- C’est bon ? Il est l’heure ! Je ramasse les copies.
Thomas était en panique, et à priori il était bien loin d’avoir terminé. Avant la pose, il avait même redemandé des feuilles à Mr Paturot.
Momo, quant à lui, avait fini son chapitre depuis bien longtemps. Et avait eu tout le temps à se consacrer à l’origami avec tout le papier qui lui restait. Il avait même réussi à nous ériger en pliages un, une… Non, Momo, sérieux, tu crains, là!
(DSL pas d'illustration du pliage de Momo, les censeurs de FB veillent au grain !)
Dire que j’avais galéré sur ce chapitre est un pléonasme.
C’est comme si j’étais bloqué.
Les idées étaient là, mais les mots refusaient de sortir.
Je sentais que quelque chose prenait forme, ne demandait qu’à jaillir, comme le dernier rejeton de Mr Betjol. Mais tout était confus, imprécis, bien trop indistinct.
Je repensais au bouquin de mon prof, que je ne lui avais toujours pas rendu, au passage.
Je revoyais mon rêve et cette chose terrifiante tambourinant à ma porte.
Le placard qui s’ouvrait sur un monde étrange entraperçu sur la bande annonce d’un jeu vidéo coréen soi-disant gratuit.
La superbe prêtresse elfe, avec son regard coquin.
Le héros, Marceau, ado qui habitait à Pierrefitte avec sa mère, et fréquentait le Lycée Feyder à Epinay.
Comme autant d’éléments permettant de créer une potion magique dans un alambic. Manquait la poudre de perlimpinpin.
J’essayais de mélanger tout ça dans ma tête en espérant que le truc se décanterait d’un coup, comme une évidence.
Peut-être que je la prenais trop à cœur, cette punition. Peut-être qu’en envoyant le truc avec désinvolture, Peut-être…
Puis, j’ai réfléchi au problème un peu comme je le ferai pour résoudre une équation. Quels sont les inconnus et les paramètres qui se doivent de figurer dans un premier chapitre ?
1) Présentation du héros, ça va de soit.
2) Le contexte, le lieu, le temps où se déroule l’action.
3) l’ébauche de l’histoire, le petit truc qui lance la machine à tourner les pages et donne envie au lecteur de continuer.
C’est fou, ça ! C’est grâce aux maths que j’étais enfin parvenu à me débloquer !
Ainsi jaillit la première phrase du premier chapitre de mon roman :
« Ce matin-là, Marceau, bientôt quinze ans, monta dans le bus qui l’amenait comme tous les matins au lycée Feyder d’Epinay-sur- seine. «
Simple et concis, il y avait à la fois le héros, le lieu et le contexte.
J’étais fier.
Une heure pour la sortir, mais cette phrase là me plaisait bougrement. Je la trouvais vachement équilibrée, ni trop longue ni trop courte. Juste ce qu’il fallait. On aurait pu rajouter que c’était en octobre, que le soleil n’était pas encore levé, qu’il faisait un peu frisquet, que le point de départ du trajet était l’arrêt de bus de la mairie de Pierrefitte, mais j’avais peur que ça alourdisse un peu ma prose.
Je la laissais donc ainsi cette première phrase. Elle occupait deux lignes sur la copie, mais elle me semblait s'en accaparer tout l’espace, tellement elle était importante pour moi.
J’étais parvenu à exorciser l’angoisse de la feuille blanche.
C’était une grande et belle victoire que je venais de remporter, simplement armé de mon stylo.
Et le reste coula de source.
Quand Mr Paturot ramassa les copies, trois heures après, je n’avais pas vu le temps passer.
Et j’avais réussi à synchroniser le point final de mon chapitre avec le terminus de cette matinée Uhu. (Un gag de Momo qui désignait ainsi les heures de colle auxquelles il était convié).
- Voyons un peu ce que nous apprend votre travail, jeune gens, fit le prof en commençant la lecture de nos rédactions.
Vu l’état du papier tout chiffonné, il attaquait par la copie de Momo.
- Monsieur Touhari, j’apprécie la concision, en principe, mais là, le moins qu’on puisse dire, c’est que vous vous êtes appliqué à ne pas user trop l’encre de votre Bic. Six lignes en tout ! Seriez-vous un peu écologiste, monsieur Touhari ? A moins que ledit stylo n’aie rendu l’âme prématurément ce qui pourrait constituer une ébauche d’explication à la sobriété de votre travail. Je vous cite :
Et là, le prof, d’une voix maniérée que nous ne lui connaissions pas nous lu à voix haute le devoir de notre pote Momo.
« Devant la grille, y avait les frères Christini qui voulaient tagger une meuf. J’les ai bien maravés, ils sont parti pleurer leur daronne, et moi je suis parti avec la meuf… »
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| Momo Victorieux de son premier chapitre, fin prêt pour savourer le repos du warrior. |
- j’arrête là, monsieur Touhari, enchaina Paturot, car les trois dernières lignes de votre chapitre pourraient provoquer une réaction outrée et ô combien compréhensible des associations de parents d’élèves puritaines.
- Ben quoi, tenta de s’excuser Momo, faut bien une scène de boules dans un bouquin…
Thomas et moi étions pliés en deux. Même si je soupçonnais mon pote rouquin de ne pas avoir parfaitement compris pourquoi le prof se limitait à la lecture de la première phrase.
- Monsieur Pelot, vous, au moins, vous n’avez pas peur d’user vos stylos. Seize pages. L’écriture est parfois difficilement lisible, pleine de ratures.
C’est vrai que Thomas écrivait super mal, et s’il n’avait pas été un si bon élément, j’imagine que les profs ne se seraient jamais donné la peine de le lire.
- Nous allons cependant essayer de vous déchiffrer.
Mince, le Paturot allait lire toutes nos copies à voie haute ? Ça allait durer une plombe ! Maman devait déjà nous attendre dehors. Et elle reprenait son service à 14 heures cet aprèm. En plus, j’avais pas trop envie que mes potes découvrent dans ces circonstances ce premier chapitre dont j’étais quand même un peu fier.
Et le prof se lança dans la lecture de la copie de Thomas :
« Chapitre 1. Ce matin, je devais aller poster une lettre dans la boite aux lettres de l’autre côté de la ville. En sortant de chez moi, j’ai vu qu’il avait plu. Il y avait des flaques d’eau un peu partout, et même un petit torrent qui ruisselait dans le caniveau avant de disparaitre avalé par la grille d’évacuation un peu plus bas. Ensuite, l’eau allait rejoindre le gros tuyau collecteur que les ouvriers de la voirie avait réparé l’année dernière, même qu’ils avaient bloqué la rue pendant une semaine et que papa pestait parce qu’il ne pouvait pas sortir sa voiture pour aller travailler à dix kilomètres de là et qu’il serait en retard et que son patron ne serait pas content. »
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| Quand le monde de Zelda rencontre celui de GTA, ça donne un Thomas trempé ! |
Monsieur Paturot reprit sa respiration.
Elle était bien longue cette phrase. Mais Thomas venait quand même de me donner une petite leçon d’écriture sans le vouloir. Tous ces détails qui paraissaient les plus anodins apportaient de la profondeur à sa description. Après il y avait un énorme travail de mise en forme.
Mais en dix lignes, j’avais compris une astuce qui allait certainement beaucoup me servir pour la suite. L’action principale était importante, mais ce qu’il y avait tout autour l’était également afin de planter le décor.
Momo, derrière soufflait, mais le prof reprit le cours de la lecture :
« Quand j’ai voulu traverser, une grosse voiture noire est passée à toute vitesse, sans faire attention à moi, dans la flaque d’eau et j’ai été aspergé. C’est surtout mon pantalon qui était trempé. J’allais être obligé de le changer en rentrant. Mais je ne savais pas encore lequel j’allais mettre. Peut-être le vert, que maman m’avait acheté pour me récompenser de mon dernier bulletin scolaire, celui où j’avais eu une moyenne générale de 17/20, à cause de la gymnastique où j’ai eu zéro, mais c’est pas de ma faute, je suis asthmatique, parce que sinon j’aurais eu 19,5/20... »
- Monsieur Pelot, si vos phrases sont toutes aussi longues, il va falloir que je vous emprunte votre flacon de ventoline pour en venir au bout, se moqua à peine le prof.
C’est vrai, là, il avait abusé Thomas.
Cependant, de manière probablement fortuite, cette description interminable et bancale apportait beaucoup de renseignements sur le personnage principal. « Je » était un petit génie, mais nul en activités physiques, vu qu’il était asthmatique. Ça paraissait tellement simple sous la plume de Thomas.
- hé, M’sieur, c’est l’heure, là, fit remarquer Momo, de plus en plus impatient de clore cette leçon d’écriture, pour aller profiter à fond du week-end qui commençait.
Mais le prof ne tint pas compte de l’impertinente remarque.
« Mais je choisirai en rentrant, car je devais d’abord poster ma lettre. Le courrier était relevé à midi et il était 11 heures 37, Et si je retournais me changer maintenant, je perdrais à peu près 6 minutes, le temps de monter les trois étages de mon immeuble, de trouver les clés, d’ouvrir la porte et de chercher mon pantalon vert dans le placard de ma chambre. Je rajoute 3 minutes le temps d’étendre mon pantalon mouillé dans la buanderie, sinon, maman va me gronder si elle rentre et qu’elle voit mon pantalon mouillé et pas étendu, même si ce n’est pas ma faute si une voiture noire a roulé dans une flaque et m’a aspergé.
D’ailleurs j’ai relevé son numéro d’immatriculation au cas où… »
Monsieur Paturot s’arrêta, remonta ses grosses lunettes qui étaient à la limite de tomber dans le précipice du bout de son nez, et regarda Thomas en souriant. Mon pote était tout rouge, comme l’affiche du parti communiste collée sur le mur de l‘église.
- Vous avez relevé son numéro d’immatriculation, monsieur Pelot, fit le prof, limite incrédule ?
- Oui, monsieur, répondit Thomas semblant un peu fautif, c’était le 826 BBD 93, il y avait même un auto collant derrière avec marqué dessus : « le premier qui me colle au c.., enfin bref au derrière, il s’en prend une !
- Hé ! C’est la tire de mon daron, pouffa Momo, mort de rire.
- Monsieur Pelot… Votre devoir est, comment dire, tout à fait digne de vous. Ne m’en voulez pas si je ne vais pas jusqu’au bout, mais comme l’a fait remarquer votre camarade, monsieur Touhari, il est midi passé, et je vois votre mère dehors, monsieur Martin qui vous attend et doit commencer à s’impatienter. Je garde votre copie, et je vous la rendrais lundi. Nous aurons tout le loisir d’en discuter.
Ouf ! Sauvé par le gong.
Mr Paturot nous avait épargné les quatorze dernières pages du devoir de notre petit génie volubile.
J’étais à la fois soulagé d’avoir évité de justesse la dure séance de lapidation en public qui m’attendait certainement et cependant déçu de devoir attendre lundi l’avis de Mr Paturot sur ce fameux premier chapitre.



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