- Mademoiselle Grosseins, venez au tableau et expliquez à ces ignares comment résoudre cette équation, s’il vous plait.
D’un seul coup, le silence s’imposa dans la classe de seconde S1.
Et pourtant, même si une mouche avait eu des flatulences, personne ne l’aurait remarquée.
L’attention était ailleurs.
Et comment !
Il faut dire que Virginie Grosseins portait admirablement bien son nom. Et notre camarade de classe savait parfaitement mettre en valeur sa silhouette avantageuse.
Un petit air de Denise Milani pour les connaisseurs. (Google est votre ami).
La miss s’exécuta donc d’un joli déhanché pour s’extraire de son pupitre, et s’avança vers l’estrade, remontant les rangées d’élèves soudainement devenus muets comme par magie.
Virginie Grosseins occupait la place au fond à gauche de la classe, à côté du radiateur. Non pas qu’elle fut une élève peu studieuse, bien au contraire, mais simplement parce que Monsieur Paturot, le prof de maths, avait décidé de placer les élèves suivant l’ordre alphabétique de leur prénom. Alain à l’avant gauche et Zébulon à l’arrière droite. (hé sérieux, les vieux de Zébulon, c’est abusé comme nom ! Pourquoi pas Zéphirin pendant qu’on y est !)
Un plan de classe comme un autre, assez pratique pour se souvenir des différents élèves. Une sorte d’antisèche pour prof distrait.
Moi, j’occupais une place quelque part au centre. Ce qui me permit d’admirer ma camarade de classe sous tous les angles tandis qu’elle s’avançait. D’abord de face en risquant une luxation cervicale digne de l‘exorciste, (Alerte surchauffe système niveau 10), puis de profil quand elle passa à mon niveau, ( Ventilateurs de secours activés), et enfin de dos, mais quel dos. (Mise en sécurité système avant destruction !)
Admirez la démarche de panthère mes amis, cette allure de star, au ralenti, comme dans la pub pour Dior. J’avale ma salive et je suis à vous tout de suite !
Mon pote Thomas (dit Tomtom), à deux rangs derrière moi en était tout retourné, le pauvre. Bouche ouverte comme pour reprendre sa respiration. Il avait chaud, très chaud même, et ses lunettes s’étaient embuées. Hé, Thomas, active les essuie-glaces, tu vas louper quelque chose !
A côté de moi, Momo mordillait frénétiquement son Bic transformé en sarbacane. Sacré Momo : Un as des as, un sniper, un professionnel de la boulette en papier mâché, capable de vous placer son humide projectile en plein centre du zéro pointé sur sa copie que monsieur Paturot brandissait à titre d’exemple de ce qu’il ne fallait pas faire.
A presque 6 mètres, total respect, non ?
Toute la classe était bouche bée quand Virginie Grosseins venait au tableau.
Même les filles. C’est pour dire. On pouvait lire dans leur visage un peu de jalousie, c’est clair, mais surtout beaucoup d’admiration. Et n’allez pas croire que c’était pour sa facilité à résoudre les équations les plus tordues.
Tiens, si le loup de Tex Avery avait été présent, il nous aurait fait une belle démonstration de borborygmes difficiles à retranscrire par écrit. Tant pis, j‘essaie quand même : « Waoooow!!!! Pshhhhhhh !!!! TAP! TAP! TAP ! »
Le seul dans la classe qui semblait insensible au magnétisme de Virginie Grosseins, c’était le prof. Monsieur Paturot.
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| Mr Paturot, prof de maths |
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Un sacré numéro, ce Monsieur Paturot…
Impossible de lui donner un âge. A la louche, une fourchette entre trente ans et 150 siècles. Ça dépendait de l’éclairage. Certains l’appelaient le débris. Pas sympa. Mais il faut dire que le personnage faisait tout pour mériter son surnom.
Un petit bonhomme maigre comme un spaghetti N°5, vouté comme un spaghetti N°5 cuit al dente, Cheveux blancs filasses avec des nuances de jaune qui n’auraient pas connu la mousse du shampoing depuis au moins longtemps. Et la queue de cheval, j’allais oublier, nouée par un élastique miteux, du style : tu touches à l’élastique, il tombe en poussière comme la momie de Toutankhamon que t’aurais eu la mauvaise idée de décrasser au karcher.
Une petite barbichette à la D’Artagnan de la même teinte que sa tignasse séparait son menton en deux parties inégales. (mal centré le ticket de métro)…
Attention, on aborde le plat de résistance : La tenue vestimentaire.
Les lunettes d’abord.
J’ignorais, jusqu’au début de cette année scolaire, que des verres de lunettes aussi épais pouvaient exister. Même le terme de loupes paraissait en dessous de la réalité. Les trucs il avait du les piquer au télescope de l’observatoire le plus puissant du monde, le mec. avec des verres comme ça, il fallait surtout pas qu’il regarde le soleil en face. Ou alors, tant pis pour lui, c’était combustion instantanée assurée.
Je passe rapidement sur le pantalon de toile non identifiée et de couleur non identifiée non plus et dont les ourlets tenaient par miracle grâce à deux morceaux de sparadrap.
Mais le point d’orgue de la panoplie de monsieur Paturot, c’était le teeshirt. Je dis bien LE teeshirt. Car notre cher prof de maths n’en portait jamais d’autre, en tous cas, pas pour aller en cours.
Trois à quatre tailles au dessus. Un pléonasme de dire qu’il flottait dedans.
Tissus 100% usé. Une aération au centimètre carré. (Mites ? Brulures de cigarettes ? Impossible de se faire une idée précise). Cependant et malgré tous les orifices accidentels, on reconnaissait encore le motif de façade : Le visage de Newton à demi effacé et tirant la langue, surmonté de sa célèbre maxime : E=MC2.
- C’est pas Newton, c’est Einstein, m’avait dit Thomas, très pointilleux sur le patronyme des grands philosophes.
Newton, Einstein, on s’en fout.
Le plus important est de savoir pourquoi monsieur Paturot, insensible aux atouts de Virginie Grosseins la faisait néanmoins venir au tableau trois à quatre fois par cours ?
Réponse A : Virginie Grosseins était vraiment trop trop balèze en résolution d’équations improbables.
Réponse B : Au moins, quand Virginie Grosseins venait au tableau, c’était dix minutes de silence garanties dans la classe.
Il y a sans doute un peu des deux, mais je penche plus pour la réponse B.
Le silence, donc, s’était abattu sur la classe.
Une mouche passa, péta et en principe, Momo, pourfendeur de mouches qui pètent en plein vol, aurait du la sanctionner d’un tir de DCA humide mais assuré qui aurait clos son parcours zigzagant de manière brutale et définitive. C’est bien court une vie de mouche, surtout si mon pote est dans les parages.
Sauf que là, le Bic sarbacane de mon voisin de table avait rendu l’âme à force de mordillements nerveux. Une écharde de plastique jaune c’était fichée dans sa gencive entre les deux incisives supérieures du tireur d’élite qui ne s’en était même pas rendu compte.
Dans un silence quasi religieux, Virginie ajusta sa petite robe (Trop courte à mon gout.), (Qui ? Moi ? Non, non, je ne suis pas jaloux.) et s’empara de la craie blanche que lui tendait monsieur Paturot.
Début de la démonstration :
- Pour résoudre fette équafion, il faut d’abord la poser d’une autre fafon.
Pas de faute de frappe ci-dessus, mais juste le petit problème de prononciation de la belle Virginie.
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| Virginie Grosseins :Toutes les qualités, sauf un tout petit feveufurlalangue |
Un jour, avec Thomas et Momo, il y a quelques années de ça, on avait pris notre courage à deux mains (enfin, à six mains. Deux mains chacun), et on avait été la voir pour lui demander :
- Heu, Virginie, salut, moi, c’est Momo, lui, c’est mon pote Marceau, et l’autre là-bas qui se planque derrière ses lunettes pleines de buée, c’est Thomas.
On avait tiré au sort et c’était Momo qui avait été désigné comme porte parole du groupe. Lourde responsabilité. Surtout quand on connait le tact du personnage.
- Oui, ben ze fais qui vous êtes. On est dans la même claffe, quand même.
Momo ne s’était pas laissé démonter par le petit pic de la future belle qui nous toisait, sourire aux lèvres dévoilant l‘architecture complexe de son appareil dentaire.
- Ah oui, c’est vrai ce que tu dis là. On est dans la même claff heu classe. Tiens, à ce propos, mes potes là, ils voulaient savoir pourquoi tu parlais un peu chelou des fois. On dit pas ça pour dire du mal, hein, c’est juste pour savoir. En fait.
- Non, f’est pas grave. J’ai jufte un petit feuveu fur la langue.
- Ha, OK, avait répondu Momo. L’air de celui qui avait tout compris. Mais nous, avec Thomas, on savait bien qu’il n’avait rien, mais alors, rien compris du tout !
On a même poussé le bouchon un peu plus loin.
Après les cours, direct sur internet pour taper Feveufurlalang sur helpmedoc_please.com. On avait fait croire à Momo que c’était une maladie rare et virulente, qui en plus était hyper contagieuse. Un peu comme le H1N1 mais en pire !
Sacré Momo à taper et retaper Feveufurlalang avec toutes les orthographes possibles et imaginables et pester contre Google qui refusait de lui donner une réponse adéquate.
On s’était bien marré avec Thomas. L’histoire avait duré plusieurs jours. Et Momo avait mis Virginie en quarantaine pendant ce temps, refusant de s’approcher d’elle à moins de dix mètres. De peur de se prendre un poftillon. Trop fort quand même. Un concurrent éliminé.
Yes !
A l’époque, malgré son défaut de prononciation et son armature dentaire entrelacée, j’avais un peu-beaucoup le béguin pour ma camarade de classe qui ne méritait pas encore son patronyme prometteur, d‘ailleurs source de multiples railleries. Et oui, les choses on bien changé. Aujourd’hui, plus personne ne se moque du nom de Virginie, du moins pas devant elle…
Tiens, au passage, c’est juste après cet épisode que Virginie à rejoint notre petit groupe de potes qui devint du coup, le club des quatre du collège Jean Jaurès de Pierrefitte.
Bon, comme l’avait si bien dit la belle Virginie, ce n’était pas grave après tout. Elle avait tellement d’autres atouts depuis le retour des grandes vacances. Il fallait bien un petit défaut, non? Sinon, c’était forcément injuste.
Injuste pour les autres surtout.
Par exemple, prenons monsieur Paturot. On pourrait croire à l'inverse d'elle qu’il n’était qu’un assemblage improbable de défauts cumulés.
Et bien non.
La qualité de monsieur Paturot, j’ai réussi à la trouver.
Ce type, prof de maths, ressemblant à un spaghetti mal cuit est parvenu non seulement à me faire aimer la lecture, mais en plus me donner l’envie d’écrire des histoires à mon tour.
Mais attention. Pas des trucs de profs justement. Pas des soit disant classiques à mourir d’ennui, avec trop de pages, pas assez de dialogues et des phrases si longues que tu t’endors avant d’arriver au point à la ligne.
Les bouquins de monsieur Paturot, rien que les couvs elle te donnaient envie d’aller voir ça d’un peu plus près. Des vaisseaux spatiaux, des monstres tentaculaires, des belles guerrières qui n’ont pas froid aux yeux. Pas froid ailleurs non plus tellement elles étaient peu vêtues…
Il devait avoir un sixième sens aussi, le prof de math.
C’était en début d’année scolaire que j’ai découvert son jardin secret, à la fin d‘une interrogation écrite particulièrement ardue.
Je me souviens. Tandis que toute la classe tentait de résoudre ses équations laborieuses, lui était plongé dans la lecture d’un gros bouquin de poche.
De loin, la couverture me paraissait indistincte, mais les formes et les couleurs avaient attiré mon attention. On aurait dit une vieille maison hantée qui sortait d'une tapisserie.
Et tandis que je lui rendais ma copie, (pas trop fier du résultat, comme d’habitude), lui me tendait le bouquin qu’il venait de terminer
- Tenez, mon garçon, lisez ça, je pense que ça devrait vous plaire. Les mathématiques, c’est pas votre tasse de thé, n’est-ce pas ? Alors pourquoi ne pas vous ouvrir d’autres portes ?
Perspicace en plus. Mais bon, il ne fallait pas sortir de Sciences Po pour nous pondre une telle évidence. Les maths et moi, on avait du se croiser un jour, mais voilà, l’histoire n’avait pas été plus loin.
Par contre, son bouquin m’avait vraiment scotché. Carrément.
J'en ai lus d'autres après celui-là. Elric le nécromancien de M. Moorcock, le cycle de Tschaï de J. Vance, Fondation de Asimov, des vieux trucs en fait, voire même des classiques qui m’ont transporté et m’ont fait changer d’opinion sur la lecture en général.
Mais le bouquin qui a tout déclenché c’était certainement le tout premier.
Pourtant, je l’ai d’abord oublié au fond du sac ce pauvre bouquin. Malmené entre les cahiers, les paquets de biscuits éventrés et les restes d’un vieux sandwich grec qui avait pris une étrange couleur gris vert toxique avec le temps.
La lecture, à part quelques comics que Thomas me refilait avant que ses parents ne tombent dessus, c’était pas trop mon truc.
Je préférai passer mon temps devant l’ordi avec les potes de ma guilde, balayer à grands renforts de boules de feu et d’effets pyrotechniques les boss de pixels des MMORPG où je m’illustrais avec grand brio. Un vrai teigneux du clavier et de la souris. Au grand désespoir de ma mère, bien entendu.
Et puis un jour, la catastrophe ! L’apocalypse ! End of the world en direct sur mon écran !
Plus d’internet. Rien ! Nada !
Une panne qui devait durer 48 heures et s’est éternisée plus de quatre semaines.
Et ça, malgré les lettres recommandées et les coups de fil répétés au service assistance d’un opérateur que je ne nommerai pas.
On a eu droit à :
- Appuyez sur le bouton reset de la box pendant trois minutes en faisant le poirier les jambes écartées.
Puis à :
- Vérifiez que votre hamster n’a pas grignoté le câble d’alimentation ADSL, c’est que ça bouffe n’importe quoi ces petites bestioles, surtout après minuit, ne jamais leur donner à manger ou à boire passée cette heure…
et enfin, verdict de l’épouvante ultime au bout de quinze jours de relances répétées:
- Votre ligne a été écrasée par un éléphant rose en tutu qui dansait le lac des cygnes après s’être enfilé un magnum de Jack Daniel. Nous mettons tout en œuvre pour rétablir votre connexion au plus vite, mais si j’étais vous, entre nous, changez d’opérateur, ça sera plus rapide…. Au revoir et bon courage. Merci d’avoir choisi Alice. (voilà, c’est dit, pas pu m‘en empêcher !) Ah oui, au fait évitez les insultes, cette conversation est susceptible d’être enregistrée !
Il était arrivé la même histoire à Momo, il y a quelques mois et ça avait duré 8 semaines. Le pauvre, privé de Supersexy.net si longtemps. Aujourd’hui encore, il en parle des larmes dans les yeux.
Shgrrrrogneugneu !!!!!!
Il m’en avait fallu de la volonté pour ne pas la fracasser cette maudite box inutile à grands coups de marteaux.
Rien à la télé ce soir-là. A part Louis la brocante et Joséphine ange gardien.
Misère suprême.
Sans internet, impossible non plus de visionner la dernière saison de GOT en streaming.
La poisse ultime.
Quant à jouer à Wow, j’aurais pu aller squatter chez les potes, mais comme par hasard, un malheur n’arrivant jamais seul, ce soir là j’étais puni. (Ouille ! Ouille ! Ouille ! le dernier bulletin scolaire…)
Et oui, bientôt 15 ans, et pourtant, quand ma mère me consignait dans ma chambre pour cause d’errances scolaires, malgré quelques protestations d’usage, j’obéissais.
A ma place, je pense que Momo aurait crié plus fort que sa daronne, et, rien à péter, aurait claqué la porte en beuglant des trucs que même moi, sérieux ça me choquerait de les penser. Question d’éducation.
Thomas, lui, comment dire, ben, c’était Thomas quoi. Encore un petit garçon. Faut dire qu’il avait un an d’avance notre petit génie. Du coup, l’internationale de la révolte des adolescents n’était pas encore arrivée jusqu’à chez lui. Ce cher petit Thomas à sa môman et à son pôpa qui collectionnait les jouets kinder surprise et si fier de ses chaussettes Spiderman. La seule entorse aux règlements stricts de ses vieux : les comics qu’il achetait en cachette avant de me les refiler.
Pas de GTA sur la console Nintendo de Thomas. Zelda était toléré. Et encore, pas plus de 45 minutes par jour, après les devoirs et avant le bain. Et le dimanche matin, Zelda, même pas en rêve , pour cause de présence obligatoire à la messe. Bouffer des hosties tous les dimanches, on aurait dit que ça ôtait toute velléité de rébellion chez les jeunes. Une drogue dure ce truc. Ça devrait être interdit aux mineurs.
Ce soir là, vénère, dans ma chambre, sans internet, je fouillais dans mon sac à la recherche du vieux numéro de Playboy que Momo avait subtilisé à son daron.
Et je suis tombé sur le pauvre bouquin que m’avait passé monsieur Paturot.
Pauvre bouquin en effet. Je l’avais oublié celui-là.
On aurait pu croire qu’il avait fait la guerre.
Pages décollées par les miettes de Granola. Pire encore, un morceau de kébab (enfin, pas certain, vu l’état de décomposition du morceau) s’était incrusté sur la couverture à demi arrachée.
On pouvait néanmoins en lire le titre :
Le royaume des devins de Clive Barker.
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| Le royaume des devins de Clive Barker |
Tout un programme.
Un conte étrange. Prenant. Parfois inquiétant aux limites de la fantasy et de l’horreur.
En gros, ça racontait l’histoire d’un peuple ancien doué de pouvoirs surnaturels qui avait trouvé refuge dans la trame d’une tapisserie pour échapper aux persécutions des humains.
Une tapisserie convoitée par des forces obscures.
Le héros, Cal, avait mis la main sur la tapisserie et avait pour mission de sauver le royaume des devins.
Malgré mon envie d‘aller au bout, la fatigue m’avait terrassé au bon tiers du roman me plongeant quasi instantanément dans un rêve rempli de créatures étranges et merveilleuses, de monstruosités obscènes et malveillantes aussi.
J’en était encore tout imprégné quand ma mère me réveilla.
Et, en ce matin brumeux d‘automne, dans le bus qui me conduisait au lycée, j’avais enfin trouvé ma vocation.
Plus tard, quand je serai grand, moi aussi, j‘écrirai des histoires.