- Maman, il se passe quoi, là ?
Je vous dis pas avec quelle célérité j’avais parcouru la distance entre la résidence de Virginie et notre pavillon situé à trois pâtés de maisons plus loin. L’adrénaline, c’est comme l’amour, ça donne des ailes.
Sauf que là, j’en étais tellement chargé que même Tyson Gay, le sprinter sous perf d‘EPO, m’aurait dit que c’était abusé.
Peut-être même qu’il m’aurait carrément demandé à quoi je carburais, dés fois que…
Failli me faire écraser trois fois en traversant comme un fou sans regarder, imprudent que j’étais, sans même respecter le petit bonhomme rouge en mode outré sur le feu tricolore.
Vous savez quoi ? Forrest Gump aurait pu s’accrocher pour tenter de me rattraper.
J’étais subitement devenu le rejeton de Sonic le hérisson bleu et de Flash le super héros rouge, en admettant qu’ils aient pu avoir un bébé ensemble…
Non, n’insistez pas, bande de libidineux abjects, pas d’illustration pour cette fautive et improbable copulation !
Bon, petit retour en arrière pour ceux qui n’ont pas suivi les chapitres précédents :
Mon nom à moi, c’est Marceau.
Je vis à Pierrefitte, 93 en force, dans un petit pavillon de banlieue nord et autrefois rouge, avec ma moman, Sarah, infirmière au grand hôpital Delafontaine à Saint Denis.
Je suis Lycéen, en classe de seconde et tous les matins, je dois me taper un trajet interminable en bus et baskets les jours de grève pour me rendre au lycée Feyder à Epinay sur seine.
Je suis plutôt moyen élève, un peu dissipé, surtout rêveur. En classe, je passe plus de temps à contempler les nuages à la fenêtre que le tableau noir qui devrait pourtant fixer toute mon attention. J’aime bien les jeux vidéo, surtout ceux avec des nains, des magiciens et des belles elfes court vêtues.
Ah oui, truc important, j’essaie d’écrire mon premier roman. Ça parle de quoi ? Ben lisez la suite et vous verrez par vous-même.
Bon. Approchez que je vous présente mes meilleurs potes :
Le rouquin binoclard et asthmatique, c’est Thomas, Tomtom pour les intimes. En culture générale, il explose tout, même les profs. Quinze-cent-quinze, Marie Gnan. Direct, sans la moindre hésitation. Ses parents méga catho tendance vieille France poussiéreuse veulent le fourrer dans un lycée privé à la rentrée. C’est vrai qu’au lycée Feyder, on peut rapidement se faire des mauvaises fréquentations. La preuve :
A coté, le rageux tout de nerfs et de cicatrices, en train de shooter dans une canette de Desperado vide, c’est Momo, Mohamed pour les intimes. Alors lui, c’est un ouf de première. Faut pas lui chercher les noises. Vous l’auriez vu, au chapitre 4 mettre une tannée aux frères Christini… Épique ! Un grand moment de kick ass.
Momo est, comment dire, Momo. Aucun qualificatif ne lui correspond.
Au loin, la pimbèche qui se la joue miss Seine Seins Denis, c’est Virginie. Admirez le capot, mais pas touche, c’est ma meuf. Enfin, presque, pas encore officialisé, mais on y travaille.
Justement, au chapitre précédent, figurez-vous que ma belle m’a carrément fait un strip dans sa chambre.
Non…
Si, si, je vous assure, allez voir, c’est quelques pages en arrière.
Alors, vous me croyez toujours pas ?
Ha, vous voyez, je vous l’avait dit.
Remarquez, je suis plutôt gentleman comme garçon, j’aurai pu profiter de la situation, laisser parler mes hormones d’ado printanier, mais non. J’ai résisté.
Comment ça, je suis trop con ?
Non mais je te permets pas. Qui t’es, toi pour m’insulter, hein ? Allez, referme ce roman de haute tenue morale et retourne faire ta petite affaire sur 50 nuances !
Incroyable quand même, même plus de respect pour les auteurs de nos jours. Tout ce barre en cacahuète.
Bon, en fait, j’avoue, j’ai juste un peu été sauvé par le gong.
Ma mère en stress ultime essayait de me joindre, mais je vous le donne dans le mille et sans frais supplémentaires, batterie de portable déchargée.
Du coup, c’est mon pote Momo, qui savait où j’étais, qui m’a transmit le message comme quoi je devais rentrer au bercail illico presto.
En gros, il se passait quelque chose de grave à la maison, là.
De très grave, même.
Tadadam !
D’autant que ces derniers jours, l’ambiance générale avait viré à l’étrange dans les environs.
Des trucs chelous genre coïncidences, qui, à la longue, peuvent rapidement te faire douter de ta santé mentale.
Mon roman, par exemple, ok, ok, j’avoue, un peu inspiré par le « royaume des devins » que m’avait prêté mon prof de maths, Mr Paturot, et dont les situations se retrouvaient comme par magie dans un jeu vidéo en ligne sorti de je-ne-sais-où.
Et c’est pas tout, un curieux monolithe qui venait hanter mes rêves et qui semblait la clé de voute de Kingdowns of Wonders, le fameux MMORPG sus-cité.
Tiens, cerise sur le ghetto, comme dirait Momo, L’arrivée de la nouvelle, Tania, la gothique, trop la classe, au passage, et qui ressemblait comme deux gouttes de pluie à Tanith, la gardienne du monolith de l’obscur jeu dont je vous ai parlé plus haut, faut suivre, des fois !
Ça commence à faire too much, non ?
Du coup, ben, quand ma mère en panique me demande de rentrer at home tout de suite, là maintenant, qu’est-ce que je fais.
J’enfiles mes baskets et je cours…
Vite, gravir les marches du perron, et frapper très fort contre la porte à lucarne.
Note au passage, j’aurai pu faire l’effort de sortir mes clés, mais elles étaient dans mon sac, lui-même sur mon dos. Et en plus, il aurait fallu que cherche dans quelle recoin obscur elles s’étaient planquées. Que d’énergie gaspillée inutilement après cette course effrénée. Et j’avais surtout pas envie d’en ressortir mes doigts souillés par les miettes de Granola ou les restes du vieux kébab que j’avais eu la flemme de mettre aux ordures.
C’était pas dans son style à ma mère d’essayer de me joindre comme ça en plein milieu d’aprèm, surtout que j’étais censé être encore en cours à cette heure-là.
Il se passait obligatoirement quelque-chose de grave.
Tout en continuant de m’acharner sur cette pauvre porte qui ne m’avait pourtant rien fait sinon refuser de s‘ouvrir instantanément à mon approche, j’écrasais la sonnette d’un index anxieux et impatient.
Trois longues sonneries que j’entendis retentir dans la maison.
La silhouette de maman telle une ombre chinoise se dessina enfin dans la fenêtre entre les barreaux, indistincte à cause du petit rideau en taffetas blanc qu’elle avait accroché il y a une semaine afin de nous préserver un semblant d’intimité.
La porte s’ouvrit enfin.
Pas trop tôt.
Le visage de ma mère était blême. Même le fond de teint qu’elle avait exceptionnellement utilisé ce matin n’arrivait pas à cacher cette évidence.
Sa main droite vissée à son oreille était crispée sur le téléphone qui répétait inlassablement une phrase enregistrée que j’entendis, vu qu’il était réglé sur haut parleur.
« Vous avez demandé la police, ne quittez pas, une opératrice va donner suite à votre appel… Bip ! En cas d’urgence, appuyez sur la touche dièse, sinon patientez. Tous nos agents étant actuellement occupés etc. etc. »
Genre t’appelles la police c’est forcément urgent, non ? Tu vas pas les contacter pour passer ta commande de courses de la semaine !
Momo en serait capable, style :
« Hé la basse-cour, il me faudrait une demi-douzaine d’œufs pourris, et fissa, c’est pour vous balancer à la tronche, mes poulets ! »
L’autre main de Maman referma la porte presque brutalement.
-’tain, ça répond jamais ! Ça fait une plombe que j’essaie de les joindre ! Quelle bande de…
Bip ! Fit le téléphone quand elle raccrocha.
Quand elle était énervée, ou en stress, ce qui était le cas en cet instant, ma mère était capable de jurer comme un conducteur de poids lourd qui croiserait inopinément la trajectoire de Victoria Grosseins.
Deux gros mots dans la même phrase. Là, on avait atteint la zone rouge.
- Maman, il se passe quoi, là ?
Elle reposa brutalement le combiné sur le petit guéridon de l’entrée, à côté de son socle, ce qui n’était pas dans son habitude, elle qui était si maniaque sur l’ordonnancement des objets. (Sauf pour la cave, où là, c’était carrément le souk.).
- Marceau, ce matin, quand tu es parti au lycée, est-ce que tu avais ouvert la porte du jardin ?
Je jetais un œil inquiet vers la cuisine, la porte qui donnait sur la petite cour remplie d’herbes folles et où des bambous vertigineux s’épanouissaient allègrement, était entrouverte. Des traces de pas et de la terre recouvrait le carrelage ocre clair se dirigeant vers la porte de la cave a coté du sac de courses non défait que maman avait juste posé par terre en rentrant.
- J’ai pas touché à cette porte, M’man, j’te jure ! Quand je suis parti, elle était fermée. J’aurais remarqué sinon avec le froid qu’il fait…
- J’en étais sure ! On a été visités ! Ça devait bien nous arriver un jour avec tous ces… Et les flics qui répondent pas !
Ben non, ils sont tous partis livrer les œuf pourris à Momo.
Sauf que là, je n’avais pas du tout envie de plaisanter.
Des cambrioleurs s’étaient introduits dans notre domicile.
C’était grave.
Toute l’avenue du Mal Foch avait été visitée un jour ou l’autre au cours de l’année passée. Nous étions donc les derniers sur la liste. Ce qui était logique, somme toutes, mais pas pour autant rassurant.
J’allais faire un tour anxieux dans le salon :
Ouf ! Ma vieille PS3 était toujours là, accrochée à l’écran plat tout neuf par son cordon ombilical spiralé
.
Je montais dans ma chambre, coup d’œil rapide
Pareil, à priori, rien n’avait bougé, l’ordi bien posé en évidence sur mon bureau.
Le placard était grand ouvert, mais ça, c’était moi ce matin qui ne l’avait pas refermé. Comme à mon habitude.
Je redescendais voir Maman. A deux, on se sent plus en sécurité.
Elle était de nouveau au téléphone.
- C’est bizarre, ils n’ont rien volé on dirait. Qu’est-ce que tu fais ?
- J’essaie d’appeler l’assurance !
- Attend, il faut déjà vérifier, ça sert à rien de les déranger sans savoir ce qui manque…
- ‘tain, marre de ces répondeurs ! Oui tu as raison. Tu as été voir là-haut ?
- Oui, tout à l’air OK !
Faut dire que ma mère et moi n’étions pas forcément des bons clients pour d’hypothétiques cambrioleurs. Pas de coffre-fort planqué derrière une toile de maitre. Pas de lingot sous le sommier, Jamais plus de vingt euros en liquide que ma mère laissait sur le petit guéridon de l’entrée en cas de besoin.
Et qui y étaient toujours, au passage.
A priori, ils avaient un autre centre d’intérêt, ces voleurs.
- Et la cave ? Tu as été voir, M’man ?
La porte qui menait à la cave était entrouverte. Et les petites traces terreuses y conduisaient assurément. Pas besoin des lumières de Thomas pour comprendre que tout se jouait en bas.
Ma mère ouvrit grand la porte et alluma la lumière de la descente de cave.
Les traces y continuaient leur chemin.
Bingo !
Je pris la première arme qui était à ma portée, ( un chausse-pied.), et je suivis ma mère en silence.
J’avais l’impression d’entendre des petits bruits en contrebas, mais je pense que c’était mon imagination. Du moins, j’espérais.
- On ferait mieux de remonter, non ?
- Chut… j’entend du bruit.
Sur la première marche, il y avait un gros marteau dont Maman s’était emparé avec assurance.
Elle le brandissait à deux mains devant son visage. Prête à frapper si nécessaire.
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| Spéciale dédicace à tous ceux qui flippent en allant chercher une bouteille de lait dans la cave. |
Le bas de l’escalier était plongé dans la pénombre. Il fallait actionner un second interrupteur pour donner de la lumière dans le débarras où ma mère entreposait ses trouvailles de brocante.
Le néon qui devait apporter l’éclairage salvateur était un peu défaillant. Clignotant de longues secondes avant de se stabiliser enfin, baignant la scène d’une lueur crue, un peu bleutée.
En haut, le téléphone sonna, nous faisant sursauter…
- Va répondre, m’ordonna ma mère.
J’avais accroché son pull, et de toutes façons, il était hors de question que je l’abandonne ici.
A la troisième sonnerie, j’entendis le répondeur se déclencher. Puis, suivit le message, une voix féminine, reconnaissable entre mille :
« Allo, Marfeau ? F’est moi, f’est jufte pour favoir fi tout va bien. A pluf ! »
Virginie, ma belle stripteaseuse, avait raccroché.
Il fallut encore quelques secondes pour que nos pupilles s’habituent à la clarté scintillante du néon.
Rien ne semblait avoir bougé depuis ma dernière expédition dans ce fourbis inclassable.
Des dizaines de caisses en carton empilées les unes sur les autres, des écrans d’ordi fissurés, et même la vielle TV cathodique qui pesait trois tonnes était encore à sa place, à coté du fameux vélo sans selle.
Miiiiiiaou !
Vous avez sursauté ?
Moi aussi !
Tout au fond, Miss Tigrise se tenait perchée sur la cage de notre regretté lapin que maman n’avais jamais eu le courage de jeter aux encombrants, léchouillant langoureusement ses pattes couvertes de terre.
La trappe du dessus, était ouverte.
A travers les fins barreaux métalliques, je distinguais au milieu d’un nuage d’insectes bourdonnants une touffe informe de poils maculés d’humus.
Dans la cage, éparpillés, il y’avait aussi des petits ossements. Partout.
Mao…








