Piquet, bouche pincée, posa le témoignage salvateur sur son bureau et déclara :
- Vous direz à votre camarade Thomas Pelot que méchamment, ça prend deux « M » !



lundi 3 novembre 2014

Monsieur Karim Touhari.

Coup de fil de Mr O. Piquet, le dirlo.
Encore à propos de Momo.
Mr Touhari doit rentrer de toute urgence...
Ce soir, salade de phalanges au menu.

Monsieur Karim Touhari.

La paternel de Momo.
Aujourd’hui chauffeur routier, on peut dire que sa vocation, il a quand même mis pas mal de temps à  la trouver.
Avant, il collectionnait les petits boulots du genre réprimés par la législation un peu tatillonne.
Petits bizness, un peu de revente de substances illicites, un peu de recèle, un peu d’extorsion, pas mal de rixes dans des bars enfumés... Bref, rien de bien méchant en tous cas, mais suffisant quand même pour lui donner l'occasion de visiter toute la grande couronne pendant quelques années :
Osny, Bois d’Arcy, Fleury-Mérogis, Nanterre, Fresnes…
Mais ça, c’était avant.
Après s’être engagé dans la cause humanitaire au Kosovo en 99 pour se refaire une virginité, Monsieur Touhari a décidé de poser ses valises, fonder une famille, et trouver un vrai taf respectable, histoire de ne plus être sorti du lit au petit matin par les cowboys du RAID.
La famille Touhari habite la cité des Joncherolles à Pierrefitte.
Madame Touhari, (Samia), l’ainée, (Camilia), et le petit dernier que vous connaissez bien : Mohamed dit-Momo.
Karim est parfois un peu rude avec son fils.
Mais sincèrement, a-t-il vraiment le choix ?
Au fond de lui, il n’a qu’une seule crainte. Que son fils suive le même parcours chaotique que lui et inscrive un jour son nom gravé à côté du sien sur le mur d’une cellule sordide de la région parisienne.
Il rêve en secret d’une belle carrière pour son petit dernier. Médecin, oui, ça serait bien, tant il se voit déjà assister, fier comme un bar-tabac, à la remise de son doctorat devant ses pairs en prononçant le fameux serment d’hypocrite.
Du coup, bravant les recommandations des psychologues qui écrivent des livres, il n’est pas rare que le daron de Momo soit obligé de lui rappeler quelques règles élémentaires de savoir vivre de manière un peu claquante et musclée.
« C’est pour ton bien, mon fils, plus tard, tu me remercieras ! »
Mon pote, lui, ne voit pas les choses de cette façon.
Il attend juste d’être un peu plus grand et mieux gaulé pour appliquer le fameux dicton Œil pour Œil.
L’ambiance dans la famille Touhari, parfois, c’est un peu pesant.