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lundi 28 décembre 2015

Chapitre 19 : Coïncidences.



Vous allez me dire, trop c’est trop !
Le tatouage, le même que la fille du jeu vidéo.
Les coïncidences qui commencent à s’accumuler un peu partout, ça fait beaucoup !
Cette histoire qui démarrait de manière banale va bientôt basculer dans le surnaturel si je ne fais pas gaffe. Ça va devenir franchement n’importe quoi.
Ben, je n’y peux rien.
Moi, je raconte juste ce qui c’est passé. Après, si vous ne me croyez pas, c’est votre problème, pas le mien.
Personne vous oblige. Non seulement c’est gratos mais en plus vous râlez ! C’est fou ça, quand même !
Et encore, vous avez rien lu. Ce n’est que le début. Je préfère vous prévenir.
Bon allez, retour à l’histoire :


L’arrivée de cette nouvelle lycéenne obligea la prof d’histoire géo Madame Dagobert à réorganiser le plan de classe. Car Tania, ma nouvelle copine, rencontrée ce matin dans le 354, avait comme par hasard intégré notre section.
La prof la plaça donc, respectant l’ordonnancement immuable qui était en vigueur dans ce lycée, à côté de  ?…
Allez, je vous laisse chercher un peu.
Qu’est-ce qui vient juste après la lettre T ?
Le U.
Oui, bien répondu. Sauf qu’aucun élève du nom de Ursule, Ubert , ou même Ulysse ne fréquentait la seconde S1.
Après le U, vient le V.
Comme Virginie.
Et voilà.
Encore une coïncidence.
Tania et Virginie devinrent donc, et par la force des choses, voisines de classe.
Avouez que c’est un peu fort, quand même.
Thomas qui était juste devant, d’emblée faisait la grimace.
Pouah ! Une satanique dans la classe ! Fallait surtout pas qu’il raconte ça à ses vieux, sinon, c’était lycée privé catho illico au retour des vacances !
Déjà que le Lycée Feyder avait mauvaise réputation avec tous ces gens venus d’on-ne-sait-zoù, si en plus on y acceptait les adorateurs du malin, où allions nous, ma brave dame. Des croix à l’envers allaient fleurir un peu partout. Et dans quelques temps, des messes noires allaient y être célébrées les soirs de pleine lune. Et pourquoi pas des orgies, des sacrifices, voire pire encore : des concerts de « métal » !
Familles de France : réveillez-vous !

- Jeunes gens, Un peu de silence s’il vous plait, fit la prof en tapant frénétiquement son stylo Imitation mont blanc sur son bureau. Nous avons une nouvelle venue depuis ce matin dans notre classe. Je vous demande de l’accueillir sans pour autant en profiter pour semer le désordre. Mademoiselle, levez-vous et présentez-vous, s’il vous plait.
Tania s’exécuta.
Tous les regards convergèrent donc vers le fond de la classe, dans un brouhaha de chuchotements disparates.
Virginie toisa sa voisine des pieds à la tête. Puis de la tête aux pieds. A priori, le look gothique n’était carrément pas sa tasse de thé. Bonjour la grimace, on aurait dit qu’elle venait de découvrir un rat crevé dans son Big Mac.
- Hello tous, je me présente, commença la nouvelle de sa voix douce avec toujours ce léger accent, je m’appelle Tania Mac Leen. Ma famille est originaire d’écosse, mais je vis en France depuis l’âge de 9 ans. J’ai 17 ans…
- Dix-sept ans, chuchota la classe à l’unisson ?
- J’ai 16 ans, bientôt dix-sept en fait et je viens d’emménager à Pierrefitte chez ma tante. J’ai déjà fait la connaissance de gentil Marceau ce matin dans le bus…
Joli sourire, rien que pour moi.
Regard noir de Virginie, (Rien que pour moi aussi.), qui se retourna comme pour contempler une envolée d‘hirondelles à la fenêtre, la tête dans les épaules et le visage certainement boudeur.
Ben quoi, avais-je envie de lui dire, c’est l’hôpital qui se fout de la charité !
Hé ! Hé ! J’étais aux anges !
- Va te payer une séance d'UV et un relooking chez the kooples, clocharde !
- Voilà, j’espère que vous m’accepterez comme nouvelle camarade de classe. J’ai un  look un peu spécial, je sais, mais je ne suis pas une vampire, la preuve, il fait jour et je ne me suis pas encore désintégrée.


Rires à l’unisson.
Thomas était rassuré, il allait pouvoir économiser son Hostie pour d‘autres circonstances.
Tania se rassit.
- Bien. Merci pour cette agréable présentation pleine de charme et d’humour, mademoiselle Mac Leen, fit la prof. Jeunes gens, nous allons pouvoir commencer notre cours. Je réclame du calme et de l’attention.
La nouvelle arrivante venait de réussir le tour de force de se faire accepter par toute la classe sauf deux, en à peine une minute et trois répliques.
Virginie, coincée près du radiateur, tirait la tronche des mauvais jours, comme si le fait de ne plus être la vedette était la pire des catastrophes qui pouvait lui arriver.
- Aujourd’hui, nous allons parler de la crise polonaise dans les années 80, si vous le voulez bien, prenez votre manuel de géographie page…
Badaboum !
La porte de la classe s’ouvrit brutalement.
Momo, dégoulinant, (la pluie s’était mise à tomber), fit irruption avec la délicatesse qu’on lui connait.
- Désolé m’dame, on a eu un accident avec…
- Quelle excuse ingénieuse allez-vous pouvoir nous donner pour expliquer votre retard coutumier, Monsieur Touhari ? Le dernier mensonge en date était, si mes souvenirs sont bons, une tentative de détournement de votre bus par un groupuscule intégriste désirant se rendre en Syrie…
- On l’a échappée belle, on était bien une cinquantaine d’otages en puissance dans ce bus, aux heures de pointe. Un peu plus et y avait ma tronche au 20 heures avec Claire Chazal !
- Votre sens de la répartie vous sauve une fois de plus d’une entrevue avec votre proviseur préféré, Monsieur Touhari, compatit Madame Dagobert, semblant apprécier la malice de mon pote à sa juste valeur. Cependant, veillez à ne pas pousser le bouchon un peu trop loin, mon jeune ami. Mon sens de l’humour a ses limites que vous avez bien trop souvent tendance à franchir, vous en conviendrez, n’est-ce pas ?
Momo s’assit à mes côtés, imitant à l’aide de sa bouche et de son doigt le bruit du bouchon que, justement, on pousse un peu trop loin. Mais le ploc caractéristique ne vint pas :
L’index coincé dans le recoin latéral droit de son orifice buccal, Il avait remarqué un truc qui clochait dans l’organisation immuable de la classe.
Mais il dut se retourner exagérément pour confirmer son impression première.
- hé, m’dame, c’est normal ? Y a une moukère déguisée en corbeau qui squatte au fond d’la classe !

jeudi 21 mai 2015

Chapitre 18 : Noir de corbeau.



Chapitre 18 : Noir de corbeau.

Ce lundi d’octobre s’annonçait maussade pour de multiples raisons. Cette nuit-là, j’avais très mal dormi.
Impossible de trouver le sommeil avec toutes les péripéties du week-end.
D’abord Virginie qui me posait un lapin, préférant l’anniversaire  du mec Max, ce qui me faisait un peu appréhender le retour en classe.
Ensuite, notre expédition quand même un peu stressante dans le bois de Richebourg, avec cette vieille maison qui menaçait de s’écrouler sur les vestiges de nos souvenirs d’enfants.
Sans oublier les multiples interrogations de ma chère maman sur le pourquoi du comment ça se faisait que je n’avais pas été au cinoche comme prévu initialement avec ma future fiancée, épouse, et bientôt mère d‘une tripotée de marmots affamés et gueulards. Et oui, elle se voyait déjà bien dans le rôle de grand-mère, ma daronne.
Hé, maman, ralentis un peu, j’ai pas encore 15 ans ! Pour me plonger dans les méandres malodorants des couches culottes, on va attendre un peu, non ?
Et puis ce rêve qui était revenu me hanter.
Le monolithe, la fille Taleen, le royaume des fées et tout et tout.
Ce matin, vers 6 heures 15, quand ma mère vint me tirer des bras de Morphée, j’avais un peu la tête coincée dans mon sphincter le plus intime. (oui, je suis très souple du dos !). (et non, pas d’illustration pour cette phrase !).
Miss Tigrise avait réussi à s’introduire dans ma chambre et avait monté la garde au pied du lit.
Petite léchouille râpeuse au réveil, y a pas, ça vous donne la fritte pour affronter cette première journée de la semaine. Bien plus efficace que le petit pain au lait fendu en deux et tartiné d’une délicieuse pâte chocolatée à l’huile de palme.
J’aimais pas les lundis. L'interminable chemin qui restait à parcourir avant le week-end suivant paraissait sans fin. Un jour, je m’étais fait la réflexion qu’on devrait supprimer le premier jour de la semaine. Attaquer illico sur le mardi. Ouais, bonne idée ça. Un homme politique, prétendant au trône suprême, qui présenterait cette réforme sur son programme électoral aurait ma voix et mon bulletin dans l’urne. Sans aucune hésitation.
Allez, Marceau, du nerf ! Bientôt les vacances scolaires.
Et puis tu n’es pas encore en âge de voter, mon garçon…

Au programme de la journée, Histoire géo, 2 heures de sport à courir jusqu’à l‘apoplexie derrière les baskets roses de Melle Vignot, cours  d’anglais LV1, Pose miam-miam, équations à la sauce Paturot, pour finir par effeuiller les fleurs du mâle en mode je t’aime un peu beaucoup, carrément pas du tout, en compagnie de la prof de français, Madame Anna Gnanz qui nous vouvoyait derrière sa choucroute poudrée qu’elle avait du dégotter dans la cour du roi soleil il y a plusieurs siècles.
Réjouissant.
Tiens, et si je me faisais porter pâle ?
Une vilaine grippe serait la bienvenue.
Mais pas de bol, ma chère mère m’avait vacciné.
Merci Mam’ pour le trou dans l’épaule qui m’obligeait à aller en cours ce matin !

Ding ! fit le micro-onde.
Maman me servit mon café au lait bouillant, me déposa un gros poutou plein d’amour sur le front, (Tiens, elle s’était parfumée, un doux mélange de fragrances sucrées et de patchouli, et maquillée aussi. Bizarre.), puis s’éclipsa pour affronter sa dure journée aux urgences et tenter de soulager les malheurs du monde.
 Elle avait aussi déposé au dessus de mon sac eastpak un exemplaire quasi neuf du royaume des devins qu’elle avait dégotté à la brocante, afin de le restituer à mon prof. L’autre était dans un tel état, surtout la couv, que se serait la honte, selon elle de lui rendre comme ça.
Oui, bon, pourquoi pas.
Ça me donnerait une occasion de le questionner sur mon roman.
Sans oublier de mentionner la photographie et le message mystérieux inscrit au dos :
«  Une équation à plusieurs inconnues, n‘impose pas forcément une seule solution. »

Le petit dej englouti, brossage de dents, habillage rapide, je glissais le bouquin dans ma besace et filais à l’arrêt de bus, non sans oublier de remplir le bol de lait pour Miss Tigrise avant de décamper direction le froid et la nuit.
Maman m’avais promis qu’elle lui achèterai des croquettes ou du ronron cet aprèm en rentrant du taf.
« Non, Marceau, n’insiste pas ! Même pas en rêve ! »
Ha ! Ha ! Laissez-moi rigoler.

Le bus se pointa avec dix minutes de retard, ce qui aurait du laisser à Momo une chance supplémentaire de ne pas le louper.
Tu parles.
Peine perdue.
Thomas, lui, avait du prendre le bus précédent, tellement la frousse d‘être à la bourre.
Du coup, comme je ne croisais aucun visage connu, je m’installai sur l’une des deux places libres derrière le conducteur.
A l’arrêt suivant, mairie de Pierrefitte, le bus se vida un peu. Et se remplit aussitôt, comme le principe des vases communiquant que Madame Touffaux tentait désespérément de nous expliquer quand elle n‘était pas en arrêt maladie.

La fille s’assit à mes côtés.
C’était la première fois que je la croisais dans le 354. Impossible de ne pas la remarquer.
Elle devait avoir 16, 17 ans, peut-être même plus. Difficile de lui donner un âge avec son look carrément gothique tendance glam rock.
Toute vêtue de noir, de la tête aux pieds.
Momo n’aurait pas loupé son bus, je l’entendrais déjà commenter : «  Mate un peu le corbeau dépressif déguisé en gonzesse ! »
La fille, un fois installée, rabattit sa capuche révélant une chevelure ténébreuse et luisante de mèches savamment attachées en un indescriptible chignon chaotique. Un truc fait à l’arrache ? Même pas. Elle avait du passer des plombes devant sa coiffeuse pour parvenir à un tel résultat. Par ailleurs, son teint blême, limite zombie renforçait l’agressivité de son maquillage exagérément dessiné.
Elle était costumée d’une cape réversible à capuche mi longue, ornée de dentelles brodées et d’un gros nœud rouge en guise de fermoir, qui aurait pu la faire passer pour le petit chaperon rouge si elle l‘avait portée du côté de la doublure écarlate.
Son pantalon de latex lacéré en de multiples endroits laissait transparaitre des cuisses un peu frêles gainées de résille qui venaient trouver leur point d’orgue dans une paire de new rock à semelles compensées. Et pour parfaire le tout, elle portait une mini jupe plissée par-dessus le fuseau étroit qui dessinait à la perfection ses longues jambes d’ivoire.

Devinez qui vient s'assoir à côté de moi dans le bus ?
Et oui, la fille de Dracula !


Total look, quoi ! Miss Monster High en chair et en os !
Je passe sur les accessoires, bagouzes argentées, piercings, chainettes, crucifix pourpres en guise de boucles d‘oreilles. Tiens, où sont les menottes ?
Bref, j’étais assis à côté de la fille de Robert Smith, et je me demandais si j’allais avoir le courage de lui demander un autographe.
Momo aurait été là, il ne se serait pas gêné :
«  t’es en retard pour le concert des Cure, ma poule ! »
Ou encore :
« Hé, tu t’es trompé de bus, il s’arrête pas au cimetière celui-là ! »
Je lui fais confiance pour agrémenter le trajet de pics bien placés parfois drôles, mais pas toujours.
Thomas quand à lui, se serait certainement signé, et aurait fouillé ses fonds de poche à la recherche d’un morceau d’hostie qu’il gardait précieusement dans le cas où il croiserait un vampire.
- Tu vas au Lycée Feyder ?
Sa voix était douce, suave, presque un souffle, et son parfum avait quelque-chose d’envoutant. Elle avait un petit accent, difficilement identifiable.
Tiens, bizarre, à cet instant, j’étais soulagé que Momo et Thomas ne soient pas là.
- Heu, qui ? Moi ? Enfin, oui, je crois…
Je vous présente Marceau, le tombeur, qui sait parler aux filles sans bafouiller.
Elle avait un beau sourire, noir aussi. (à cause de son noir à lèvres.)
Elle me tendit sa main droite, longue et gracieuse qu’une mitaine de résille rendait encore plus délicate, jusqu’au bout de ses ongles ténébreux et raffinés.
- Je m’appelle Tania, se présenta-t-elle. Je suis nouvelle au lycée Feyder, je viens juste d’emménager dans la région.
- Ah, heu, oui, moi aussi, enfin, pas nouveau, mais j’habite au lycée Feyder, enfin non, à Pierrefitte, mais, heu, enfin …
Son petit rire était charmant. Ainsi que sa façon de porter ses doigts distingués à sa bouche pour masquer son beau sourire.
On sentait une grande douceur, qui tranchait carrément avec sa panoplie inquiétante et provoquante.
- Et tu t’appelles comment ?
- Qui, Moi ? Heu, Marceau, j’habite…
- Laisse-moi deviner, à Pierrefitte, peut-être ?
- Heu oui, c’est ça..
- Je dois avoir un sixième sens, alors.
Ce petit rire si mignon.
- Ou bien je lis dans tes pensées.
Elle me lâcha la main.
Qu’elle me rendit humide de transpiration.
Le stress. Je ne transpire jamais des mains. Ni des pieds d’ailleurs ! Elle avait du me jeter un sort. C’était la seule explication.
- Moi aussi j’habite à pierrefitte. Depuis hier. Je viens de déménager. Enfin, c’est ma tante qui m’héberge.
Voilà, les présentations d’usage étaient faites.
Tania la gothique habitait Pierrefitte, elle habitait chez sa tante, et fréquentait le même établissement que moi.
Et cerise sur le ghetto, comme dirait Momo, j’allais débouler au lycée en sa compagnie.
Pour le coup, les circonstances me rendaient un grand service.
J’étais impatient ce voir la tronche de Virginie.
La vengeance est un plat qui se mange froid, il parait !
Ça tombait bougrement bien, vu que les températures avaient carrément chuté ce matin.
Le reste du trajet passa incroyablement vite.
Le parfum de ma voisine était enivrant. Elle avait un charme ensorcelant. Et puis cet humour (noir) dont elle saupoudrait chacune de ses répliques…
Bref, vous avez compris, pas la peine de vous faire un dessin. Il se passait quelque-chose.
Dans ma pauvre tête toute chamboulée un vilain petit diable déguisé en Momo me susurrait : « vas-y mon pote, c’est dans le sac ! Braque-lui son 06, et tu l’emmènes voir Conjuring au cinoche. C’est du tout bon ! »
Ouais, sauf que de l’autre côté de mon hémisphère cérébral, un ange rouquin que j’avais surnommé Tomtom, me tenait un discours totalement opposé : « Marceau, mon garçon, que fais-tu donc là ? Serais-tu prêt à succomber à cette créature certainement dépêchée par le malin pour t’éprouver ? Une succube de la pire engeance, regarde-là ! Et Virginie, ta promise, as-tu un instant pensé à la portée d’un acte irrémédiable ? »
Heu… Jocker ! Laissez-moi tranquille, les mecs. Tout baigne ! C’est juste une petite discussion sans conséquence avec une nana un peu déboussolée qui vient de débarquer dans mon horizon.

Même dans ma tête, mes potes me cassent les pieds !
C'est fou ça !


Lorsque le bus s’arrêta au terminus de la gare d’Epinay-Villetaneuse, avec presque quinze minutes de retard, nous dûmes presser le pas.
Derrière elle, la cape de Tania volait au vent.
Elle me parlait tout en marchant à mes côtés de son allure preste mais gracile.
La musique, mes lectures, les jeux vidéo, mes hobbies…
Un véritable interrogatoire.
Enfin, j’avais l’impression , même si je ne voulais pas y croire, qu’elle s’intéressait à moi.
En arrivant devant les grilles du lycée, juste au moment où la sonnerie des cours retentissait, je me pris une baffe en pleine tronche.
Virginie hilare.
Et le mec Maximilien.
Le vil prédateur avait même passé son bras autour de ses épaules.
Vous voyez le tableau ?
Virginie me remarqua et, vous savez quoi ? Me fit juste un petit signe de la main. Sans cesser de rire. Comme si de rien n’était. N’essayant même pas de se dégager de l’étreinte du mec qui fit style il ne m’avait pas remarqué.
Je bouillonnais comme un volcan. Un mélange de rage et de désespoir.
Sentiments d’impuissance et de trahison mêlés.
Envie de retourner au baston !
Et tant pis pour les conséquences.
Rien à faire des heures de colle et des sentences injustes de Monsieur O. Piquet.
Tania me pris la main que j’avais inconsciemment refermée sur un poing décidé à en découdre.
- C‘est ta petite amie, Marceau ?
Quelle beau sourire elle avait. Apaisant. Réconfortant.
Juste surmonté d’un discret tatouage en forme de pique dans l’angle externe de son œil droit.

Le même que la fille du jeu vidéo...

vendredi 8 mai 2015

Chapitre 17 : Miss Tigrise.

N'insiste pas, Marceau. Elle a dit NON !
Chapitre 17 : Miss Tigrise.

- Non, Marceau, je ne vais pas le répéter cinquante fois ! J'ai dit : il en est hors de question ! Et arrête de me faire tes yeux de cocker battu !
-  Mais, maman, regarde, il est tout mignon. Il nous a déjà adoptés.
Effectivement, le gros patapouf minaudant passait langoureusement entre nos jambes nous fixant de ses grands yeux de jade comme pour nous supplier, style : « S’il-vous-plait, vous verrez, je suis le plus gentil de tous les chats du 93, je suis bien élevé et je ne dis jamais de gros mots. »
Ma darone, les animaux de compagnie, c’était pas trop sa tasse de thé. A part notre pauvre Mao, le lapin cirrhotique, qu’elle avait fini par apprécier. Elle avait même versé sa petite larme quand la boite à chaussure s’était définitivement refermée sur la petite boule de poils blancs avant de la déposer dans le trou au fond du jardin.
Donc, Momo avait récupéré Mistigri alors que Thomas et moi tremblions de peur devant la vieille bicoque de Madame Leroy.
Un sacré warrior ce Momo, quand même.
Il avait entendu du bruit à l’étage, et hop, tout logiquement, il avait été voir d‘où ça venait. Bon, faut dire qu’il était outillé. Mais total respect quand même.
Il avait trouvé le chat, enfermé dans la chambre de sa maitresse. Depuis quand ? Mystère.
- Les mecs, je vous présente Mistigri, avait-il dit, brandissant fièrement le gros pépère à bouts de bras. Il était barricadé dans la piaule. Un chat taulard, vous avez déjà vu ça ?
- Miaou, fit le chat comme pour se présenter.
- C’est étrange, il était enfermé, et pourtant, aucun signe de déshydratation ou de malnutrition,  s’interrogea Thomas qui avait recouvré ses esprits.
- Il du bouffer des souris, c’est plein de souris dans les vieilles maisons abandonnées, expliqua le sauveur de chats qui devrait, pour le coup, tenter un CAP de SPA, même que ça lui irait comme un gant.
- Il y avait des ossements de souris dans la chambre, renchérit le Sherlock en pantalon vert ?
- J’en sais rien, moi, il était peut être pas enfermé depuis des lustres, le bestiau !
- Je pense qu’il a du se faire piéger. Un courant d’air qui a claqué la lourde. Heureusement que nous passions par là, expliquai-je.
C’était vraisemblablement la bonne hypothèse, vu que Tomtom ne trouva dès lors plus aucune contradiction à lui opposer.
- Et on en fait quoi ?
- J’ai une idée, on manquait justement de bidoche pour le couscous du week-end, proposa Momo, au taquet pour se lancer dans un CAP de cuistot.
- Beurk, faillit vomir Thomas à l’idée même de trouver des touffes de poils de chat au milieu de ses grains de semoule.
- Laisse-tomber, il est même pas hallal ce chat si ça se trouve, tentais-je de le dissuader, un peu iconoclaste sur les bords. Tu veux pas le garder, Tom ?
- Même pas concevable ! Ma mère ne supporte pas les animaux, elle est allergique. En plus, il va mettre des poils partout dans la maison, je vous raconte pas. Non, non, non, très mauvaise idée. Ça serait un poisson rouge, encore, à la limite…
Mes potes me regardaient avec insistance et interrogation déterminée. Le chat aussi me fixait de ses grands yeux suppliants. En gros, j’étais l’ultime chance de survie de cette grosse boule de fourrure fauve et grise que nous venions de sauver d’une mort atroce.
- Ça va être tendu. Je sais pas trop si ma daronne va être joyce de me voir débouler avec ça !
Oui, ben, allons vérifier ça illico :

- Tu m’entends, Marceau, même pas en rêve !
Voilà.
C’était sans appel.

J’étais rentré à la maison quasi au même moment qu’elle, chargée de sacs remplis. Elle avait passé la journée à dévaliser toutes les friperies des environs. Négociant probablement des centaines de trucs inutiles à moins de 50 centimes, qui viendraient s‘empiler dans la cave au dessus des fantômes des brocantes passées. J'avais essayé de l'amadouer en l'aidant à porter ses trouvailles jusqu'à chez nous, mais sans effet.
- Et puis, il doit bien avoir un propriétaire, ce chat. Vous l’avez trouvé où ?
Ma mère inspectait sous toutes les coutures le gros félin dodu qui ressemblait à une peluche consentante, à la recherche d’un hypothétique moyen d’identification.
- Il était perdu dans le bois de Richebourg… Il nous a suivis et…
- Marceau ! Combien de fois devrais-je te répéter que je ne veux pas que tu ailles trainer là-haut. C’est dangereux avec tous ces… Enfin bref, je ne veux pas. C’est tout !
Tous ces quoi ?
Gens du voyage, romanichels, roms, gitans, tziganes, voleurs de poules…
Pas facile quand on vote traditionnellement à gauche de s’avouer un peu xénophobe sur les bords. L’être humain est souvent plein de contradictions. Surtout les femmes et en particulier ma mère.
- On a juste été rendre visite à Madame Leroy, tu sais notre ancienne institutrice en CP/CE1. Elle habite juste en face du moulin de la galette.
Les investigations poilues n’ayant pas abouties, elle abandonna l’animal qui vint se blottir entre mes jambes.
- Quelle drôle d’idée, c’est une gentille attention, Marceau, mais, si mes souvenirs sont bons, elle n’y habite plus.
- Ah bon ? Oui, la maison paraissait abandonnée.
Mensonge par omission, ne surtout pas révéler notre petite expédition au cœur de la maison biscornue.
- Elle est tombée dans les escaliers, fracture du col du fémur. C’était il y a deux ans, je crois.
Maman travaillait aux urgences de l’hôpital le plus proche, c’était donc normal qu’elle soit la première informée des malheurs de ces concitoyens.
- Elle est toujours dans ton hôpital ?
- Non, après l’intervention, elle a du être transférée ailleurs, en rééducation, ou dans un service de long/moyen séjour. C’est fréquent après une chute, les vieilles personnes perdent leur autonomie et doivent être placées dans des services adaptés.
Une piste.
Madame Leroy était peut-être encore en vie. Assise, seule, malheureuse dans sa cellule, perdue dans une maison de retraite sordide. S’interrogeant sur le sort de son cher matou abandonné par la force du destin.
Ne pas brusquer les choses cependant, mais ne pas oublier de cuisiner ma mère pour en savoir un peu plus.
Je décidais d’enfoncer le clou à ce moment, profitant de sa faiblesse face à la misère humaine.
- Maman, je pense que c’est le chat de Madame Leroy. Elle nous avait montré une photo une fois, et on l’a trouvé. Il rodait, juste devant la vieille maison.
Second mensonge : Ne surtout pas avouer notre première visite à la vieille institutrice, il y a trois ans, vu que déjà à l’époque, la butte Pinson était un endroit peu recommandable pour une bande de gamins en quête d’histoires insolites.
- Il doit avoir faim cet animal. Et surtout soif.
Voilà ! Bingo !
C’était fait. Les réflexes de l’infirmière reprenaient le dessus. Et même si elle n’était pas vétérinaire, sauver des vies était un peu son sacerdoce.
Maman lui servit un bol de lait dans la cuisine.
- Miaou, la remercia le chat qui commença à laper le délicieux breuvage avec gourmandise. Il n’en laissa pas une goutte, et son festin terminé, s’affaira à une petite toilette rapides en léchant ses deux pattes avant de coups de langue précis et délicats.
Nous avions assisté au repas suivi de la toilette en silence. Avec un sourire compatissant. Même ma mère.
- Hum, et il s’appelle comment ce chat ?
- Mistigri.
- OK, ça lui correspondrait bien, vu la poussière. Mais en fait sa robe est plutôt rousse, et en plus, c’est une femelle.
- Ah, ben alors, on a qu’à l’appeler Miss Tigrise.

vendredi 1 mai 2015

Chapitre 16 : Même pas peur !



- Hé, Marceau, ça va ? T’es tout pâle, s’inquiéta Thomas.
- Regardez, la baraque !
C’est vrai qu’elle n’avait pas fière allure, la maison de Madame Leroy.
Encore plus biscornue que la fois précédente. La prochaine tempête hivernale aurait certainement raison d'elle. Ça, c'est sûr ! Heureusement, on était en octobre et niveau vent, c'était plutôt calme plat. Au passage, il faisait un temps superbe. Bientôt Halloween et la météo annonçait des températures quasi estivales pour la journée. Le réchauffement climatique affirmaient les spécialistes. Du coup, on pouvait dire merci à madame Grosseins et son gros 4X4 pollueur ! Le CO2, ça avait des avantages quand même. Au passage, j’étais sorti en teeshirt et j’allais probablement me prendre une tannée si ma mère l’apprenait. Tant pis. Pour le moment, j’avais d’autres chats à fouetter.

Revenons à la bicoque, donc.
Légèrement en retrait par rapport au petit chemin parsemé de nids de poules qui s’enfonçait dans le bois de Richebourg, sa silhouette toute de guingois se découpait, maladive entre les gros chênes qui regrettaient certainement de n’avoir été plantés ailleurs, jadis.
Une extension de la déchetterie semblait avoir été inaugurée devant le perron de quatre marches.
Un paradis pour les ferrailleurs et les clodos qui y trouveraient certainement de quoi remplir leur caddie à raz-bord.
Bidons éventrés, vieux pneus déchiquetés et même une pyramide de batteries qui régurgitaient leur semence corrosive dans une terre désormais irrémédiablement empoisonnée.
Mais le plus choquant, c’étaient les livres.
Des centaines de livres éparpillés devant la maison, déchirés pour la plupart, et dont les pages se tournaient au grès de la brise automnale. 
Une feuille orpheline d’un bouquin déchiqueté s’envola vers d’autres cieux plus cléments, portée comme par une main fantomatique.
Nous avions deviné que ce devait être tout ce qui restait de la bibliothèque de Madame Leroy. Un cimetière de livres lacérés dont chaque page formait un funeste épitaphe.
Devant les marches,  se tenant debout comme par miracle, le déambulateur rouillé ajoutait une touche sordide à ce tableau déjà bien inquiétant.
Ce que confirma Momo :
- C’est flippant ! On dirait la maison hantée de la foire du trône !
La façade autrefois crémeuse avait été ravalée artistiquement par des dizaines de tags plus colorés les uns que les autres.
De part et d’autre de la porte d’entrée béante qui faisait penser à une bouché édentée, les deux fenêtres du rez-de-chaussée avaient du subir les assauts répétés de tireurs embusqués, et les vitres explosées témoignaient de ce combat perdu d’avance. Une terrible bataille s’était déroulée ici et la vieille bicoque avait capitulé. Défoncée. Morte au champ d'honneur. Avec pour décorations posthumes, des dizaines de tags dessinés par des sauvageons irrespectueux.
- Madame Leroy, elle… elle est peut-être décédée, en conclut Thomas, tremblotant.
En tous cas, plus personne n’habitait ici. C’était une évidence.
Au premier étage, la grande fenêtre romane semblait avoir été épargnée par les assauts des spécialistes de la dégradation en bande organisée qui avaient sévi en contrebas.
- Bon, on est pas venus jusqu’ici pour se pignoler, on y va, trancha Momo, d’une voie assurée sortant de sa poche un objet à la fonction indéterminée de prime abord, qu’il actionna d’un doigté précis et se révéla être…
Un cran d’arrêt !
Sans doute subtilisé à son daron. Comme tout le reste.
Tiens, j’ai oublié de préciser que le père de Momo avait passé quelques temps à la prison d’Osny, près de Cergy Pontoise. Aujourd’hui, il s’était refait une virginité et conduisait des gros camions de fret.
- Non ! Non ! Non ! Non! On n’y va pas, pleurnichait Thomas, complètement en panique à l’idée même de s’engouffrer dans cette gueule menaçante.
Vous connaissez Momo, Quand il a une idée derrière la tête, impossible de lui faire lâcher prise. Un vrai pitbull enragé et butor !
De toutes façons, l’intrépide s’avançait déjà en direction des marches du perron, la main droite tendue le long des bandes de son jogging défraichi, prolongée de sa sinistre lame.

Que faire ?
Je n’avais qu’une envie ; suivre les conseils de mon peureux ami prêt à fondre en larmes et qui venait de m’attraper la main.
Ouais, déguerpir d’ici sans demander mon reste.
Et tant pis pour toutes les questions qui, de toutes façons, resteraient sans réponse.
Mais si je renonçais maintenant, je connaissais déjà la teneur des moqueries dont nous serions la cible.
- Alors, les lopettes, on se bouge ou quoi ? Me confirma Momo, qui venait de poser un pied dans les ténèbres de la vieille demeure dévastée.
L’intérieur était à l’avenant.
Le couloir d'entrée était plongé dans la pénombre. Au fond, un escalier de bois aux marches défoncées devait forcément conduire à l’étage.
A droite, une porte s’ouvrait sur le salon bibliothèque où Madame Leroy nous avait accueillis il y a quelques années.
En face, une ouverture menait à la cuisine. Un vieux frigo branlant en bloquait l’accès. Sous l’escalier, une petite porte entrouverte laisser présager une terrifiante descente dans la cave.
Non, surtout pas la cave ! Semblait penser tout haut mon pote accroché à ma main, et frissonnant comme s’il avait attrapé la grippe.
Nous marchions à pas très lents, (1 mètre par heure pour être précis.) pour surtout ne pas faire le moindre bruit. Sur un tapis de livres, de détritus divers, et d’éclats de verre, l’opération se révéla particulièrement  délicate.
Les papiers peints étaient recouverts d’inscriptions, témoignages des courageux qui avaient bravé leurs craintes, pour venir jusqu’ici et y laisser la preuve qu’ils avaient réussi leur rite de passage à l’âge adulte.
Un gros NTM  tagué nous rappela que le groupe de Joey Starr et Kool Shen, malgré les années, restait un classique indémodable de la scène rap hexagonale.
Mais l’heure n’était pas aux considérations mélomanes.
Momo, vaillant jusqu‘à la pointe de son surin avait déjà franchi le seuil du salon et avait repéré le guéridon qui avait échappé comme par miracle au saccage organisé. Je vous raconte pas l’état de la pièce, une nécropole de bouquins déchirés. Pire que dehors. Nous marchions sur un tapis de pages décomposées, froissées, séparées de leurs petites sœurs qui, un jour ensemble, avaient du former un tout qui racontait une histoire. Dans un coin, un pyromane avait tenté d’assouvir sa sinistre déviance, mais fort heureusement, l’humidité l’avait empêché d’accomplir sa besogne destructrice. Crottes, immondices, déchets avariés, partout où je posais les yeux, tout n’était que déjections et salissures. Et voilà, l’humain livré à lui-même dans toute sa splendeur, s’appliquant à tout saccager dès lors qu’il en a la possibilité, et surtout si l’entreprise ne comporte aucun risque. Dégoutant ! Franchement. J’avais honte d’appartenir à cette espèce. Madame Leroy avait fait de son salon un sanctuaire consacré à la connaissance et à la littérature. Les vandales qui avaient investi les lieux s’étaient appliqués à en faire une fosse septique puante et dégoulinante, se torchant à grands renforts de Zola, Maupassant, et autres classiques. Pourtant, cette réaction de dégout me surprit. Il y a encore quelques temps, j’aurai sans doute trouvé ça banal, pas même choqué, style, c’est normal. Mais ce jour là, un déclic, allez savoir pourquoi. Scandalisé. Les livres déchiquetés, souillés, maculés, profanés. Oui, c’était ça ! Un autodafé répugnant où le kérosène avait été remplacée par des excréments.

- Les mecs, vous savez quoi ? J’vais pouvoir la finir, ma gravure sur bois !
Momo me ramena à la réalité, ajoutant quelques nouvelles cicatrices au guéridon de bois vermoulu à l’aide de son surin affuté.
Déjà le sculpteur ornemaniste autodidacte se mettait à l’ouvrage avec entrain et bonne humeur. Même qu’il sifflotait, le bougre.
La désinvolture de notre pote avait doucement fait retomber la pression.
Même Tomtom semblait un peu moins terrifié.
Jusqu’à ce que nous entendîmes le terrible bruit.

C’était juste un grattement qui venait d’au dessus.
Un grattement frénétique.
Ça  faisait penser aux griffes acérées d’une bête malfaisante s’acharnant sur le plancher de bois rongé. Ou bien sur une porte…
Suivi d’une longue et terrible plainte inhumaine et effrayante.
Même Momo avait stoppé net son œuvre d’art à peine esquissée.
Tomtom hurla !
Il m’entraina immédiatement vers la sortie tellement il m’agrippait fort.
A moins que ce ne soit l’inverse.
Une fois en sécurité devant le perron, je sentais mon cœur s’affoler à 150 BPM, comme dans une soirée techno à laquelle je n’avais d’ailleurs jamais été convié.
Mes oreilles bourdonnaient.
J’étais parcouru de longs frissons impossibles à maitriser.
Thomas était en pleurs, tapant la mesure de son pied droit dans un automatisme stéréotypique du à la panique. Il geignait comme un animal blessé, cherchant désespérément sa ventoline dans une poche de son pantalon.
Je passais mon bras autour de son épaule.
- Calme toi, Tomtom, tout va bien ! On est sortis !
- Il est encore dedans, parvint-il à articuler dans un sifflement maladif.
C’était vrai, dans notre fuite éperdue, nous avions abandonné Momo à son triste sort.
- Momo, criai-je. Momo, reviens !
Tu parles. Seule une bourrasque soudaine et impromptue daigna nous répondre. (Au passage, contrairement à ce que j’avais pensé, la maison ne s’écroula pas.)
Et en plus, le soleil commençait à décliner.
- Tu crois que c’était le fantôme de Madame Leroy ? s’interrogea Thomas en essuyant d’un revers de sa veste de costume dominical, une trainée de morve qui s’affichait, brillante et humide sous son orifice nasal.
- Raconte pas de bêtises, tu sais bien que les fantômes n’existent pas. Et puis elle n’est pas forcément morte, on en sait rien. Elle est peut-être dans une maison de retraite.
Et d’enchainer en criant :
- Momo, hé Momo, reviens, mec ! Quand même loin d’être rassuré.
L’attente paraissait interminable.
Quand enfin, une silhouette se découpa dans la pénombre de la porte.
Ce n’était pas le fantôme de la vieille institutrice.
C’était juste Momo et sa tronche de cake. Hilare, comme d’habitude.
Il tenait un truc dans ses bras mais on ne pouvait pas distinguer quoi d’ici. Ça ressemblait un peu à une boule de fourrure.
- C’est cool de savoir qu’on peut compter sur ses potes en cas de coup dur, hein les p’tites fiottes ?
Nous, avec Thomas, on n’en menait pas large. Enfin, surtout moi.
- Pas grave, regardez c’que j’ai trouvé là-haut, bande de taches.
Momo nous tendit à bouts de bras un gros pépère chat tout grisonnant de poussière au regard perçant. (Normal pour un chat.)
- Les mecs, Je vous présente Mistigri.

* traduction : Heu, si y a un grec frittes, mayo, harissa, je préfère...

vendredi 6 février 2015

Chapitre 15 : Retour vers le passé.



- On y retourne !
C’était une évidence. Madame Leroy nous avait caché quelque-chose quatre ans auparavant. Il y avait une étincelle énigmatique dans son regard au moment où elle m’avait attrapé le poignet. Un truc électrique dans sa poigne, surprenante pour une si vieille personne.
Bref, trop de coïncidences. Trop de trucs chelous.
Et le monolithe comme une sorte de leitmotiv mystérieux.
- Hein, quoi ? Qu’et-ce que tu racontes s’interrogeait Thomas tandis que je montais les marches quatre à quatre pour chercher un pantalon dans le capharnaüm de ma chambre en boxon.
- La photo ! La baraque de madame Leroy, tentais-je d’expliquer en enfilant mon jean noir fétiche.
- Laisse tomber, Thomas, il a pété un plomb, fit Momo en faisant des moulinets de son index pointé sur sa tempe rasée où siégeaient les nombreux témoignages de ses bastons passées.
J’étais de retour dans le salon, et je me battais avec mes Convers que j’essayais de chausser à l’envers, ce qui conforta Momo dans son affirmation précédente.
- Ecoutez, les mecs, y a plein de trucs étranges depuis la rentrée, je vous ai pas tout raconté. Ça a  commencé avec le bouquin de Paturot, qui parle d’un peuple fantastique réfugié dans une tapisserie…
- Ha ouais, et quand tu marches dessus, tu te prends pour Godzilla ?
- Laisse-le continuer, Momo, ça m’intéresse.
- C’est ce bouquin qui m’a inspiré pour écrire mon histoire.
- Celle du rêve ?
- Oui, Un peuple de fée prisonnier d’un mystérieux monolithe…
- Un MoMolithe ?
- Mais non, un Monolithe, une grosse pierre, comme un menhir mais en plus gros, expliqua le savant rouquin à son pote un peu moins futé.
- Sauf que ce monolithe et le thème de mon bouquin sont apparus juste après dans un jeu vidéo coréen.
- En gros, tu t’es fait plagier par des coréens, c’est normal, c’est tous des copieurs là-bas, tenta de m’expliquer Tomtom.
- Mais non, banane, il vient de te dire qu’il l’avait écrite juste avant, son histoire. Tu sais combien de temps ça met pour faire un jeu vidéo ? Des semaines au moins. Ils ont pas pu l’faire en une nuit.
- Voilà, c’est ça, Momo, et c’est pas tout. Vous vous souvenez, notre exposé, là, sur la photo. La vieille bicoque, vous la reconnaissez ? Madame Leroy !
- Ouais et alors, je vois pas le rapport, mec.
- Punaise, achète-toi un neurone ou deux, y’en a en soldes chez Franprix ! Pierrefitte ! L’étymologie ! Pierre fichée ! Monolithe !
- C’est une coïncidence, je ne vois pas…
- Mais bon sang, je sais bien que les maths c’est pas ta matière favorite, Tomtom, mais des fois, faut savoir additionner 1+1+1 !
- Ça fait deux, non, j’ai oublié la retenue. Ça fait 4, calcula mentalement notre nullité nationale en s‘aidant de ses doigts aux ongles rognés. J’ai nommé Momo.
- Ecoutez, on retourne voir madame Leroy. On lui pose la question et puis basta. OK ?
- Cool, je vais pouvoir finir ma gravure sur bois, ajouta notre délinquant en herbe qui aurait du tenter un CAP d‘ébénisterie plutôt que la voie sans issue des études généralistes.

Pendant que nous remontions d’un pas assuré l’avenue Charles De Gaule vers la butte Pinson, je ne pouvais m’empêcher de penser que Momo avait forcément raison.
Simples coïncidences.
C’est mon esprit un peu imaginatif qui avait fabriqué des liens artificiels.
Je cogitais un peu trop.
Mais je voulais en avoir le cœur net.
Quand même, avouez que ça commençait à faire un peu beaucoup, non ?

La butte pinson et le bois de Richebourg étaient tels que nous les avions laissés il y a trois ans.
En pire.
Aucun entretien, l’endroit commençait sérieusement à ressembler à une décharge, d’autant qu’une centaine de gens du voyage y avaient établi leur campement dans sa partie Ouest, de l’autre côté de l’avenue qui le coupait en deux.
Une grande bâche en plastique pendait, accrochée aux branches des arbres dégarnis, ressemblant de loin à une immense toile d’araignée. Sans doute un vestige de la dernière tempête en date.
Le sol recouvert d’un tapis orangé de feuilles maladives était vérolé de déchets multicolores qui mettraient pour la plupart des siècles à être enfin digérés. Au pied d’un arbre cancéreux, trônait une vieille machine à laver dont le hublot entrouvert vomissait des immondices aux relents de infects de putréfaction.
Nous n’étions pas seuls.
- Regarde, m’indiqua Momo, d’un petit geste muet du menton.
Une  petite Fiat gris métallisée était garée sous le couvert des ruines du moulin de la galette. Elle était agitée du mouvement presque imperceptible d’un lent et régulier va-et-vient.
- On devrait partir, chouina Tomtom, un rien froussard.
- T’inquiètes, le rassura Momo, qui venait de ramasser une canette de Desperado vide et la balançait avec dextérité en direction de la lunette arrière.
Et une despé pour le petit couple en train de forniquer dans la bagnole !
Envoyez la commande !



Spash ! Fit le projectile bien centré en rencontrant sa cible.
Aussitôt, deux têtes ébouriffées et rougeaudes apparurent dans l’écran de la vitre.
Un mec et une nana nous dévisagèrent ébahis, avant de réintégrer leur place respective dans le véhicule, qui démarra en trombe et sans demander son reste.
Notre lanceur professionnel était plié en deux.
Thomas n’avait forcément pas tout compris.
Et moi, je fixai la maison biscornue en face.
Avec un long frisson d’effroi.

vendredi 23 janvier 2015

Chapitre 14 : Premier avertissement.



Aucun doute, c’était bien nous sur cette photo prise à notre insu.
Nous version il y a trois, presque quatre ans.
De droite à gauche, je reconnaissais Virginie Grosseins avec sa queue de cheval et son baggy informe, on pouvait même distinguer le numéro 10 blanc sur son teeshirt bleu aux couleurs passées. A ses côtés, en survet Addidas, c’était Momo (Mohamed Touhari), bien entendu. Suivait ma pomme, Marceau Martin et son habituel pull à col roulé noir. A l’extrême gauche, la petite touffe de rouquin et le pantalon olive ne laissaient aucun doute sur leur propriétaire, l’ami Thomas Pelot, dit Tomtom.
Mais c’est surtout cette petite maison singulière qui me mit sur la piste de mes souvenirs.
Oui, je remettais tout ça en place.

Nous avions 11 ans, sauf Thomas qui était en avance d’une année et devait en avoir 10. (suis pas très fort en maths, vous pouvez me corriger si je me trompe.)
Collège Jean Jaurès, Pierrefitte, classe de 5ème B, le fameux clan des quatre.
Notre prof d’éducation civique nous avait confié la réalisation d‘un exposé.
Le thème : «  Pierrefitte, votre ville et ses aspects insolites. »
Ce mercredi 13 avril 2011, nous étions tous très fiers et très motivés par cette mission de confiance.
Cependant, la tâche se révéla rapidement plus complexe que prévue, malgré notre enthousiasme débordant.

A l’époque, nos portables rudimentaires ne permettaient pas de nous connecter à internet. Tout juste à appeler nos parents et à recevoir leurs appels pour savoir où on était.
Nous nous étions donné rendez-vous chez Virginie et, bien évidemment, l’ordinateur familial était protégé par un mot de passe que notre amie garçon manqué ignorait.
Momo avait bien essayé de le cracker, mais il était juste parvenu à planter le système.
Chez moi , pareil. Mot de passe inviolable. Ni ma date de naissance, ni celle de ma mère ne fonctionnaient. C'était donc peine perdue.
Chez Thomas, je ne vous en parle même pas. Des chaines et des cadenas pour le protéger de la machine du diable.
Et nous n’avions pas forcément envie de traverser la nationale 1 pour nous aventurer dans la cité des Joncherolles où habitait Momo.
La solution qui s’imposait était donc la bibliothèque municipale, située à l’opposé de la rue de Paris, dans une petite construction préfabriquée, annexe de la mairie.
Cette belle journée d’Avril annonçait le renouveau du printemps et les fameux ponts du mois de Mai qui vont avec. Et en prime, les vacances de Pâques.
Ah, la belle insouciance de cette époque.
Sur le trajet, tout excités par notre tâche, nous imaginions déjà notre heure de gloire, quand, tels des rock stars, nous monterions sur l’estrade pour présenter notre exposé. Nous espérions juste que Momo n'en profiterai pas pour sortir une ou deux réparties mal venues qui ruineraient tous nos efforts.

Devant l’entrée de la bibliothèque, se tenait le pupitre de Madame Saint-Ursule, une très grosse dame venue des iles comme en témoignait son accent imitable (surtout par Momo, et à la perfection, même) sans compter sa couleur de peau Nesspresso avec une pointe de crème avec trois sucres pour moi, merci. Et plein d’autres détails qui ne laissaient aucun doute quant à son origine lointaine.
Une pancarte était affichée sur son bureau, à côté d’un gros sac en papier bien gras, rempli de pâtisseries.
« Il est interdit de manger, de boire, de fumer et de faire du bruit dans ma bibliothèque. »
On aurait pu ajouter à cette liste :
Rire, tousser, se racler la gorge, déplacer les chaises bruyamment, faire sonner son portable, redessiner les illustrations sur les livres, etc. etc.
Tâches que Momo s’enquit presque immédiatement d’accomplir, à peine posé, après avoir bougé sa chaise une bonne dizaine de fois sous le regard lourd et accusateur de Madame Saint-Ursule.
Pas de sa faute. Momo ne supporte pas ni le calme ni le silence. Et l'ordre, encore moins !
Thomas, Virginie et moi cherchions désespérément un ouvrage qui nous permettrait de démarrer notre exposé.
A la section P.
Un truc style : Le Pierrefitte fantastique, ou même  si nous avions vraiment de la chance : Pierrefitte et ses recoins insolites.
Mais Nada.
Seuls trois pauvres ouvrages avaient retenu notre attention et dès le début nous savions qu’ils ne nous seraient d’aucun secours.
Pierrefitte-sur Seine, notice historique et administrative. Bonjour les chiffres, on aurait dit un traité de mathématiques.
Pierrefitte, ma ville, retraçant son histoire de la commune aux années 70.
Et enfin, Pierrefitte-sur-Seine, citoyens de demain, une brochure éditée par les services municipaux.
Momo s’éclatait certainement plus que nous trois, au rayon adulte, avant d’être ramené, tiré par une oreille dans un rayon plus adapté à son jeune âge.
- C’est kwoyé vous cherchez-là, les enfants ?
Momo grimaçait, toujours solidement retenu par son oreille qui commençait à virer au violet indigo .
- Heu, rien madame Saint-Ursule, On doit faire un exposé sur Pierrefitte, pour l’école, bredouilla Tomtom.
- Pierrefitte infolite, précisa Virginie, gênée dans sa prononciation par son appareil dentaire.
- mais on trouve pas, ajoutais-je.
Momo allait certainement sortir une grosse bêtise, mais la tenaille de doigts accentua sa pression, ce qui lui ôta toute velléité de faire de l'esprit en cet instant.
 Madame Saint-Ursule croisa ses deux bras sur sa poitrine, laissant tomber Momo par la même occasion. Son oreille droite avait doublé de volume.
- Ké sa yé, insolite ?
- insolite, c’est hors du commun, un peu mystérieux, à la limite de l’étrange et du fantastique, répondit notre petit Larousse illustré.
- I pas bon, I pas un seul It ici. I ka aller voir la vieille devinière, habiter tout là haut.
La vieille devinière ?
j'eus un éclair de lucidité qui me surprit :
Elle parlait surement de Madame Leroy.
Une figure quasi légendaire de notre ville.

Il fut un temps, madame Leroy était institutrice à l’école primaire Jean Jaurès, juste à côté du lycée.
Nous avions eu l‘immense honneur d‘avoir été ses derniers élèves en CP/CE1, vu qu‘elle avait pris sa retraite juste après nous.
Pourtant, elle avait continué à poser son regard bienveillant sur ses anciens élèves par la suite. Son portrait noir et blanc s’affichait en effet près des casiers à cartables sous le préau.
(Un portrait réalisé à l’acrylique par Mr Painturalo, prof de dessins et d’arts plastiques.)
Une institutrice de l’ancienne école mais qui avait un don. Un incroyable talent, même que selon tous, elle aurait pu faire l’émission et la gagner haut-les-mains.
Une vieille dame, toute petite, toute maigre, limite rabougrie, aux allures strictes. Et pourtant, quand son cours commençait, c’était comme à l’office, tout le monde était attentif, pas un bruit.
Un peu comme Virginie Grosseins aujourd’hui, mais dans un tout autre registre.
Un puits de science qu’elle partageait avec passion, sans jamais donner l’air de la sortir.
Nous tenions notre piste.
Prochaine étape, la butte Pinson où habitait Madame Leroy.
- A plus, nous dit Madame Saint-Ursule tandis que nous nous dirigions vers la sortie.
- Pani pwoblem, se crurent malins d’ajouter, devinez qui ? Momo et son oreille turgescente, bien entendu !

Et donc, vers le coup des 15 heures 45, ce 13 Avril 2011, nous étions tous les quatre devant le perron de cette vieille bicoque biscornue, où nous allions retrouver l’ancienne institutrice de notre collège.
Madame Leroy habitait au cœur du bois de Richebourg, au sommet de la butte Pinson. Juste en face de l’ancien moulin de la galette, lieu de prédilection de tous les apaches dans l’après guerre. Une sorte de guinguette pour affranchis mais qui avait été fermée au début des années 70 quand une rixe entre bandes rivales avait mal tourné. Aujourd’hui, il n’en restait plus que les ruines de la façade à demi démolie où trônait encore au sommet un moulin autrefois rouge, en trompe-l’œil, qui singeait celui plus célèbre du quartier Pigalle.
Je pense que c’était d’ici que la photo mystérieuse avait été prise. Derrière la palissade en bois.
La maison de Madame Leroy penchait un peu vers la droite, comme la tour de Pise. Devant la façade décrépie, un petit jardinet en friche, où l’on pouvait dénombrer de nombreuses tuiles tombée du toit.
Les quatre marches de pierre franchies, nous étions devant la porte.
Pas de sonnette.
Juste une pauvre poignée en forme de triangle, reliée à une chainette qui devait correspondre avec une clochette quelque part dans la maison.
Momo pris l’initiative, et faillit arracher la poignée.
Dong ! Dong ! Dong !
Miaou.
Des petits pas s'avançaient.
- Hé, les mecs, p't'être qu'elle est clamsée et qu'c'est son fantôme qui va nous ouv...
Et la porte s’ouvrit. Brutalement.
- Les fantômes n'ouvrent pas les portes jeunes gens. Ils se contentent de passer au travers.
Madame Leroy n’avait pas changé.
Nous l’avions connue vieille, et elle l’était encore un peu plus quand elle se présenta à nous.
- Je suis désolée les enfants, je n’ai pas de bonbons, et, qui plus est, Halloween est déjà bien loin. Vous êtes donc soit en retard, soit en avance. Tout dépend du point de vue duquel on se place.
Et toujours l’esprit vif.
Sa voix non plus n’avait pas changée.
Une voix douce mais assurée qui forçait l’attention.
Et le respect aussi. Hein, Momo ! Sérieux, j'avais juste envie de lui tordre l'autre oreille pour faire dans le symétrique !
- Mais attendez, qui voilà ? Je vous reconnais, fit-elle en tendant vers nous un long index fin, un peu déformé aux articulations.
Madame Leroy n’avait pas perdu la boule non plus. La mémoire était bonne, même après ces quelques années. Sûr qu’elle devait s’ingurgiter un grand verre d’élixir de jouvence de l’Abbé Soury tous les matins, voire même pour l’apéro.
- Voilà ma petite Virginie, toujours habillée comme un garçon. Thomas, notre petit intellectuel. Marceau, Notre doux rêveur qui passe ses journées à cheval sur son dragon. Et bien entendu, notre vilain petit diable, Mohamed, fit-elle tout sourire en ébouriffant la tignasse de son démon préféré.
- Entrez les enfants. Vous ne pouvez pas savoir le plaisir immense que vous me faites.
Nous entrâmes. Après tout, c’était bien la finalité de notre venue par ici.

La pièce où madame Leroy nous introduisit était un vrai capharnaüm.
Des bouquins partout. Des tonnes et des tonnes de bouquins.
Les quatre murs du salon avaient été aménagés comme une immense bibliothèque. Il était impossible de dire à quoi pouvait bien ressembler le papier peint derrière tous ces livres. Seule la fenêtre face à nous avait été épargnée, avec ses vieux rideaux épais aux franges élimées dont la teinte restait indéterminée. Je pencherai pour un vert brun imitation kiwi.
Par terre, sur le parquet, pareil, des pilles de revues et de livres qui menaçaient de s’écrouler si nous n’y prenions pas garde.
Au centre de ce salon un guéridon massif était bien campé sur son gros pied central torsadé comme une colonne du Vatican, encadré de quatre chaises aux coussins cossus qui en  montaient la garde.
Dans sa litière, un gros chat tigré, genre qui avait abusé du ronron, tellement il était repus, nous scrutait de ses petits yeux verdâtres.
A l’angle opposé de ce salon transformé en succursale de bouquiniste, un déambulateur articulé venait nous rappeler l’âge vénérable de notre chère ex-institutrice.
Sauf qu’elle semblait encore bien alerte Madame Leroy, se faufilant avec aisance entre les obstacles sans même les effleurer.
Aisance qui n’était pas l’apanage primordial de notre pote Momo qui fit dégringoler une, non deux, puis trois piles de livres comme un tomber de dominos, en tentant de s’assoir sans y être encore invité.
- prenez donc place, mes chers petits, fit la vieille dame.
Si on devait jouer aux chaises musicales, Momo ne serait pas perdant à cette manche-là vu qu’il occupait déjà l’une des quatre chaises disponibles.
Virginie, Thomas et moi-même étions un peu gênés. On n’allait pas la laisser debout quand même.
Momo mit fin à notre hésitation :
- hé, m’dame, y a pas quelque-chose à boire ici?
- Ho, mais bien sûr, Je manque à tous mes devoirs, où ai-je la tête, fit-elle, répondant à l’impertinent par un clin d’œil malicieux qui lui cloua le bec.
Tandis que la vieille dame s’éclipsait probablement vers la cuisine, Momo déjà tout sourire sortit ses clés de sa poche de survet et commença à graver ses initiales sur le bois vernis de la table de bois massif. Deux ou trois ans de plus, et c’est une ouvre pornographique qu’il aurait incrustée à jamais dans le guéridon de madame Leroy, le saligaud. Ouf, on l’avait échappée belle. Ce qui ne nous empêchait pas de le fixer présentement avec effroi et désapprobation.
Et une Kro pour Momo ! Avec ou sans mousse, la Kro ?

Madame Leroy revint vers nous avec trois canettes de coca, un verre de lait et un autre à demi rempli d’un breuvage sirupeux et foncé sur un plateau. Il y avait également un paquet de biscuits. Des pailles d’or à la framboise. Les préférés de Virginie.
Je m’étais assis à côté de Momo, non par impolitesse, mais pour tenter de masquer ses initiales gravées de mon coude droit.
- Asseyez-vous donc mes chers enfants, répéta Madame Leroy a l’adresse de Virginie et Tomtom encore debout, en nous tendant les canettes de coca et le verre de lait pour Thomas, se réservant le mystérieux breuvage pour elle-même.

- Alors, que me vaut cette charmante surprise ?
- Chez pour notre exposé, fit Momo en projetant une pluie de miettes de paille d’or en direction de l’institutrice.
- On doit rédiger un exposé sur Pierrefitte, précisa le petit rouquin intello assis à ma gauche.
- Pierrefitte infolite, plussoiya notre copine qui avait laissé son siège à la vieille dame, l’aidant même à s’y assoir.
- C’est notre prof d’éducation civique, précisais-je.
- Pierrefitte insolite ? Quelle idée surprenante de la part de votre professeur. Et qu’est-ce qui peut bien vous faire penser que je pourrais vous aider, répondit-elle en nous fixant, attrapant d’une main tremblante son verre au contenu mystérieux que Momo, finissant sa canette d’un gros rot, reluquait maintenant avec envie.
- C’est que, on a pensé, comme vous connaissez tout, ben que peut-être vous auriez des histoires à nous raconter, comme des maisons hantées, tentais-je
- Oui, des trucs plus anfiens comme des Forfières qui faisaient des facrififes dans le bois à côté…
-  Ou des messes noires dans le bois de Richebourg ? (Thomas obsédé par les messes noires, à cause de ses parents sans doute.)
- Hé, M‘dame, comment vous faites pour vos courses, le coca et tout et tout, c‘est ravitaillé par les corbeaux par ici, se crut malin d’ajouter Momo, très pragmatique, que le côté  insolite de Pierrefitte commençait à gonfler sérieusement ?
- Sachez, mon jeune ami, que malgré la vétusté apparente des lieux, je dispose ici d’une bonne couverture 3G me permettant de faire mes courses via WWW.wooshop.com . Le service est payant, mais je suis livrée dans la journée suivant la commande, le rassura Madame Leroy, tapotant le dernier modèle d’Iphone qu’elle venait de faire apparaitre comme par magie dans sa main à peine déformée par l’arthrose. Quant à l’aspect insolite de notre ville, je n’ai malheureusement rien de vraiment intéressant à vous raconter.  Ni maison hantée, ni sacrifice dans le bois de Richebourg, ni messe noire, et encore moins d’atterrissage d’ovnis dans les environs.
Momo loucha à ne pas s'en remettre sur le portable et la vieille dame qui le brandissait, se disant que c’était choquant une telle technologie entre les mains de cette ancêtre.
- Miaou, minauda le gros mistigri.

Toute ressemblance avec tante May est...
Volontaire !

- Bien, je crois qu’il est l’heure de donner à manger à Miss Tigritte, ne m’en voulez pas, mes chers enfants, mais je suis obligée d’écourter cette petite réunion fort sympathique. Désolée de n’avoir pu vous aider pour votre exposé.
Madame Leroy s’était levée, nous signifiant qu’il était grand temps de la laisser vaquer à ses occupations de vieille personne.
Déçus.
Aucune piste.
 Rien.
Au moment de prendre congé, alors que nous venions de franchir la porte, madame Leroy me saisit le poignet avec une force inattendue.
- Marceau Martin, avez-vous une idée de l’étymologie de Pierrefitte ?
- l’éty quoi, demanda Momo ?
- l’étymologie, expliqua Thomas, l’origine du mot, sa signification.
- Fa vient de Pierre, supputa Virginie ?
- Vous n’êtes pas loin ma fille, Pierrefitte vient de Petra ficta en latin. Que l’on peut traduire par « Pierre fichée », ou encore menhir. Je pense que s’est une bonne base pour démarrer vos recherches.
Ce 13 Avril 2011, vers 16 heures, nous avions appris l’origine du nom de notre ville.
Pierrefitte, Petra ficta, pierre fichée, menhir.
Sans aucun doute le seul point digne d’intérêt de notre exposé.
Nous n’avons plus jamais revu madame Leroy dans ce monde.

- Regarde, Marceau, il y a quelque-chose d’écrit derrière la photo, me répéta Thomas pour la seconde fois.
- Hein ? Quoi ?
Mes souvenirs de cette journée d’Avril passée depuis plus de trois ans firent place au présent, s’effaçant comme les bandes de brouillard au matin de cette belle journée d’automne.
Thomas me tendait le dos de la photo.
Au stylo rouge, l’écriture inimitable de Monsieur Paturot.
«  Une équation à plusieurs inconnues, n‘impose pas forcément une seule solution. »
- C’est quoi ce charabia, s’interrogea Momo ?
Mais moi, j’avais encore un pied et une Convers coincés dans le passé, sur le perron de la vieille maison biscornue.
Pierrefitte. Petra ficta. Pierre fichée, Menhir.

Monolithe.

vendredi 16 janvier 2015

Chapitre 13 : Photo souvenir.




- Vous faites quoi les mecs, j’peux entrer ? Je zonais dans le coin et je me suis dit : tiens, si j’allais chez mon pote Marceau histoire de passer.
- Ouais, vas-y entre.
Mais l’intéressé était déjà affalé dans le fauteuil du salon, à côté de Thomas qui venait juste de commencer la lecture de mon roman. Un concurrent sérieux pour maman ce Momo.
Au passage, il s’était fait la boule à zéro, notre Jocker des bacs à sable. Probablement sur injonction de sa daronne offusquée par le tableau de sa tignasse fluorescente. On pouvait presque lire sur son crâne comme dans un traité de chirurgie réparatrice. Le nombre de cicatrices y était impressionnant, témoignage de bastons anciennes. Par contre, pour celles à venir, il faudrait trouver un autre endroit.
- Hé, mec, au fait, tu fais quoi en slip à c’t’heure ? T’as pécho une meuf ? On t’a interrompu ? Elle est bonne ? C’est qui ? Tu peux nous présenter ?
- Non, Non, c’est juste que je viens de me lever, j’ai pas bien dormi.
- T’as encore fait ton rêve ? Y avait Nabilla cette fois ? Salut poil de carotte, c’est quoi qu’tu lis, demanda-t-il en arrachant les deux feuillets que tenait Thomas sans même attendre la réponse.
- Hé, mec, c’est ton devoir de punition. Trop cool !
Heu...
T'es dans la mouise, Marceau.
Et voilà.
Ce que je redoutais arriva.
Il y a des jours comme ça…
J’essayais de détourner l’attention.
- Voulez boire quelque chose ? Y a du coca.
- Il reste pas un peu de pastaga, plutôt ?
Je sais, là vous allez me dire : «  Momo ne peut pas boire d’alcool, c’est un musulman, et c’est bien connu, les musulmans ne boivent pas d’alcool, en principe. »
Et qu’est-ce qui vous fait dire que Momo est musulman d’abord, hein ?
Oui, bon, Mohamed, j’avoue. Il y a de fortes chances.
Mais il y a toujours une exception qui confirme la règle.
En plus, c’était une blague de sa part.
Mon pote Momo ne buvait pas d’alcool.
Non pas à cause de son hypothétique religion, mais parce qu’il avait 14 ans, et qu’à 14 ans on ne boit que du coca, sauf Thomas.

Du coup, ce fut coca pour Momo, idem pour moi et un verre de lait froid pour Thomas.
Avec gâteaux secs, Curlys et une bonne tranche de Justin Bridou pour mon pote trop jeune pour s’enfiler un pastis un dimanche à 14 heures à peine dépassées.
- Hé, Marceau, c’est trop cool ton truc, attend, vas-y, je finis, fit-il alors que j’essayais de lui reprendre mes feuillets.
Le comique avait un don certain pour l’imitation, ce qui nous faisait souvent bien marrer en classe.
Il prit la voix, les intonations de Mr Paturot, même les mimiques, se colla les lunettes de Tomtom sur le nez et commença à lire mon texte à voix haute.
Voilà ce que je redoutais le plus.
« Ce matin-là, Marceau, bientôt quinze ans, monta dans le bus qui l’amenait comme tous les matins au lycée Feyder d’Epinay-sur- seine. »
c’était ma phrase. Et même si l’imitation du prof était parfaite, je n’avais pas trop envie de rigoler.
Thomas non plus d’ailleurs. Il avait bien saisi que la situation était un peu gênante.
Mon pote aux gros sabots continua sans se laisser démonter.
«  C’était au mois d’octobre. Le soleil n’était pas encore allumé, et dehors il faisait froid. »
- Hé, mort de rire le soleil qui s’allume! Clic ! Faudra penser à lui changer les piles à ton soleil, sinon ça vite faire comme dans le jour d’après. On va se peler grave ! J’te conseille de lui mettre des Duracel, ça dure plus longtemps !
- Momo, tenta de s’offusquer Thomas qui, cette fois, parvenait difficilement à réprimer son sourire.
Moi, je n’en menais pas large.
C’est vrai que le soleil qui s’allume, franchement c’était pas trop adapté comme figure de style.
- Attendez la suite, hurla de rire mon traitre de copain.
«  Mais comme dans le bus il y avait de la climatisation, Marceau n’avait pas froid. Il regardait dans la rue mais il ne voyait pas grand-chose, parce qu’il y ‘avait de la buée sur la vitre. »
Il pouffait déjà à la grosse vanne bien lourde qu’il allait sortir.
- Moi, si j’étais ton héros, tu sais ce que j’aurais dessiné sur la vitre avec mon doigt ?
- Momo, c’est bon, là, tu peux pas être sérieux deux minutes ?
- même trois si tu veux !
Mais Momo était lancé et rien ne pouvait plus l’arrêter.
«  Le bus s’arrêta en couinant ( CCCOOUUUIIIIIINNE ! imita-t-il) devant l’arrêt de bus de la mairie. La porte s’ouvrit et une femme entra dans le bus. »
- Super, on arrive à la scène de boules, commenta mon pote en pleine forme avant de continuer le massacre :
«  Comme il n’y avait plus de place ailleurs, la femme s’était assise à côté de Marceau. Elle était habillée tout en noir comme un corbeau (CROOA ! CRRROAA !!) et même ses cheveux, ses ongles et sa bouche étaient noirs.
- Une gothique, demanda Thomas ? Mes parents n’aiment pas du tout les gothiques. Avec leur croix à l’envers. Ils disent que ce sont des satanistes.
- Mais non, c’est juste la daronne à Indochine, pouffa Momo.
- C’est pas une daronne, c’est une jeune, tentais-je d’expliquer.
- Alors il faut le préciser, dit Thomas, sinon, on ne peut pas savoir. Mets plutôt fille à la place de femme.
- Ok, je changerai.
- Silence là-dedans, je continues. Momo semblait se prendre au jeu. Où j’en étais. La fille tout en noir, donc.
«  Elle était habillée en cuir avec des bottes de cuir vernies qui montaient jusqu‘aux cuisses. »
- C’est une tapineuse, me demanda le pseudo connaisseur ?
- c’est quoi une tapineuse, s’enquit Thomas l’innocent ?
- ‘Tain les mecs vous êtes relous !
«  Au dessous de son œil droit, il y avait une marque qui ressemblait à un pique comme sur un jeu de carte. »
- Super on va pouvoir se faire une belotte !
«  Pendant tout le trajet entre la mairie de Pierrefitte et l’arrêt de bus à la gare d’Epinay-Villetaneuse, la femme en noir regardait Marceau, sans dire un mot. »
- Sans piper mot, corrigea l’intello de service. Ce qui déclencha l’hilarité de Momo. Je me demande bien pourquoi.
Il reprit sa respiration à mon grand désespoir pour attaquer illico la deuxième page.
«  Juste avant de descendre du bus, elle attrapa le poignet de Marceau et lui dit : Je suis ton daron Luc ! »
Momo était explosé de rire après avoir imité le souffle maladif de Darth Vader dans la guerre des étoiles.
Ce n’était pas la réplique que j’avais écrite, bien évidemment.
Dans mon histoire, La femme en noir, ou plutôt la fille en noir disait au héros : «  Tu dois sauver le monde des fées, marceau. » Avant de lui expliquer en détail que son peuple de fées était prisonnier dans un monolithe noir, au centre d’une clairière.
J’avoue, un peu comme dans le MMORPG coréen.
Pourtant, j’avais rédigé ce petit texte juste avant de rentrer dans le jeu en question. Et même si l’image que j’avais de la fille en noir dans ma tête était empruntée au personnage s’affichant sans trop de pudeur sur le bandeau publicitaire, le reste avait une autre source d’inspiration.
J’avais certainement été influencé à la fois par le livre de Mr Paturot et par l’image de présentation de Kingdown of Wonders.
J’avais fait un mix entre les deux en quelques sortes. Et comme le thème du jeu était lui-même pompé sur le livre de Clive Barker, tout s’expliquait de manière rationnelle.
Momo s’était enfin décidé à lâcher l’affaire. Il s’apprêtait à rendre ses lunettes à Tomtom lorsque celui-ci fit une découverte fortuite en manipulant l’enveloppe de kraft qu’il croyait vide.
La photo qui y était coincée glissa à nos pieds.
Je la ramassais.
Les mômes sur la photo, ça vous rappelle rien ?
Moi, si !


Il s’agissait d’une vieille photographie polaroïd dont les couleurs commençaient à prendre une teinte jaunasse avec le temps.
On y voyait,  dans un bois, une petite maison biscornue et quatre silhouettes minuscules s’apprêtant à gravir le perron.
En dessous, une date : le 13 04 11. L’heure aussi. 15h48.
Cette bicoque de guingois me rappelait vaguement quelque chose.
Pareil pour les personnages de dos qui ressemblaient à des gamins.
Le premier à gauche portait un maillot de foot bleu avec un gros numéro 10 au dos, le second un pull à col roulé noir, le troisième une veste de survêtement Addidas et le dernier, un pantalon vert pomme à pattes d’éléphant.
- Hé, dit Thomas, on dirait nous !

dimanche 4 janvier 2015

Chapitre 12 : Un étrange paquet devant le seuil.



Le lendemain matin, je m’éveillais tout excité à l'idée de vivre à fond ce dimanche qui serait certainement le plus cool de ma vie.
Maman était rentrée vers 22 heures hier soir et m’avait enguirlandé pour de multiples raisons.
Justifiées les raisons.
Oui, Mum, je sais, j’abuse. Mais je suis un ado, c’est dans l’ordre des choses, non ? Ou plutôt dans le désordre des choses…
Après le coup de fil de Virginie, non seulement je n’avais pas rangé ma chambre, (ni la cuisine, ni le salon où trônait barquette de plat préparé vide avec sa fourchette sale, paquets de chips froissé option miettes, verre encore à demi rempli de coca éventé et boitier ouvert du dernier DVD de ma série préférée Desperate housewives. Mais ça, c’est entre nous, interdit de le répéter aux potes, hein ?)
Et j’en avais rajouté une couche.
Bonjour le boxon que j’avais semé, retournant tout mon placard pour y dénicher ma panoplie parfaite pour le rencard du lendemain. Juste après le coup de fil et après être retombé du plafond, en oubliant même ma mission de sauveur du royaume de Taleen par la même occasion.
Bien entendu, j’avais tout sorti et tout laissé par terre en vrac au beau milieu de ma chambre.
Je savais que j’allais me prendre un savon. Et pourtant, c’était plus fort que moi.
Par contre, j’avais trouvé ma tenue d’apparat. Que j’avais bien rangée, pliée méticuleusement sur le tabouret dans la salle de bain.
Au menu, mon blazer de velours noir tout neuf, vu que je l’avais mis qu’une fois, sur un teeshirt blanc et un jean propre. Un truc simple style casual chic. Restait un point d'interrogation pour les pompes, je n’avais pas encore décidé :
Baskets ou imitation Dr Martens dénichées sur Sarenza ?
Pour la coupe de cheveux, un peu de gel ferait l’affaire. J’allais presque ressembler aux types qu’elle fréquentait, ma belle Virginie.
En mieux, j’espérais.

Ma mère était donc rentrée du taf en mode rogne et je la comprenais vu que la déco de la baraque cherchait son inspiration du côté de la bataille de la gare d'Austerlitz. Mais elle s’était rapidement calmée après être entrée dans la salle de bains.
J’étais en train d’essayer de remettre un peu d’ordre dans ma chambre lorsqu’elle frappa/entra. (ou dans l’autre sens, tellement les deux actions étaient simultanées.)
- Marceau, tu fais quoi demain ?
Voix douce comme pour m’amadouer.
- Rien de précis, M’man, on sort avec les potes, peut-être au ciné.
- et vous allez voir quoi ?
Bonne question…
- Heu, un film, je sais pas, on verra.
- Et elle s’appelle comment ?
Et voila.
Trois répliques pour en arriver à l’essentiel. Elle ne perdait pas de temps, ma mère. Direct elle attaquait le plat de résistance.
- Comment ça ? Ah ? Elle ? Non, c’est juste avec Virginie, on a prévu de se voir demain.
- Virginie. Elle a bien changé depuis son retour de vacances.
Ça, c’était une évidence. Deux belles évidences bien placées me susurrait Momo en mode petit diable planqué du côté obscur de ma conscience.
- Une vraie petite femme. Non? Continua-t-elle d’insinuer. Et toi tu es presque un petit homme, mon chéri.
Ça voulait dire quoi ?
Dans cette dernière phrase, il y avait presque autant de sous-entendus  que dans l’homélie du curé de Pierrefitte quand il avait un peu trop abusé du vin de messe. Mais je n’avais pas forcément envie que maman appelle un chat un chat.
Quand l’inquisitrice daigna sortir de mon territoire avec son demi-sourire qui en disait long, elle me laissa un peu décontenancé.
Et elle négligea de fermer ma porte, comme de bien entendu.
En gros, ça voulait dire : « Mon petit bonhomme, tu as peut-être un peu de duvet sur le menton, mais tu est encore le petit bébé à sa maman. (Adoré)
Sans faire de bruit, j’ai refermé la porte de mon antre et je me suis lancé sur le lit encore encombré de vêtements en boules, sourire aux lèvres.

Le sommeil vint difficilement.
Sur le dos, les mains derrière là tête, je fixais le plafond parfois éclairé par les phares d’une voiture qui se faisaient de plus en plus rares au fil des heures qui passaient, lorsque bientôt, s’y dessina la silhouette de Virginie déguisée en Alice avec ses nouvelles chaussures roses ou bleues.

Bzzz ! Bzzz !
Déjà le réveil ? 10 heures 47... Je suis à la bourre !
Ah non, on est dimanche matin !
Pas le réveil,  le vibreur de mon portable.
Vous avez un nouveau message.
Un texto.
Virginie…
Ouvrir.
Lire.
«  Hello, Marceau, ça va pas être poffible aujourd’hui, invitée à l’aniv de Max, tu fais le gars en terminale avec le look hipfter, j’avais oublié que j’avais dit oui. DSL. Tu m’en veux pas hein? Une prochaine fois.  Biz. »
Je voyais très bien qui était ce Max en question.
Grand, baraqué barbe et fausses lunettes, avec sa cohorte de bimbos gazouillantes qui lui tournaient autour.
A ce moment, j’aurais aimé que maman soit là, pour une fois.
Me conseiller.
Que faire ?
Répondre à la traitresse ?
Faire le mec détaché et cool ?
L’insulter en lui demandant d’aller se faire voir chez les grecs ou même les papous?
Lui dire que c’était pas grave parce que justement, j’avais rencard avec Melle Vignot la prof de gym qui en pinçait grave pour moi.
Me pendre ou me jeter du haut de ma fenêtre dans le caniveau ?
Pour le moment, j’avais juste envie de rajouter une ou deux zébrures à l’écran fendillé de mon portable en le projetant avec rage contre le mur.
J’ai juste répondu :
« Pas grave. Biz. A+ »
Et elle pour clore la discussion :
«  T trop mignon. A+ »
Ça voulait dire quoi « T trop mignon ? »
Il me faudrait un dictionnaire de traduction du langage des filles pour en comprendre la signification cachée.
En entrant dans la salle de bain, je me suis pris le coup de massue qui m’a achevé.
Maman était partie très tôt, pour toute la journée, faire le tour des brocantes avec sa copine Hélène. Non sans avoir déposé un petit cadeau sur le tabouret où trônait ma panoplie de parfait ex-charmeur.
Un petit sachet carré de 4X4 cm avec marqué « Durex » dessus…
Ils ont des cadeaux chelous dans les nouveaux kinder surprise...
La honte de ma vie.
Sérieux, ça m’a choqué.
Comme si…
Et en plus venant de ma daronne…
On devait se voir avec Virginie, c’est tout.
Y avait pas de mal. Juste discuter.
Les vieux, tout de suite, ils ont des idées sales.
Là j’étais carrément dégouté.
Sans compter que le truc immonde qui me narguait dans son sachet brillant, j’allais pouvoir me l’enfiler sur la tête pour mieux ressembler à un schtrumpf !
Grincheux le schtrumpf, je précise.
Grincheux et triste, aussi.
J’avais qu’une envie, qu’elle passe vite cette journée de m…e.
Qu’on en finisse.
Et le pire restait à venir.
Lundi, la confrontation avec la bougresse.
Pfff !!!
Dégouté.
Tiens, j’envisageais même d’adopter la tactique de Madame Touffaux.
Trois semaines d’arrêt de travail. Ça le valait amplement.
Je me suis recouché.
Je crois même que j’ai pleuré.
De colère, je précise.

En fermant les yeux, je m’imaginais deux ou trois têtes de plus que dans la réalité. Avec une barbichette cool et des grosses lunettes tendance. Le Max essayait d‘emballer ma Virginie en la tenant fortement par le poignet, comme le frère Christini, l’autre jour. Virginie disais : «  F’est bon, lâche-moi ! » moi, j’arrivai derrière lui, lui tapotant l’épaule de l’index, et quand il se retournait, d’un direct du droit je l’envoyais en croisière sans retour pour Mars. Ou même Jupiter, tiens, il l’avait bien cherché ce bouffon !
Le Marceau, faut pas piétiner ses plates-bandes ! Vous êtes prévenus !

Non, mais…
Sauf que…
Si seulement mes rêves pouvaient devenir réalité.
Me suis forcé à me relever.
Me changer les idées.
Télécommande, téloche.
Suis tombé sur le spectacle affligeant de curés rougeauds en train de picoler du vin de messe.
Sur une autre chaine un ex-présentateur vedette devenu bedonnant et luisant essayait de vendre à la ménagère avertie un concombre rose en plastique vibrant super pas cher dont l’utilité ne me sautait pas aux yeux de prime abord.
Marre de cette foutue TV et ces programmes à pleurer.
Marre des dimanches et de tous les autres jours de la semaine.
Marre de la vie et de ses revers perfides.
Moral dans les abysses, juste à côté de l’épave du Titanic.
J’étais encore en slip, à 14 heures quand on sonna à la porte.

- Hello, Marceau, on peut se voir cet après midi ?
C’était Thomas. Avec son magnifique pantalon couleur granny Smith, celui qu’il mettait les jours de messe.
- Ouais vas-y, entre.
- Tu viens de te lever ?
J’avais oublié que j’étais encore en sous vêtements.
- Nan, nan, c’est juste que je savais pas trop quoi me mettre aujourd’hui.
- Ah ? Tiens, tu sais quoi, j’ai trouvé ça devant ta porte, me dit-il en me tendant une enveloppe craft format A4.
- Ça doit être pour ma mère, le proprio ou un truc comme ça.
- Non, regarde, c’est marqué Marceau Martin dessus. Or, des Marceau  Martin, j’en connais pas d’autres dans cette maison.
C’est bizarre, j’ai tout de suite compris qui était l’expéditeur de cette enveloppe. Enfin expéditeur, façon de parler, vu qu’il n’y avait pas de timbre.
Monsieur Paturot.
Et dedans, Scratch, ouverture à l‘arrache, Bingo !
Le chapitre 1 de mon futur roman.
Par contre, déçu.
Aucune annotation. Aucune correction.
Pas le moindre compliment, conseil, indication, encouragement.
Rien. Silence radio sur toute la ligne.
L’avait-il lu au moins?
Et pourquoi me l’avait-il laissé sur le perron.
Ça pouvait bien attendre lundi, non ?
J’étais un peu interloqué.
- C’est quoi, demanda Thomas ?
- C’est mon chapitre 1, tu sais, l’heure de colle, hier. Paturot me l’a sans doute déposé ce matin en passant devant chez moi.
- C’est Bizarre. Il n’y a pas d’annotation.
Perspicace le Tomtom. Un vrai petit Sherlock Holmes en herbe.
- je peux le lire ?
Pourquoi pas. Momo n’était pas là et je n’avais donc aucune crainte de devoir subir les quolibets de mon pote.  Thomas pourrait même m’aider à affiner certains passages.
- Vas-y, si ça te fait plaisir, lui répondis-je au moment même ou on sifflait dans la rue, puis envoyait une pluie de petits cailloux contre la vitre du salon.
Quand on parle du loup…
Ça, c’était Momo qui débarquait à l’improviste.