Sauf que ce lundi-là, Monsieur Paturot ne se présenta pas à son cours.
Ni les jours suivants, d’ailleurs.
C’était pas dans ses habitudes à notre prof de maths. Toujours présent avec son teeshirt légendaire, qu’il pleuve, qu’il vente ou même si la station Mir lui tombait dessus, il était là. Pas comme certains autres profs que je ne nommerai pas, style quinze jours d’arrêt de travail pour un ongle incarné. La pire dans le registre, c’était madame Touffaux. Au début de l’année, direct, trois semaines en AT pour dépression parce que son poisson rouge s’était tiré en loucedé par la cuvettes des WC. On peut aimer les animaux, mais là, c’est un peu limite, vous trouvez pas ?
Du coup, l’absence de Paturot nous valait deux heures de permanence en compagnie de Monsieur Betjol père de six ravissantes petites filles à ce jour. Bientôt sept, car, c’est certain, il allait remettre le couvert.
Et oui, Tintin pour avoir l’avis tant attendu de mon prof.
Mais bon, j’avais récupéré mon chapitre un, c’était déjà ça.
Dans des circonstances un peu mystérieuses que je vous raconterai un peu plus loin.
Samedi, après la colle, maman m’avait déposé au bercail et était partie bosser à l’hosto. Sans oublier de me demander de ranger ma chambre. (Une rengaine habituelle, comme le refrain récurrent d’une ritournelle sans fin). Elle rentrait vers 22 heures, j’avais donc tout le temps de faire le geek devant l’écran de mon ordi.
D’autant que Virginie était probablement en train de baver devant la vitrine de HetM dans le centre commercial le plus grand de la région parisienne. J’espère que sa daronne avait emporté son coffre-fort.
Pour moi, c’était paquets de chips, canettes de coca, un vrai repas de fête pour démarrer ce week-end.
Mon compte WoW étant toujours retenu en otage par une bande de coréens malfaisants et binoclards planqués à l’autre bout du monde, je décidais de faire un tour sur FB.
Des fois, sur les réseaux sociaux, on tombe sur des trucs intéressants. Mais pas souvent. La plupart du temps, c’est des trucs illisibles bourrés de fautes d’orthographe, limite on peut se demander parfois si c’est pas fait exprès comme pour les messages cryptés pendant la guerre. La palme revenant bien entendu à Momo dont le clavier devait être coincé en mode qwerty.
Je vous passe donc les détails, entre untel qui veut faire bouffer son slip à untel et l’autre qui voulait montrer ses nénés en MP à Momo, sauf qu’elle s’est trompée de bouton en envoyant et que du coup, ben, tout le monde a pu profiter de ce spectacle dégradant.
Le train-train habituel.
Facebook, quoi.
Ce qui me choque le plus, sur le réseau, c’est les insultes. Les mecs ou les nanas à l’abri derrière leur clavier à taper des trucs ignobles qu’ils ne sont même pas capables d’assumer quand ils se retrouvent face à leur victime dans la vraie vie.
Ce samedi après-midi en mode chips, coca et FB s’annonçait bien pénible, en fait. J’avais même envie de relancer ma vieille PS3, en bas, voir si elle fonctionnait encore.
Sauf que j’avais revendu la plupart de mes jeux chez Micromania pour me faire un peu d’argent de poche.
La pub pour kingdown of Wonders était toujours là, à droite de l’écran.
L’elfe indécente au regard aguicheur me faisait des signes avec son index pour m’accrocher. L’animation n’était pas top. Comme dans un ancien manga animé : quatre images par seconde au mieux.
Et devinez quoi ?
J’ai cliqué.
De toutes façons, je savais que j’allais le faire.
C’était perdu d’avance.
- Viens jouer avec moi ! Gratuit ! Tu ne pourras plus t’en passer.
Mais oui, c’est ça !
Allez, voyons ce que tu as dans le ventre.
D’abord l’écran titre : Kingdown of wonders. Avec en arrière plan la clairière, les acolytes et le fameux monolithe. Tadam !
Enregistrement du compte, OK.
Lecture des mentions légales, mais oui, c’est ça. Personne les lit ces trucs là.
Et c’est parti.
Création du perso.
Le choix entre un nain, un elfe et un humain.
Humain.
Genre : Masculin ou féminin ?
Masculin, pardi.
Y a des mecs bizarres, ils se choisissent toujours des personnages féminins dans les MMORPG, un jour, je demanderai à Thomas ce que son pote Freud a écrit là-dessus.
Profession : Le choix entre guerrier, mage, soigneur et voleur.
Allez hop, soigneur, comme ma mère. Et puis non, guerrier c’est plus cool !
Le nom : Ben Marceau, tiens, on va pas trop se fatiguer les neurones. C’est le week-end.
Allez hop, envoyez.
Séquence d’ouverture, musique pompeuse et pompée sur WoW.
Illico, le me suis retrouvé, enfin, pas moi, mon avatar, dans un champ de citrouilles.
Avec ma petite épée en bois, mes mocassins en peau de ragondin et mon p’tit kilt ridicule.
Hé les programmeurs, m’envoyez pas un dragon tout de suite, je suis pas trop stuffé, là !
A côté de mon personnage, se tenait immobile mais bien cambrée, l’elfe de la pub, avec un gros point d’interrogation jaune au dessus de sa tête.
On appelle ça un mob, dans les jeux en ligne. Un personnage non-joueur contrôlé par le programme. Et quand un mob affiche un point d’interrogation au dessus de sa tête, ça sous entend qu’il a une mission à te confier.
J’y allais en tapotant frénétiquement le Z de mon clavier.
J’aurai pu le faire avec la flèche haut ou le clavier numérique comme me l’indiquait le tutoriel affiché en transparence.
Une bulle apparut au dessus de l’elfe provocante.
- Bonjour, valeureux Marceau, ton destin commence en ce jour, tu as été désigné, tu es l’élu.
Appuyez sur le bouton gauche de la souris pour continuer.
Clic.
- Mon nom est Taleen. La gardienne du monolithe.
Elle me précédait d’un déhanché outrancier, dans une tenue ouverte de partout, que même si elle n’en avait pas portée, ça aurait été moins pire.
Je la talonnais, jusqu’à l’orée d’un bois qui, je vous le donne en mille était celui de la pub. Le chemin sinueux que nous suivions se termina dans la petite clairière où s’élevait, vous savez quoi ?
Ben, le monolithe ! Faut suivre, des fois !
Avec les mecs encapuchonnés tout autour, bras en l’air en train de chanter probablement pas le tube de l’été prochain et les deux braséros qui éclairaient la scène, vu que la nuit venait de tomber.
- Mon peuple compte sur ta bravoure, chevalier Marceau. Tu dois le sauver. Un démon impitoyable et malfaisant l’a enfermé au cœur du monolithe où il le retient prisonnier depuis des siècles, enchaina-t-elle de sa voix nutelleuse. (j’kiffe pas trop le miel…).
Aucun doute, les concepteurs de Kingdown of Wonders devaient avoir lu Clive Barker eux aussi. Plagia ! D’un autre côté, normal pour un jeu coréen.
- Le chemin sera long et parsemé d’embuches.
J’imaginais déjà en baillant les tonnes de mobs que j’allais devoir occire pour parvenir à mes fins.
- Mais nous savons que tu vaincras. Et mon peuple, grâce a toi, retrouvera sa liberté.
Poils au nez !
Elle continua, car son monologue n’était pas fini :
- Saluez Marceau ! Saluez notre héros ! Saluez notre libérateur !
Les cultistes me faisaient face et au dessus d’eux dans des bulles, je lisais : Hourra ! Vive Marceau ! C’est le plus beau !
La belle Taleen aux pixels explicites s’approcha de mon avatar et lui fit un petit bisou.
Smac !
Puis elle leva ses bras d’un geste gracieux qui failli faire sortir sa poitrine confortable de son trop petit caraco de cuir lacé et envoya une incantation dans une nouvelle bulle texte apparue au dessus d’elle.
- Magnamam Ultramam Mêmepasmal Superman vagalam….
Ou un truc comme ça.
Et pshit !
Un éclair, un tourbillon de lumière verdâtre est apparu devant le monolithe et m’a aspiré.
Ecran de transition avec effets spéciaux tandis que je voyais mon personnage avec sa petite épée littéralement aspiré dans le gros menhir.
![]() |
| Hé les mec ! On voit sa culotte ! Si ! Si ! Je vous jure ! On la voit ! Punaise, j'y crois pas ! |
Voix off :
- Ne nous déçois pas, Marceau. Triomphe, sauve mon peuple, et tu seras récompensé.
A tous les coups elle allait même me demander en mariage si je réussissais. Comme tous les autres joueurs d’ailleurs.
Ah, les femmes. (Sauf ma mère !)
Bien. Fin de l’intro.
On allait pouvoir commencer à jouer.
Lorsque mon téléphone vibra.
Virginie !
- Allo, Marfeau ? F’est moi. On est a Val d’Europe avec maman, (Derrière, j’entendais la rumeur de la foule mélangée aux annonces publicitaires : deux antivols achetés, un offert. Soldes exceptionnelles : 10% de plus que l‘année dernière, mais 10% de moins que l‘année prochaine ! ).
Attrape nigauds.
- Hé Virginie, ça va ou quoi ?
![]() |
| Moi, les roses me plaisent bien... Et puis non, les bleus ! |
Virginie avait une passion pour le cosplay depuis qu‘elle était devenue fille. Et son personnage fétiche était Alice, version un peu (trop) sexy.
- Bon, j’te laiffe, je te ferai la furprise demain. Tchô, Bizzs ++ !
- heu, oui, heu, moi aussi, à demain, bises plus plus plus !
Et elle raccrocha.
Moi, j’étais collé au plafond. (ben oui, l’amour donne des ailes.).
J’avais jamais autant embrassé mon téléphone. Je le serrai contre ma poitrine, comme si c’était Mao, mon petit lapin adoré que j’avais du enterrer l’année dernière dans le petit jardinet envahi d‘herbes folles et de bambous, derrière la maison. J’avais beaucoup pleuré à la mort de Mao, mais le lendemain j’avais été au collège. Je m’étais pas mis trois semaines de dépression comme Madame Touffaux…
Note au passage, je soupçonne Momo d’y être un peu pour quelque chose dans la disparition prématurée de mon petit copain rongeur. Comme une dose de Ricard dans son biberon, par exemple.
Demain, Virginie et moi on se rappellerait.
Peut être même qu’on se filerait un rancard.
Et peut être qu’elle mettrait sa petite robe d’Alice et ses nouveaux escarpins.
Roses ou bleus.
Ça n’avait aucune espèce d’importance.



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