- Je ne saurais tolérer une telle attitude dans mon établissement, menaça monsieur O. Piquet, le proviseur du lycée.
J’étais certainement rouge comme la combinaison de Flash, le super héros le plus rapide du monde. Et en cet instant j’aurais apprécié bénéficier de ses capacités pour filer comme une flèche loin, très loin, là où personne ne pourrait me rattraper.
Après un passage obligé à l’infirmerie, où sœur Picouse l‘infirmière, (c’était son surnom), nous avait inspectés, Momo et moi sous toutes les coutures afin de vérifier que nous ne souffrions pas d’un traumatisme potentiellement létal, monsieur Betjol nous avait escortés dans le bureau du proviseur.
- Vous êtes inconscients, mes garçons, faut pas faire des trucs comme ça ! S’attaquer aux frères Christini, c’est signer votre arrêt de mort, nous avait-il rassurés dans le long couloir silencieux qui menait à l’antre de celui qui, nous en étions conscients, allait nous faire passer un sale quart d’heure. A ce moment, la menace des trolls était bien abstraite et lointaine en comparaison de celle qui nous guettait derrière la lourde porte en chêne massif du proviseur.
- Dans mon établissement ! hurla monsieur O. Piquet qui avait tendance à toujours répéter ses fins de phrases précédentes quand il était en colère. Ce qui était souvent le cas en présence de mon pote Momo qui cru bon de faire de l’esprit :
- C’était pas dans votre établissement, mons…
- La ferme ! Quand j’aurais besoin de vos précisions, monsieur Touhari, je vous le ferai savoir ! Et présentement j’exige le silence !
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| Mr O. Piquet en mode vénère. Normal, y a le Momo dans son bureau. |
Monsieur O. Piquet, notre futur tortionnaire, avait du faire ses classes dans la légion étrangère avant d’occuper ses fonctions de proviseur au lycée Feyder d’Epinay-sur-Seine.
Un grand bonhomme massif comme une statue. De dos, on aurait dit le caïd, l’ennemi juré de Daredevil. Sa coupe blonde, quasi décolorée, en brosse, accentuait encore cette impression. Et j’imaginais que ses rejetons, s’il en avait, ne devaient pas en mener large quand il retroussait ses manches pour la correction bien méritée, ou pas.
Même son bureau était à l’avenant. Strict, impeccable, parfaitement rangé et ordonné. Pas un papier qui ne dépasse, pas un trombone oublié sur l’écritoire de cuir, lisse comme au premier jour. La photo du président de la république trônait sur la façade du gros bureau en bois de chez Ikea. Un fauteuil design en simili cuir paraissait bien trop étroit pour qu’il y installe son gros postérieur. C’est probablement pourquoi il restait debout contemplant la cour de récré par la fenêtre. La seule folie que se permettait monsieur O. Piquet, c’était une rangée de coupes qui trônaient au dessus de son armoire, à droite du bureau. Mais personne ne savait dans quel sport il excellait pour avoir mérité tous ces trophées.
- Champion du monde de la distribution d’heures de colle, avait un jour affirmé Momo.
En me remémorant cette tirade, et bien involontairement, je ne pus m’empêcher glousser.
Heu… Vite ! Penser à autre chose ! Ne pas laisser le fou-rire s’installer !
- Ça vous amuse, monsieur Martin ?
- Non, non, monsieur Piquet… c’est juste que…
- Alors enlevez-moi ce sourire inopportun de votre visage avant que je ne vous le fasse regretter !
Comment avait-il pu deviner ? Il n‘avait pas bougé d‘un pouce, toujours absorbé par le spectacle fascinant des pigeons se soulageant sur l’immonde sculpture de béton trônant au milieu de la cour. Il devait avoir un radar planqué derrière la tête, c’était impossible autrement.
Ce que s’enquit aussitôt de vérifier Momo, qui, après un clin d’œil malicieux, s’apprêtait à lever son majeur droit en direction du dos massif qui nous faisait face.
Non, Momo, arrête, ce n’est pas le moment… Non !!!
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| Selon la rumeur, Mr O. Piquet, le proviseur du lycée, avait un radar détecteur de conneries planqué derrière le dos. |
- Monsieur Touhari. Si vous tentez de reproduire le motif de votre teeshirt ignoble avec votre majeur, non seulement je vous l’arrache, mais qui plus est je vous oblige à le manger ! Est-ce clair ?
Il parlait du doigt, je précise…
- Oui, monsieur, marmonna Momo se le fourrant, du coup, dans la narine pour l’y planquer profondément.
- Bien.
Le proviseur se retourna enfin.
Nous étions dans son bureau depuis dix bonnes minutes qui nous avaient semblé durer des heures, et nous n’avions pas encore dépassé le stade des préliminaires.
Ça promettait.
Pendant une bonne minute, Monsieur O. Piquet nous fixa, sans sourcilier, de son regard métallique. Les mains derrière le dos. Seules ses épaules se crispaient parfois spasmodiquement en petits soubresauts, preuve d’une grande tension.
Je regardais par terre, car je venais de remarquer une entorse à l’ordre qui régnait en maitre dans ce bureau. Une énorme entorse. Il lui manquait un bouton de braguette au proviseur.
Heureusement, Momo n’avait rien vu. Sinon c’était parti pour l’éclat de rire qui signerait notre mise à l’amende fatale et définitive à tous les deux. Mon pote paraissait tout d’un coup absorbé par le trou de sa fausse Nike Air Max gauche qui laissait s’épanouir un centimètre carré de chaussette de couleur indéterminée.
Toc ! Toc !
Les deux coups frappés contre la porte du proviseur venaient de briser cette lourde et pesante tension.
- Ils sont arrivés, monsieur le proviseur, je les fait entrer ? Dit madame Chafouine, la secrétaire attitrée du dirlo, en passant juste la tête ornée d’un chignon grisonnant dans l’entrebâillement de la porte, semblant surprise de nous voir encore en un seul morceau, Momo et moi.
- Bien.
(Bis repetita, comme je disais plus haut.)
- Faites les entrer, enchaina le molosse sans cesser de nous toiser.
- Marceau ? C’est quoi cette histoire ? Tu t’es battu ? Tu n’as rien ?
Ma mère venait de faire irruption dans le bureau du proviseur. Mais pas seule. Le père de Momo l’accompagnait. Lui ne disait rien.
Les deux nouveaux venus s’assirent chacun à côté de leur fils respectif. Ma mère me pris les mains, le père de Momo fixait le profil bas de mon pote d’un regard lourd de menaces à venir.
Nous étions au complet, la cérémonie allait pouvoir commencer.
- Bien, Madame Martin, Monsieur Touhari, vous connaissez le motif de cette convocation, j’ai demandé à Madame Chafoine de vous en expliquer la teneur.
- Oui, mais il doit y avoir une erreur, jamais Marceau ne…, tenta ma mère avant d’être interrompue.
- Non, aucune erreur. Votre fils ainsi que son jeune camarade ici présent sont impliqués dans une rixe devant mon établissement, ce matin juste avant l’ouverture des portes.
« non coupable, votre honneur ! » avais-je envie de répondre.
Ma mère ne se laissa pas démonter.
- Monsieur Piquet, mon fils, Marceau n’est pas un bagarreur. Il doit certainement y avoir une explication.
- Il ne l’était peut-être pas jusqu’à ce matin, Madame Martin. Dans tous les cas, votre fils vient d’entrer dans le club des individus qui devront apprendre, de gré ou de force les règles qui prévalent dans et aux abords de mon établissement. Pour de tels individus, la sanction est de mise. Monsieur Touhari ici présent connait par cœur le prix à payer et je suis certain qu’il expliquera à son jeune comparse le bon déroulement des heures de retenue.
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| Compte à rebours enclenché, attention, une baffe va partir : 5, 4, 3, 2, 1 ... |
Paf !
C’est à cet instant que le paternel de Momo, sans broncher, lui assena une grosse baffe sur le sommet du crâne.
Ce qui choqua ma mère. Mais elle n’en laissa rien paraitre.
Monsieur Piquet, au contraire fit un petit signe de tête en guise d’approbation.
Momo s’était recroquevillé sur son siège. En présence de son daron, il ne se ressemblait plus. Un autre Momo, un petit garçon apeuré.
C’est à ce moment que j’ai sorti mon joker.
- Monsieur le proviseur, c’est… c’est pour vous…
Ma main tremblait un peu en lui tendant la feuille de cahier soigneusement pliée que m’avait confiée Thomas, juste avant qu’on nous conduise à l’infirmerie.
Et oui, tout Thomas ça.
Pendant que nous nous faisions lapider, ou presque, par les rock n’ trolls, Thomas avait déjà anticipé les suites de cette mésaventure et avait sorti sa plus belle plume pour la mettre à notre service.
Monsieur Piquet s’empara, ou plutôt m’arracha, le précieux document, et commença à le lire à voix haute :
« Je soussigné, Thomas Pelot, né le 04/10/01, certifie que tout ce que j’ai écrit ci-dessous est la stricte vérité, monsieur le proviseur.
Ce matin, vers 8 heures 07, Marceau Martin, Mohamed Touhari et moi-même, attendions que les grilles du lycée s’ouvrent pour aller au cours de physique/chimie de Madame Touffaux à 8 heures 15. A ce moment-là, notre camarade, Virginie Grosseins, que sa mère venait de déposer en voiture, comme à son habitude, a été importunée par les frères Christini, qui n’avaient rien à faire ici, puisqu’ils ont été renvoyés par vos soins, l’année précédente.
Importunée méchament, je précise.
Même qu’ils ne voulaient pas la laisser passer, et en plus ils ont dit du mal de sa mère. L’un des frères Christini, ne me demandez pas le nom, il m’est difficile de les distinguer, lui tenait le poignet très fort. Il aurait pu le lui luxer, voire même le lui fracturer. Et notre camarade Virginie Grosseins aurait été obligée d’aller à l’hôpital pour faire une radio et aussi un plâtre. Ensuite, il aurait fallu faire tout un tas de papiers pour les assurances.
Heureusement, mes compagnons, ici présents dans votre bureau, ont fait preuve d’un grand courage qui les honore, Monsieur le proviseur.
Tels Batman, le chevalier noir, et Robin son fidèle compagnon, ils ont bondi sans hésiter pour lui porter secours, c’était à 8 heures 8, enfin presque 9.
Voilà.
J’espère que ce témoignage vous permettra de vous forger une opinion plus clémente en faveur de mes deux amis. De vrais héros, je précise.
Signé :
Thomas.
Ma mère m’offrit un joli regard quasi admiratif qui me fit chaud au cœur.
Celui de Monsieur Touhari sembla moins sévère à l’encontre de son fils.
Monsieur Piquet, bouche pincée, posa le témoignage salvateur sur son bureau et déclara :
- Vous direz à votre camarade Thomas Pelot que méchamment, ça prend deux « M » !




Là, comme ça, c'est déjà la fin du chapitre...
RépondreSupprimerSadique !
je suis d'accord avec Hoorgs, je sens déjà des effets de manque ....
RépondreSupprimerJ'avoue, c'est un peu court...
RépondreSupprimerMais c'est pas de ma faute, un traumatisme qui me vient de l'enfance.
On m'obligeait à lire des livres où les chapitres s'étiraient sur un nombre de pages interminable. Mon pire souvenir c'est notre Dame de Paris du mec Hugo, 110 pages le chapitre pour décrire la cathédrale !!!! Pas de dialogues, nada ! Dans ma tête je me disais qu'en 10 lignes ça devait être plié. Punaise.
Et puis j'ai connu la littérature populaire. Petits chapitres, vite lus, vite torchés.
Et j'en suis arrivé à la conclusion que c'est pas forcément bon quand c'est trop long...
Maintenant, avec le temps, je referais bien l'effort de tenter une relecture de certains classiques qui m'avaient parus si pénibles autrefois.
Oui, on verra ça demain.
Merci encore pour votre soutien.