Chapitre 18 : Noir de corbeau.
Ce lundi d’octobre s’annonçait maussade pour de multiples raisons. Cette nuit-là, j’avais très mal dormi.
Impossible de trouver le sommeil avec toutes les péripéties du week-end.
D’abord Virginie qui me posait un lapin, préférant l’anniversaire du mec Max, ce qui me faisait un peu appréhender le retour en classe.
Ensuite, notre expédition quand même un peu stressante dans le bois de Richebourg, avec cette vieille maison qui menaçait de s’écrouler sur les vestiges de nos souvenirs d’enfants.
Sans oublier les multiples interrogations de ma chère maman sur le pourquoi du comment ça se faisait que je n’avais pas été au cinoche comme prévu initialement avec ma future fiancée, épouse, et bientôt mère d‘une tripotée de marmots affamés et gueulards. Et oui, elle se voyait déjà bien dans le rôle de grand-mère, ma daronne.
Hé, maman, ralentis un peu, j’ai pas encore 15 ans ! Pour me plonger dans les méandres malodorants des couches culottes, on va attendre un peu, non ?
Et puis ce rêve qui était revenu me hanter.
Le monolithe, la fille Taleen, le royaume des fées et tout et tout.
Ce matin, vers 6 heures 15, quand ma mère vint me tirer des bras de Morphée, j’avais un peu la tête coincée dans mon sphincter le plus intime. (oui, je suis très souple du dos !). (et non, pas d’illustration pour cette phrase !).
Miss Tigrise avait réussi à s’introduire dans ma chambre et avait monté la garde au pied du lit.
Petite léchouille râpeuse au réveil, y a pas, ça vous donne la fritte pour affronter cette première journée de la semaine. Bien plus efficace que le petit pain au lait fendu en deux et tartiné d’une délicieuse pâte chocolatée à l’huile de palme.
J’aimais pas les lundis. L'interminable chemin qui restait à parcourir avant le week-end suivant paraissait sans fin. Un jour, je m’étais fait la réflexion qu’on devrait supprimer le premier jour de la semaine. Attaquer illico sur le mardi. Ouais, bonne idée ça. Un homme politique, prétendant au trône suprême, qui présenterait cette réforme sur son programme électoral aurait ma voix et mon bulletin dans l’urne. Sans aucune hésitation.
Allez, Marceau, du nerf ! Bientôt les vacances scolaires.
Et puis tu n’es pas encore en âge de voter, mon garçon…
Au programme de la journée, Histoire géo, 2 heures de sport à courir jusqu’à l‘apoplexie derrière les baskets roses de Melle Vignot, cours d’anglais LV1, Pose miam-miam, équations à la sauce Paturot, pour finir par effeuiller les fleurs du mâle en mode je t’aime un peu beaucoup, carrément pas du tout, en compagnie de la prof de français, Madame Anna Gnanz qui nous vouvoyait derrière sa choucroute poudrée qu’elle avait du dégotter dans la cour du roi soleil il y a plusieurs siècles.
Réjouissant.
Tiens, et si je me faisais porter pâle ?
Une vilaine grippe serait la bienvenue.
Mais pas de bol, ma chère mère m’avait vacciné.
Merci Mam’ pour le trou dans l’épaule qui m’obligeait à aller en cours ce matin !
Ding ! fit le micro-onde.
Maman me servit mon café au lait bouillant, me déposa un gros poutou plein d’amour sur le front, (Tiens, elle s’était parfumée, un doux mélange de fragrances sucrées et de patchouli, et maquillée aussi. Bizarre.), puis s’éclipsa pour affronter sa dure journée aux urgences et tenter de soulager les malheurs du monde.
Elle avait aussi déposé au dessus de mon sac eastpak un exemplaire quasi neuf du royaume des devins qu’elle avait dégotté à la brocante, afin de le restituer à mon prof. L’autre était dans un tel état, surtout la couv, que se serait la honte, selon elle de lui rendre comme ça.
Oui, bon, pourquoi pas.
Ça me donnerait une occasion de le questionner sur mon roman.
Sans oublier de mentionner la photographie et le message mystérieux inscrit au dos :
« Une équation à plusieurs inconnues, n‘impose pas forcément une seule solution. »
Le petit dej englouti, brossage de dents, habillage rapide, je glissais le bouquin dans ma besace et filais à l’arrêt de bus, non sans oublier de remplir le bol de lait pour Miss Tigrise avant de décamper direction le froid et la nuit.
Maman m’avais promis qu’elle lui achèterai des croquettes ou du ronron cet aprèm en rentrant du taf.
« Non, Marceau, n’insiste pas ! Même pas en rêve ! »
Ha ! Ha ! Laissez-moi rigoler.
Le bus se pointa avec dix minutes de retard, ce qui aurait du laisser à Momo une chance supplémentaire de ne pas le louper.
Tu parles.
Peine perdue.
Thomas, lui, avait du prendre le bus précédent, tellement la frousse d‘être à la bourre.
Du coup, comme je ne croisais aucun visage connu, je m’installai sur l’une des deux places libres derrière le conducteur.
A l’arrêt suivant, mairie de Pierrefitte, le bus se vida un peu. Et se remplit aussitôt, comme le principe des vases communiquant que Madame Touffaux tentait désespérément de nous expliquer quand elle n‘était pas en arrêt maladie.
La fille s’assit à mes côtés.
C’était la première fois que je la croisais dans le 354. Impossible de ne pas la remarquer.
Elle devait avoir 16, 17 ans, peut-être même plus. Difficile de lui donner un âge avec son look carrément gothique tendance glam rock.
Toute vêtue de noir, de la tête aux pieds.
Momo n’aurait pas loupé son bus, je l’entendrais déjà commenter : « Mate un peu le corbeau dépressif déguisé en gonzesse ! »
La fille, un fois installée, rabattit sa capuche révélant une chevelure ténébreuse et luisante de mèches savamment attachées en un indescriptible chignon chaotique. Un truc fait à l’arrache ? Même pas. Elle avait du passer des plombes devant sa coiffeuse pour parvenir à un tel résultat. Par ailleurs, son teint blême, limite zombie renforçait l’agressivité de son maquillage exagérément dessiné.
Elle était costumée d’une cape réversible à capuche mi longue, ornée de dentelles brodées et d’un gros nœud rouge en guise de fermoir, qui aurait pu la faire passer pour le petit chaperon rouge si elle l‘avait portée du côté de la doublure écarlate.
Son pantalon de latex lacéré en de multiples endroits laissait transparaitre des cuisses un peu frêles gainées de résille qui venaient trouver leur point d’orgue dans une paire de new rock à semelles compensées. Et pour parfaire le tout, elle portait une mini jupe plissée par-dessus le fuseau étroit qui dessinait à la perfection ses longues jambes d’ivoire.
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| Devinez qui vient s'assoir à côté de moi dans le bus ? Et oui, la fille de Dracula ! |
Total look, quoi ! Miss Monster High en chair et en os !
Je passe sur les accessoires, bagouzes argentées, piercings, chainettes, crucifix pourpres en guise de boucles d‘oreilles. Tiens, où sont les menottes ?
Bref, j’étais assis à côté de la fille de Robert Smith, et je me demandais si j’allais avoir le courage de lui demander un autographe.
Momo aurait été là, il ne se serait pas gêné :
« t’es en retard pour le concert des Cure, ma poule ! »
Ou encore :
« Hé, tu t’es trompé de bus, il s’arrête pas au cimetière celui-là ! »
Je lui fais confiance pour agrémenter le trajet de pics bien placés parfois drôles, mais pas toujours.
Thomas quand à lui, se serait certainement signé, et aurait fouillé ses fonds de poche à la recherche d’un morceau d’hostie qu’il gardait précieusement dans le cas où il croiserait un vampire.
- Tu vas au Lycée Feyder ?
Sa voix était douce, suave, presque un souffle, et son parfum avait quelque-chose d’envoutant. Elle avait un petit accent, difficilement identifiable.
Tiens, bizarre, à cet instant, j’étais soulagé que Momo et Thomas ne soient pas là.
- Heu, qui ? Moi ? Enfin, oui, je crois…
Je vous présente Marceau, le tombeur, qui sait parler aux filles sans bafouiller.
Elle avait un beau sourire, noir aussi. (à cause de son noir à lèvres.)
Elle me tendit sa main droite, longue et gracieuse qu’une mitaine de résille rendait encore plus délicate, jusqu’au bout de ses ongles ténébreux et raffinés.
- Je m’appelle Tania, se présenta-t-elle. Je suis nouvelle au lycée Feyder, je viens juste d’emménager dans la région.
- Ah, heu, oui, moi aussi, enfin, pas nouveau, mais j’habite au lycée Feyder, enfin non, à Pierrefitte, mais, heu, enfin …
Son petit rire était charmant. Ainsi que sa façon de porter ses doigts distingués à sa bouche pour masquer son beau sourire.
On sentait une grande douceur, qui tranchait carrément avec sa panoplie inquiétante et provoquante.
- Et tu t’appelles comment ?
- Qui, Moi ? Heu, Marceau, j’habite…
- Laisse-moi deviner, à Pierrefitte, peut-être ?
- Heu oui, c’est ça..
- Je dois avoir un sixième sens, alors.
Ce petit rire si mignon.
- Ou bien je lis dans tes pensées.
Elle me lâcha la main.
Qu’elle me rendit humide de transpiration.
Le stress. Je ne transpire jamais des mains. Ni des pieds d’ailleurs ! Elle avait du me jeter un sort. C’était la seule explication.
- Moi aussi j’habite à pierrefitte. Depuis hier. Je viens de déménager. Enfin, c’est ma tante qui m’héberge.
Voilà, les présentations d’usage étaient faites.
Tania la gothique habitait Pierrefitte, elle habitait chez sa tante, et fréquentait le même établissement que moi.
Et cerise sur le ghetto, comme dirait Momo, j’allais débouler au lycée en sa compagnie.
Pour le coup, les circonstances me rendaient un grand service.
J’étais impatient ce voir la tronche de Virginie.
La vengeance est un plat qui se mange froid, il parait !
Ça tombait bougrement bien, vu que les températures avaient carrément chuté ce matin.
Le reste du trajet passa incroyablement vite.
Le parfum de ma voisine était enivrant. Elle avait un charme ensorcelant. Et puis cet humour (noir) dont elle saupoudrait chacune de ses répliques…
Bref, vous avez compris, pas la peine de vous faire un dessin. Il se passait quelque-chose.
Dans ma pauvre tête toute chamboulée un vilain petit diable déguisé en Momo me susurrait : « vas-y mon pote, c’est dans le sac ! Braque-lui son 06, et tu l’emmènes voir Conjuring au cinoche. C’est du tout bon ! »
Ouais, sauf que de l’autre côté de mon hémisphère cérébral, un ange rouquin que j’avais surnommé Tomtom, me tenait un discours totalement opposé : « Marceau, mon garçon, que fais-tu donc là ? Serais-tu prêt à succomber à cette créature certainement dépêchée par le malin pour t’éprouver ? Une succube de la pire engeance, regarde-là ! Et Virginie, ta promise, as-tu un instant pensé à la portée d’un acte irrémédiable ? »
Heu… Jocker ! Laissez-moi tranquille, les mecs. Tout baigne ! C’est juste une petite discussion sans conséquence avec une nana un peu déboussolée qui vient de débarquer dans mon horizon.
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| Même dans ma tête, mes potes me cassent les pieds ! C'est fou ça ! |
Lorsque le bus s’arrêta au terminus de la gare d’Epinay-Villetaneuse, avec presque quinze minutes de retard, nous dûmes presser le pas.
Derrière elle, la cape de Tania volait au vent.
Elle me parlait tout en marchant à mes côtés de son allure preste mais gracile.
La musique, mes lectures, les jeux vidéo, mes hobbies…
Un véritable interrogatoire.
Enfin, j’avais l’impression , même si je ne voulais pas y croire, qu’elle s’intéressait à moi.
En arrivant devant les grilles du lycée, juste au moment où la sonnerie des cours retentissait, je me pris une baffe en pleine tronche.
Virginie hilare.
Et le mec Maximilien.
Le vil prédateur avait même passé son bras autour de ses épaules.
Vous voyez le tableau ?
Virginie me remarqua et, vous savez quoi ? Me fit juste un petit signe de la main. Sans cesser de rire. Comme si de rien n’était. N’essayant même pas de se dégager de l’étreinte du mec qui fit style il ne m’avait pas remarqué.
Je bouillonnais comme un volcan. Un mélange de rage et de désespoir.
Sentiments d’impuissance et de trahison mêlés.
Envie de retourner au baston !
Et tant pis pour les conséquences.
Rien à faire des heures de colle et des sentences injustes de Monsieur O. Piquet.
Tania me pris la main que j’avais inconsciemment refermée sur un poing décidé à en découdre.
- C‘est ta petite amie, Marceau ?
Quelle beau sourire elle avait. Apaisant. Réconfortant.
Juste surmonté d’un discret tatouage en forme de pique dans l’angle externe de son œil droit.
Le même que la fille du jeu vidéo...



