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jeudi 21 mai 2015

Chapitre 18 : Noir de corbeau.



Chapitre 18 : Noir de corbeau.

Ce lundi d’octobre s’annonçait maussade pour de multiples raisons. Cette nuit-là, j’avais très mal dormi.
Impossible de trouver le sommeil avec toutes les péripéties du week-end.
D’abord Virginie qui me posait un lapin, préférant l’anniversaire  du mec Max, ce qui me faisait un peu appréhender le retour en classe.
Ensuite, notre expédition quand même un peu stressante dans le bois de Richebourg, avec cette vieille maison qui menaçait de s’écrouler sur les vestiges de nos souvenirs d’enfants.
Sans oublier les multiples interrogations de ma chère maman sur le pourquoi du comment ça se faisait que je n’avais pas été au cinoche comme prévu initialement avec ma future fiancée, épouse, et bientôt mère d‘une tripotée de marmots affamés et gueulards. Et oui, elle se voyait déjà bien dans le rôle de grand-mère, ma daronne.
Hé, maman, ralentis un peu, j’ai pas encore 15 ans ! Pour me plonger dans les méandres malodorants des couches culottes, on va attendre un peu, non ?
Et puis ce rêve qui était revenu me hanter.
Le monolithe, la fille Taleen, le royaume des fées et tout et tout.
Ce matin, vers 6 heures 15, quand ma mère vint me tirer des bras de Morphée, j’avais un peu la tête coincée dans mon sphincter le plus intime. (oui, je suis très souple du dos !). (et non, pas d’illustration pour cette phrase !).
Miss Tigrise avait réussi à s’introduire dans ma chambre et avait monté la garde au pied du lit.
Petite léchouille râpeuse au réveil, y a pas, ça vous donne la fritte pour affronter cette première journée de la semaine. Bien plus efficace que le petit pain au lait fendu en deux et tartiné d’une délicieuse pâte chocolatée à l’huile de palme.
J’aimais pas les lundis. L'interminable chemin qui restait à parcourir avant le week-end suivant paraissait sans fin. Un jour, je m’étais fait la réflexion qu’on devrait supprimer le premier jour de la semaine. Attaquer illico sur le mardi. Ouais, bonne idée ça. Un homme politique, prétendant au trône suprême, qui présenterait cette réforme sur son programme électoral aurait ma voix et mon bulletin dans l’urne. Sans aucune hésitation.
Allez, Marceau, du nerf ! Bientôt les vacances scolaires.
Et puis tu n’es pas encore en âge de voter, mon garçon…

Au programme de la journée, Histoire géo, 2 heures de sport à courir jusqu’à l‘apoplexie derrière les baskets roses de Melle Vignot, cours  d’anglais LV1, Pose miam-miam, équations à la sauce Paturot, pour finir par effeuiller les fleurs du mâle en mode je t’aime un peu beaucoup, carrément pas du tout, en compagnie de la prof de français, Madame Anna Gnanz qui nous vouvoyait derrière sa choucroute poudrée qu’elle avait du dégotter dans la cour du roi soleil il y a plusieurs siècles.
Réjouissant.
Tiens, et si je me faisais porter pâle ?
Une vilaine grippe serait la bienvenue.
Mais pas de bol, ma chère mère m’avait vacciné.
Merci Mam’ pour le trou dans l’épaule qui m’obligeait à aller en cours ce matin !

Ding ! fit le micro-onde.
Maman me servit mon café au lait bouillant, me déposa un gros poutou plein d’amour sur le front, (Tiens, elle s’était parfumée, un doux mélange de fragrances sucrées et de patchouli, et maquillée aussi. Bizarre.), puis s’éclipsa pour affronter sa dure journée aux urgences et tenter de soulager les malheurs du monde.
 Elle avait aussi déposé au dessus de mon sac eastpak un exemplaire quasi neuf du royaume des devins qu’elle avait dégotté à la brocante, afin de le restituer à mon prof. L’autre était dans un tel état, surtout la couv, que se serait la honte, selon elle de lui rendre comme ça.
Oui, bon, pourquoi pas.
Ça me donnerait une occasion de le questionner sur mon roman.
Sans oublier de mentionner la photographie et le message mystérieux inscrit au dos :
«  Une équation à plusieurs inconnues, n‘impose pas forcément une seule solution. »

Le petit dej englouti, brossage de dents, habillage rapide, je glissais le bouquin dans ma besace et filais à l’arrêt de bus, non sans oublier de remplir le bol de lait pour Miss Tigrise avant de décamper direction le froid et la nuit.
Maman m’avais promis qu’elle lui achèterai des croquettes ou du ronron cet aprèm en rentrant du taf.
« Non, Marceau, n’insiste pas ! Même pas en rêve ! »
Ha ! Ha ! Laissez-moi rigoler.

Le bus se pointa avec dix minutes de retard, ce qui aurait du laisser à Momo une chance supplémentaire de ne pas le louper.
Tu parles.
Peine perdue.
Thomas, lui, avait du prendre le bus précédent, tellement la frousse d‘être à la bourre.
Du coup, comme je ne croisais aucun visage connu, je m’installai sur l’une des deux places libres derrière le conducteur.
A l’arrêt suivant, mairie de Pierrefitte, le bus se vida un peu. Et se remplit aussitôt, comme le principe des vases communiquant que Madame Touffaux tentait désespérément de nous expliquer quand elle n‘était pas en arrêt maladie.

La fille s’assit à mes côtés.
C’était la première fois que je la croisais dans le 354. Impossible de ne pas la remarquer.
Elle devait avoir 16, 17 ans, peut-être même plus. Difficile de lui donner un âge avec son look carrément gothique tendance glam rock.
Toute vêtue de noir, de la tête aux pieds.
Momo n’aurait pas loupé son bus, je l’entendrais déjà commenter : «  Mate un peu le corbeau dépressif déguisé en gonzesse ! »
La fille, un fois installée, rabattit sa capuche révélant une chevelure ténébreuse et luisante de mèches savamment attachées en un indescriptible chignon chaotique. Un truc fait à l’arrache ? Même pas. Elle avait du passer des plombes devant sa coiffeuse pour parvenir à un tel résultat. Par ailleurs, son teint blême, limite zombie renforçait l’agressivité de son maquillage exagérément dessiné.
Elle était costumée d’une cape réversible à capuche mi longue, ornée de dentelles brodées et d’un gros nœud rouge en guise de fermoir, qui aurait pu la faire passer pour le petit chaperon rouge si elle l‘avait portée du côté de la doublure écarlate.
Son pantalon de latex lacéré en de multiples endroits laissait transparaitre des cuisses un peu frêles gainées de résille qui venaient trouver leur point d’orgue dans une paire de new rock à semelles compensées. Et pour parfaire le tout, elle portait une mini jupe plissée par-dessus le fuseau étroit qui dessinait à la perfection ses longues jambes d’ivoire.

Devinez qui vient s'assoir à côté de moi dans le bus ?
Et oui, la fille de Dracula !


Total look, quoi ! Miss Monster High en chair et en os !
Je passe sur les accessoires, bagouzes argentées, piercings, chainettes, crucifix pourpres en guise de boucles d‘oreilles. Tiens, où sont les menottes ?
Bref, j’étais assis à côté de la fille de Robert Smith, et je me demandais si j’allais avoir le courage de lui demander un autographe.
Momo aurait été là, il ne se serait pas gêné :
«  t’es en retard pour le concert des Cure, ma poule ! »
Ou encore :
« Hé, tu t’es trompé de bus, il s’arrête pas au cimetière celui-là ! »
Je lui fais confiance pour agrémenter le trajet de pics bien placés parfois drôles, mais pas toujours.
Thomas quand à lui, se serait certainement signé, et aurait fouillé ses fonds de poche à la recherche d’un morceau d’hostie qu’il gardait précieusement dans le cas où il croiserait un vampire.
- Tu vas au Lycée Feyder ?
Sa voix était douce, suave, presque un souffle, et son parfum avait quelque-chose d’envoutant. Elle avait un petit accent, difficilement identifiable.
Tiens, bizarre, à cet instant, j’étais soulagé que Momo et Thomas ne soient pas là.
- Heu, qui ? Moi ? Enfin, oui, je crois…
Je vous présente Marceau, le tombeur, qui sait parler aux filles sans bafouiller.
Elle avait un beau sourire, noir aussi. (à cause de son noir à lèvres.)
Elle me tendit sa main droite, longue et gracieuse qu’une mitaine de résille rendait encore plus délicate, jusqu’au bout de ses ongles ténébreux et raffinés.
- Je m’appelle Tania, se présenta-t-elle. Je suis nouvelle au lycée Feyder, je viens juste d’emménager dans la région.
- Ah, heu, oui, moi aussi, enfin, pas nouveau, mais j’habite au lycée Feyder, enfin non, à Pierrefitte, mais, heu, enfin …
Son petit rire était charmant. Ainsi que sa façon de porter ses doigts distingués à sa bouche pour masquer son beau sourire.
On sentait une grande douceur, qui tranchait carrément avec sa panoplie inquiétante et provoquante.
- Et tu t’appelles comment ?
- Qui, Moi ? Heu, Marceau, j’habite…
- Laisse-moi deviner, à Pierrefitte, peut-être ?
- Heu oui, c’est ça..
- Je dois avoir un sixième sens, alors.
Ce petit rire si mignon.
- Ou bien je lis dans tes pensées.
Elle me lâcha la main.
Qu’elle me rendit humide de transpiration.
Le stress. Je ne transpire jamais des mains. Ni des pieds d’ailleurs ! Elle avait du me jeter un sort. C’était la seule explication.
- Moi aussi j’habite à pierrefitte. Depuis hier. Je viens de déménager. Enfin, c’est ma tante qui m’héberge.
Voilà, les présentations d’usage étaient faites.
Tania la gothique habitait Pierrefitte, elle habitait chez sa tante, et fréquentait le même établissement que moi.
Et cerise sur le ghetto, comme dirait Momo, j’allais débouler au lycée en sa compagnie.
Pour le coup, les circonstances me rendaient un grand service.
J’étais impatient ce voir la tronche de Virginie.
La vengeance est un plat qui se mange froid, il parait !
Ça tombait bougrement bien, vu que les températures avaient carrément chuté ce matin.
Le reste du trajet passa incroyablement vite.
Le parfum de ma voisine était enivrant. Elle avait un charme ensorcelant. Et puis cet humour (noir) dont elle saupoudrait chacune de ses répliques…
Bref, vous avez compris, pas la peine de vous faire un dessin. Il se passait quelque-chose.
Dans ma pauvre tête toute chamboulée un vilain petit diable déguisé en Momo me susurrait : « vas-y mon pote, c’est dans le sac ! Braque-lui son 06, et tu l’emmènes voir Conjuring au cinoche. C’est du tout bon ! »
Ouais, sauf que de l’autre côté de mon hémisphère cérébral, un ange rouquin que j’avais surnommé Tomtom, me tenait un discours totalement opposé : « Marceau, mon garçon, que fais-tu donc là ? Serais-tu prêt à succomber à cette créature certainement dépêchée par le malin pour t’éprouver ? Une succube de la pire engeance, regarde-là ! Et Virginie, ta promise, as-tu un instant pensé à la portée d’un acte irrémédiable ? »
Heu… Jocker ! Laissez-moi tranquille, les mecs. Tout baigne ! C’est juste une petite discussion sans conséquence avec une nana un peu déboussolée qui vient de débarquer dans mon horizon.

Même dans ma tête, mes potes me cassent les pieds !
C'est fou ça !


Lorsque le bus s’arrêta au terminus de la gare d’Epinay-Villetaneuse, avec presque quinze minutes de retard, nous dûmes presser le pas.
Derrière elle, la cape de Tania volait au vent.
Elle me parlait tout en marchant à mes côtés de son allure preste mais gracile.
La musique, mes lectures, les jeux vidéo, mes hobbies…
Un véritable interrogatoire.
Enfin, j’avais l’impression , même si je ne voulais pas y croire, qu’elle s’intéressait à moi.
En arrivant devant les grilles du lycée, juste au moment où la sonnerie des cours retentissait, je me pris une baffe en pleine tronche.
Virginie hilare.
Et le mec Maximilien.
Le vil prédateur avait même passé son bras autour de ses épaules.
Vous voyez le tableau ?
Virginie me remarqua et, vous savez quoi ? Me fit juste un petit signe de la main. Sans cesser de rire. Comme si de rien n’était. N’essayant même pas de se dégager de l’étreinte du mec qui fit style il ne m’avait pas remarqué.
Je bouillonnais comme un volcan. Un mélange de rage et de désespoir.
Sentiments d’impuissance et de trahison mêlés.
Envie de retourner au baston !
Et tant pis pour les conséquences.
Rien à faire des heures de colle et des sentences injustes de Monsieur O. Piquet.
Tania me pris la main que j’avais inconsciemment refermée sur un poing décidé à en découdre.
- C‘est ta petite amie, Marceau ?
Quelle beau sourire elle avait. Apaisant. Réconfortant.
Juste surmonté d’un discret tatouage en forme de pique dans l’angle externe de son œil droit.

Le même que la fille du jeu vidéo...

vendredi 8 mai 2015

Chapitre 17 : Miss Tigrise.

N'insiste pas, Marceau. Elle a dit NON !
Chapitre 17 : Miss Tigrise.

- Non, Marceau, je ne vais pas le répéter cinquante fois ! J'ai dit : il en est hors de question ! Et arrête de me faire tes yeux de cocker battu !
-  Mais, maman, regarde, il est tout mignon. Il nous a déjà adoptés.
Effectivement, le gros patapouf minaudant passait langoureusement entre nos jambes nous fixant de ses grands yeux de jade comme pour nous supplier, style : « S’il-vous-plait, vous verrez, je suis le plus gentil de tous les chats du 93, je suis bien élevé et je ne dis jamais de gros mots. »
Ma darone, les animaux de compagnie, c’était pas trop sa tasse de thé. A part notre pauvre Mao, le lapin cirrhotique, qu’elle avait fini par apprécier. Elle avait même versé sa petite larme quand la boite à chaussure s’était définitivement refermée sur la petite boule de poils blancs avant de la déposer dans le trou au fond du jardin.
Donc, Momo avait récupéré Mistigri alors que Thomas et moi tremblions de peur devant la vieille bicoque de Madame Leroy.
Un sacré warrior ce Momo, quand même.
Il avait entendu du bruit à l’étage, et hop, tout logiquement, il avait été voir d‘où ça venait. Bon, faut dire qu’il était outillé. Mais total respect quand même.
Il avait trouvé le chat, enfermé dans la chambre de sa maitresse. Depuis quand ? Mystère.
- Les mecs, je vous présente Mistigri, avait-il dit, brandissant fièrement le gros pépère à bouts de bras. Il était barricadé dans la piaule. Un chat taulard, vous avez déjà vu ça ?
- Miaou, fit le chat comme pour se présenter.
- C’est étrange, il était enfermé, et pourtant, aucun signe de déshydratation ou de malnutrition,  s’interrogea Thomas qui avait recouvré ses esprits.
- Il du bouffer des souris, c’est plein de souris dans les vieilles maisons abandonnées, expliqua le sauveur de chats qui devrait, pour le coup, tenter un CAP de SPA, même que ça lui irait comme un gant.
- Il y avait des ossements de souris dans la chambre, renchérit le Sherlock en pantalon vert ?
- J’en sais rien, moi, il était peut être pas enfermé depuis des lustres, le bestiau !
- Je pense qu’il a du se faire piéger. Un courant d’air qui a claqué la lourde. Heureusement que nous passions par là, expliquai-je.
C’était vraisemblablement la bonne hypothèse, vu que Tomtom ne trouva dès lors plus aucune contradiction à lui opposer.
- Et on en fait quoi ?
- J’ai une idée, on manquait justement de bidoche pour le couscous du week-end, proposa Momo, au taquet pour se lancer dans un CAP de cuistot.
- Beurk, faillit vomir Thomas à l’idée même de trouver des touffes de poils de chat au milieu de ses grains de semoule.
- Laisse-tomber, il est même pas hallal ce chat si ça se trouve, tentais-je de le dissuader, un peu iconoclaste sur les bords. Tu veux pas le garder, Tom ?
- Même pas concevable ! Ma mère ne supporte pas les animaux, elle est allergique. En plus, il va mettre des poils partout dans la maison, je vous raconte pas. Non, non, non, très mauvaise idée. Ça serait un poisson rouge, encore, à la limite…
Mes potes me regardaient avec insistance et interrogation déterminée. Le chat aussi me fixait de ses grands yeux suppliants. En gros, j’étais l’ultime chance de survie de cette grosse boule de fourrure fauve et grise que nous venions de sauver d’une mort atroce.
- Ça va être tendu. Je sais pas trop si ma daronne va être joyce de me voir débouler avec ça !
Oui, ben, allons vérifier ça illico :

- Tu m’entends, Marceau, même pas en rêve !
Voilà.
C’était sans appel.

J’étais rentré à la maison quasi au même moment qu’elle, chargée de sacs remplis. Elle avait passé la journée à dévaliser toutes les friperies des environs. Négociant probablement des centaines de trucs inutiles à moins de 50 centimes, qui viendraient s‘empiler dans la cave au dessus des fantômes des brocantes passées. J'avais essayé de l'amadouer en l'aidant à porter ses trouvailles jusqu'à chez nous, mais sans effet.
- Et puis, il doit bien avoir un propriétaire, ce chat. Vous l’avez trouvé où ?
Ma mère inspectait sous toutes les coutures le gros félin dodu qui ressemblait à une peluche consentante, à la recherche d’un hypothétique moyen d’identification.
- Il était perdu dans le bois de Richebourg… Il nous a suivis et…
- Marceau ! Combien de fois devrais-je te répéter que je ne veux pas que tu ailles trainer là-haut. C’est dangereux avec tous ces… Enfin bref, je ne veux pas. C’est tout !
Tous ces quoi ?
Gens du voyage, romanichels, roms, gitans, tziganes, voleurs de poules…
Pas facile quand on vote traditionnellement à gauche de s’avouer un peu xénophobe sur les bords. L’être humain est souvent plein de contradictions. Surtout les femmes et en particulier ma mère.
- On a juste été rendre visite à Madame Leroy, tu sais notre ancienne institutrice en CP/CE1. Elle habite juste en face du moulin de la galette.
Les investigations poilues n’ayant pas abouties, elle abandonna l’animal qui vint se blottir entre mes jambes.
- Quelle drôle d’idée, c’est une gentille attention, Marceau, mais, si mes souvenirs sont bons, elle n’y habite plus.
- Ah bon ? Oui, la maison paraissait abandonnée.
Mensonge par omission, ne surtout pas révéler notre petite expédition au cœur de la maison biscornue.
- Elle est tombée dans les escaliers, fracture du col du fémur. C’était il y a deux ans, je crois.
Maman travaillait aux urgences de l’hôpital le plus proche, c’était donc normal qu’elle soit la première informée des malheurs de ces concitoyens.
- Elle est toujours dans ton hôpital ?
- Non, après l’intervention, elle a du être transférée ailleurs, en rééducation, ou dans un service de long/moyen séjour. C’est fréquent après une chute, les vieilles personnes perdent leur autonomie et doivent être placées dans des services adaptés.
Une piste.
Madame Leroy était peut-être encore en vie. Assise, seule, malheureuse dans sa cellule, perdue dans une maison de retraite sordide. S’interrogeant sur le sort de son cher matou abandonné par la force du destin.
Ne pas brusquer les choses cependant, mais ne pas oublier de cuisiner ma mère pour en savoir un peu plus.
Je décidais d’enfoncer le clou à ce moment, profitant de sa faiblesse face à la misère humaine.
- Maman, je pense que c’est le chat de Madame Leroy. Elle nous avait montré une photo une fois, et on l’a trouvé. Il rodait, juste devant la vieille maison.
Second mensonge : Ne surtout pas avouer notre première visite à la vieille institutrice, il y a trois ans, vu que déjà à l’époque, la butte Pinson était un endroit peu recommandable pour une bande de gamins en quête d’histoires insolites.
- Il doit avoir faim cet animal. Et surtout soif.
Voilà ! Bingo !
C’était fait. Les réflexes de l’infirmière reprenaient le dessus. Et même si elle n’était pas vétérinaire, sauver des vies était un peu son sacerdoce.
Maman lui servit un bol de lait dans la cuisine.
- Miaou, la remercia le chat qui commença à laper le délicieux breuvage avec gourmandise. Il n’en laissa pas une goutte, et son festin terminé, s’affaira à une petite toilette rapides en léchant ses deux pattes avant de coups de langue précis et délicats.
Nous avions assisté au repas suivi de la toilette en silence. Avec un sourire compatissant. Même ma mère.
- Hum, et il s’appelle comment ce chat ?
- Mistigri.
- OK, ça lui correspondrait bien, vu la poussière. Mais en fait sa robe est plutôt rousse, et en plus, c’est une femelle.
- Ah, ben alors, on a qu’à l’appeler Miss Tigrise.

vendredi 1 mai 2015

Chapitre 16 : Même pas peur !



- Hé, Marceau, ça va ? T’es tout pâle, s’inquiéta Thomas.
- Regardez, la baraque !
C’est vrai qu’elle n’avait pas fière allure, la maison de Madame Leroy.
Encore plus biscornue que la fois précédente. La prochaine tempête hivernale aurait certainement raison d'elle. Ça, c'est sûr ! Heureusement, on était en octobre et niveau vent, c'était plutôt calme plat. Au passage, il faisait un temps superbe. Bientôt Halloween et la météo annonçait des températures quasi estivales pour la journée. Le réchauffement climatique affirmaient les spécialistes. Du coup, on pouvait dire merci à madame Grosseins et son gros 4X4 pollueur ! Le CO2, ça avait des avantages quand même. Au passage, j’étais sorti en teeshirt et j’allais probablement me prendre une tannée si ma mère l’apprenait. Tant pis. Pour le moment, j’avais d’autres chats à fouetter.

Revenons à la bicoque, donc.
Légèrement en retrait par rapport au petit chemin parsemé de nids de poules qui s’enfonçait dans le bois de Richebourg, sa silhouette toute de guingois se découpait, maladive entre les gros chênes qui regrettaient certainement de n’avoir été plantés ailleurs, jadis.
Une extension de la déchetterie semblait avoir été inaugurée devant le perron de quatre marches.
Un paradis pour les ferrailleurs et les clodos qui y trouveraient certainement de quoi remplir leur caddie à raz-bord.
Bidons éventrés, vieux pneus déchiquetés et même une pyramide de batteries qui régurgitaient leur semence corrosive dans une terre désormais irrémédiablement empoisonnée.
Mais le plus choquant, c’étaient les livres.
Des centaines de livres éparpillés devant la maison, déchirés pour la plupart, et dont les pages se tournaient au grès de la brise automnale. 
Une feuille orpheline d’un bouquin déchiqueté s’envola vers d’autres cieux plus cléments, portée comme par une main fantomatique.
Nous avions deviné que ce devait être tout ce qui restait de la bibliothèque de Madame Leroy. Un cimetière de livres lacérés dont chaque page formait un funeste épitaphe.
Devant les marches,  se tenant debout comme par miracle, le déambulateur rouillé ajoutait une touche sordide à ce tableau déjà bien inquiétant.
Ce que confirma Momo :
- C’est flippant ! On dirait la maison hantée de la foire du trône !
La façade autrefois crémeuse avait été ravalée artistiquement par des dizaines de tags plus colorés les uns que les autres.
De part et d’autre de la porte d’entrée béante qui faisait penser à une bouché édentée, les deux fenêtres du rez-de-chaussée avaient du subir les assauts répétés de tireurs embusqués, et les vitres explosées témoignaient de ce combat perdu d’avance. Une terrible bataille s’était déroulée ici et la vieille bicoque avait capitulé. Défoncée. Morte au champ d'honneur. Avec pour décorations posthumes, des dizaines de tags dessinés par des sauvageons irrespectueux.
- Madame Leroy, elle… elle est peut-être décédée, en conclut Thomas, tremblotant.
En tous cas, plus personne n’habitait ici. C’était une évidence.
Au premier étage, la grande fenêtre romane semblait avoir été épargnée par les assauts des spécialistes de la dégradation en bande organisée qui avaient sévi en contrebas.
- Bon, on est pas venus jusqu’ici pour se pignoler, on y va, trancha Momo, d’une voie assurée sortant de sa poche un objet à la fonction indéterminée de prime abord, qu’il actionna d’un doigté précis et se révéla être…
Un cran d’arrêt !
Sans doute subtilisé à son daron. Comme tout le reste.
Tiens, j’ai oublié de préciser que le père de Momo avait passé quelques temps à la prison d’Osny, près de Cergy Pontoise. Aujourd’hui, il s’était refait une virginité et conduisait des gros camions de fret.
- Non ! Non ! Non ! Non! On n’y va pas, pleurnichait Thomas, complètement en panique à l’idée même de s’engouffrer dans cette gueule menaçante.
Vous connaissez Momo, Quand il a une idée derrière la tête, impossible de lui faire lâcher prise. Un vrai pitbull enragé et butor !
De toutes façons, l’intrépide s’avançait déjà en direction des marches du perron, la main droite tendue le long des bandes de son jogging défraichi, prolongée de sa sinistre lame.

Que faire ?
Je n’avais qu’une envie ; suivre les conseils de mon peureux ami prêt à fondre en larmes et qui venait de m’attraper la main.
Ouais, déguerpir d’ici sans demander mon reste.
Et tant pis pour toutes les questions qui, de toutes façons, resteraient sans réponse.
Mais si je renonçais maintenant, je connaissais déjà la teneur des moqueries dont nous serions la cible.
- Alors, les lopettes, on se bouge ou quoi ? Me confirma Momo, qui venait de poser un pied dans les ténèbres de la vieille demeure dévastée.
L’intérieur était à l’avenant.
Le couloir d'entrée était plongé dans la pénombre. Au fond, un escalier de bois aux marches défoncées devait forcément conduire à l’étage.
A droite, une porte s’ouvrait sur le salon bibliothèque où Madame Leroy nous avait accueillis il y a quelques années.
En face, une ouverture menait à la cuisine. Un vieux frigo branlant en bloquait l’accès. Sous l’escalier, une petite porte entrouverte laisser présager une terrifiante descente dans la cave.
Non, surtout pas la cave ! Semblait penser tout haut mon pote accroché à ma main, et frissonnant comme s’il avait attrapé la grippe.
Nous marchions à pas très lents, (1 mètre par heure pour être précis.) pour surtout ne pas faire le moindre bruit. Sur un tapis de livres, de détritus divers, et d’éclats de verre, l’opération se révéla particulièrement  délicate.
Les papiers peints étaient recouverts d’inscriptions, témoignages des courageux qui avaient bravé leurs craintes, pour venir jusqu’ici et y laisser la preuve qu’ils avaient réussi leur rite de passage à l’âge adulte.
Un gros NTM  tagué nous rappela que le groupe de Joey Starr et Kool Shen, malgré les années, restait un classique indémodable de la scène rap hexagonale.
Mais l’heure n’était pas aux considérations mélomanes.
Momo, vaillant jusqu‘à la pointe de son surin avait déjà franchi le seuil du salon et avait repéré le guéridon qui avait échappé comme par miracle au saccage organisé. Je vous raconte pas l’état de la pièce, une nécropole de bouquins déchirés. Pire que dehors. Nous marchions sur un tapis de pages décomposées, froissées, séparées de leurs petites sœurs qui, un jour ensemble, avaient du former un tout qui racontait une histoire. Dans un coin, un pyromane avait tenté d’assouvir sa sinistre déviance, mais fort heureusement, l’humidité l’avait empêché d’accomplir sa besogne destructrice. Crottes, immondices, déchets avariés, partout où je posais les yeux, tout n’était que déjections et salissures. Et voilà, l’humain livré à lui-même dans toute sa splendeur, s’appliquant à tout saccager dès lors qu’il en a la possibilité, et surtout si l’entreprise ne comporte aucun risque. Dégoutant ! Franchement. J’avais honte d’appartenir à cette espèce. Madame Leroy avait fait de son salon un sanctuaire consacré à la connaissance et à la littérature. Les vandales qui avaient investi les lieux s’étaient appliqués à en faire une fosse septique puante et dégoulinante, se torchant à grands renforts de Zola, Maupassant, et autres classiques. Pourtant, cette réaction de dégout me surprit. Il y a encore quelques temps, j’aurai sans doute trouvé ça banal, pas même choqué, style, c’est normal. Mais ce jour là, un déclic, allez savoir pourquoi. Scandalisé. Les livres déchiquetés, souillés, maculés, profanés. Oui, c’était ça ! Un autodafé répugnant où le kérosène avait été remplacée par des excréments.

- Les mecs, vous savez quoi ? J’vais pouvoir la finir, ma gravure sur bois !
Momo me ramena à la réalité, ajoutant quelques nouvelles cicatrices au guéridon de bois vermoulu à l’aide de son surin affuté.
Déjà le sculpteur ornemaniste autodidacte se mettait à l’ouvrage avec entrain et bonne humeur. Même qu’il sifflotait, le bougre.
La désinvolture de notre pote avait doucement fait retomber la pression.
Même Tomtom semblait un peu moins terrifié.
Jusqu’à ce que nous entendîmes le terrible bruit.

C’était juste un grattement qui venait d’au dessus.
Un grattement frénétique.
Ça  faisait penser aux griffes acérées d’une bête malfaisante s’acharnant sur le plancher de bois rongé. Ou bien sur une porte…
Suivi d’une longue et terrible plainte inhumaine et effrayante.
Même Momo avait stoppé net son œuvre d’art à peine esquissée.
Tomtom hurla !
Il m’entraina immédiatement vers la sortie tellement il m’agrippait fort.
A moins que ce ne soit l’inverse.
Une fois en sécurité devant le perron, je sentais mon cœur s’affoler à 150 BPM, comme dans une soirée techno à laquelle je n’avais d’ailleurs jamais été convié.
Mes oreilles bourdonnaient.
J’étais parcouru de longs frissons impossibles à maitriser.
Thomas était en pleurs, tapant la mesure de son pied droit dans un automatisme stéréotypique du à la panique. Il geignait comme un animal blessé, cherchant désespérément sa ventoline dans une poche de son pantalon.
Je passais mon bras autour de son épaule.
- Calme toi, Tomtom, tout va bien ! On est sortis !
- Il est encore dedans, parvint-il à articuler dans un sifflement maladif.
C’était vrai, dans notre fuite éperdue, nous avions abandonné Momo à son triste sort.
- Momo, criai-je. Momo, reviens !
Tu parles. Seule une bourrasque soudaine et impromptue daigna nous répondre. (Au passage, contrairement à ce que j’avais pensé, la maison ne s’écroula pas.)
Et en plus, le soleil commençait à décliner.
- Tu crois que c’était le fantôme de Madame Leroy ? s’interrogea Thomas en essuyant d’un revers de sa veste de costume dominical, une trainée de morve qui s’affichait, brillante et humide sous son orifice nasal.
- Raconte pas de bêtises, tu sais bien que les fantômes n’existent pas. Et puis elle n’est pas forcément morte, on en sait rien. Elle est peut-être dans une maison de retraite.
Et d’enchainer en criant :
- Momo, hé Momo, reviens, mec ! Quand même loin d’être rassuré.
L’attente paraissait interminable.
Quand enfin, une silhouette se découpa dans la pénombre de la porte.
Ce n’était pas le fantôme de la vieille institutrice.
C’était juste Momo et sa tronche de cake. Hilare, comme d’habitude.
Il tenait un truc dans ses bras mais on ne pouvait pas distinguer quoi d’ici. Ça ressemblait un peu à une boule de fourrure.
- C’est cool de savoir qu’on peut compter sur ses potes en cas de coup dur, hein les p’tites fiottes ?
Nous, avec Thomas, on n’en menait pas large. Enfin, surtout moi.
- Pas grave, regardez c’que j’ai trouvé là-haut, bande de taches.
Momo nous tendit à bouts de bras un gros pépère chat tout grisonnant de poussière au regard perçant. (Normal pour un chat.)
- Les mecs, Je vous présente Mistigri.

* traduction : Heu, si y a un grec frittes, mayo, harissa, je préfère...