Aucun doute, c’était bien nous sur cette photo prise à notre insu.
Nous version il y a trois, presque quatre ans.
De droite à gauche, je reconnaissais Virginie Grosseins avec sa queue de cheval et son baggy informe, on pouvait même distinguer le numéro 10 blanc sur son teeshirt bleu aux couleurs passées. A ses côtés, en survet Addidas, c’était Momo (Mohamed Touhari), bien entendu. Suivait ma pomme, Marceau Martin et son habituel pull à col roulé noir. A l’extrême gauche, la petite touffe de rouquin et le pantalon olive ne laissaient aucun doute sur leur propriétaire, l’ami Thomas Pelot, dit Tomtom.
Mais c’est surtout cette petite maison singulière qui me mit sur la piste de mes souvenirs.
Oui, je remettais tout ça en place.
Nous avions 11 ans, sauf Thomas qui était en avance d’une année et devait en avoir 10. (suis pas très fort en maths, vous pouvez me corriger si je me trompe.)
Collège Jean Jaurès, Pierrefitte, classe de 5ème B, le fameux clan des quatre.
Notre prof d’éducation civique nous avait confié la réalisation d‘un exposé.
Le thème : « Pierrefitte, votre ville et ses aspects insolites. »
Ce mercredi 13 avril 2011, nous étions tous très fiers et très motivés par cette mission de confiance.
Cependant, la tâche se révéla rapidement plus complexe que prévue, malgré notre enthousiasme débordant.
A l’époque, nos portables rudimentaires ne permettaient pas de nous connecter à internet. Tout juste à appeler nos parents et à recevoir leurs appels pour savoir où on était.
Nous nous étions donné rendez-vous chez Virginie et, bien évidemment, l’ordinateur familial était protégé par un mot de passe que notre amie garçon manqué ignorait.
Momo avait bien essayé de le cracker, mais il était juste parvenu à planter le système.
Chez moi , pareil. Mot de passe inviolable. Ni ma date de naissance, ni celle de ma mère ne fonctionnaient. C'était donc peine perdue.
Chez Thomas, je ne vous en parle même pas. Des chaines et des cadenas pour le protéger de la machine du diable.
Et nous n’avions pas forcément envie de traverser la nationale 1 pour nous aventurer dans la cité des Joncherolles où habitait Momo.
La solution qui s’imposait était donc la bibliothèque municipale, située à l’opposé de la rue de Paris, dans une petite construction préfabriquée, annexe de la mairie.
Cette belle journée d’Avril annonçait le renouveau du printemps et les fameux ponts du mois de Mai qui vont avec. Et en prime, les vacances de Pâques.
Ah, la belle insouciance de cette époque.
Sur le trajet, tout excités par notre tâche, nous imaginions déjà notre heure de gloire, quand, tels des rock stars, nous monterions sur l’estrade pour présenter notre exposé. Nous espérions juste que Momo n'en profiterai pas pour sortir une ou deux réparties mal venues qui ruineraient tous nos efforts.
Devant l’entrée de la bibliothèque, se tenait le pupitre de Madame Saint-Ursule, une très grosse dame venue des iles comme en témoignait son accent imitable (surtout par Momo, et à la perfection, même) sans compter sa couleur de peau Nesspresso avec une pointe de crème avec trois sucres pour moi, merci. Et plein d’autres détails qui ne laissaient aucun doute quant à son origine lointaine.
Une pancarte était affichée sur son bureau, à côté d’un gros sac en papier bien gras, rempli de pâtisseries.
« Il est interdit de manger, de boire, de fumer et de faire du bruit dans ma bibliothèque. »
On aurait pu ajouter à cette liste :
Rire, tousser, se racler la gorge, déplacer les chaises bruyamment, faire sonner son portable, redessiner les illustrations sur les livres, etc. etc.
Tâches que Momo s’enquit presque immédiatement d’accomplir, à peine posé, après avoir bougé sa chaise une bonne dizaine de fois sous le regard lourd et accusateur de Madame Saint-Ursule.
Pas de sa faute. Momo ne supporte pas ni le calme ni le silence. Et l'ordre, encore moins !
Thomas, Virginie et moi cherchions désespérément un ouvrage qui nous permettrait de démarrer notre exposé.
A la section P.
Un truc style : Le Pierrefitte fantastique, ou même si nous avions vraiment de la chance : Pierrefitte et ses recoins insolites.
Mais Nada.
Seuls trois pauvres ouvrages avaient retenu notre attention et dès le début nous savions qu’ils ne nous seraient d’aucun secours.
Pierrefitte-sur Seine, notice historique et administrative. Bonjour les chiffres, on aurait dit un traité de mathématiques.
Pierrefitte, ma ville, retraçant son histoire de la commune aux années 70.
Et enfin, Pierrefitte-sur-Seine, citoyens de demain, une brochure éditée par les services municipaux.
Momo s’éclatait certainement plus que nous trois, au rayon adulte, avant d’être ramené, tiré par une oreille dans un rayon plus adapté à son jeune âge.
- C’est kwoyé vous cherchez-là, les enfants ?
Momo grimaçait, toujours solidement retenu par son oreille qui commençait à virer au violet indigo .
- Heu, rien madame Saint-Ursule, On doit faire un exposé sur Pierrefitte, pour l’école, bredouilla Tomtom.
- Pierrefitte infolite, précisa Virginie, gênée dans sa prononciation par son appareil dentaire.
- mais on trouve pas, ajoutais-je.
Momo allait certainement sortir une grosse bêtise, mais la tenaille de doigts accentua sa pression, ce qui lui ôta toute velléité de faire de l'esprit en cet instant.
Madame Saint-Ursule croisa ses deux bras sur sa poitrine, laissant tomber Momo par la même occasion. Son oreille droite avait doublé de volume.
- Ké sa yé, insolite ?
- insolite, c’est hors du commun, un peu mystérieux, à la limite de l’étrange et du fantastique, répondit notre petit Larousse illustré.
- I pas bon, I pas un seul It ici. I ka aller voir la vieille devinière, habiter tout là haut.
La vieille devinière ?
j'eus un éclair de lucidité qui me surprit :
Elle parlait surement de Madame Leroy.
Une figure quasi légendaire de notre ville.
Il fut un temps, madame Leroy était institutrice à l’école primaire Jean Jaurès, juste à côté du lycée.
Nous avions eu l‘immense honneur d‘avoir été ses derniers élèves en CP/CE1, vu qu‘elle avait pris sa retraite juste après nous.
Pourtant, elle avait continué à poser son regard bienveillant sur ses anciens élèves par la suite. Son portrait noir et blanc s’affichait en effet près des casiers à cartables sous le préau.
(Un portrait réalisé à l’acrylique par Mr Painturalo, prof de dessins et d’arts plastiques.)
Une institutrice de l’ancienne école mais qui avait un don. Un incroyable talent, même que selon tous, elle aurait pu faire l’émission et la gagner haut-les-mains.
Une vieille dame, toute petite, toute maigre, limite rabougrie, aux allures strictes. Et pourtant, quand son cours commençait, c’était comme à l’office, tout le monde était attentif, pas un bruit.
Un peu comme Virginie Grosseins aujourd’hui, mais dans un tout autre registre.
Un puits de science qu’elle partageait avec passion, sans jamais donner l’air de la sortir.
Nous tenions notre piste.
Prochaine étape, la butte Pinson où habitait Madame Leroy.
- A plus, nous dit Madame Saint-Ursule tandis que nous nous dirigions vers la sortie.
- Pani pwoblem, se crurent malins d’ajouter, devinez qui ? Momo et son oreille turgescente, bien entendu !
Et donc, vers le coup des 15 heures 45, ce 13 Avril 2011, nous étions tous les quatre devant le perron de cette vieille bicoque biscornue, où nous allions retrouver l’ancienne institutrice de notre collège.
Madame Leroy habitait au cœur du bois de Richebourg, au sommet de la butte Pinson. Juste en face de l’ancien moulin de la galette, lieu de prédilection de tous les apaches dans l’après guerre. Une sorte de guinguette pour affranchis mais qui avait été fermée au début des années 70 quand une rixe entre bandes rivales avait mal tourné. Aujourd’hui, il n’en restait plus que les ruines de la façade à demi démolie où trônait encore au sommet un moulin autrefois rouge, en trompe-l’œil, qui singeait celui plus célèbre du quartier Pigalle.
Je pense que c’était d’ici que la photo mystérieuse avait été prise. Derrière la palissade en bois.
La maison de Madame Leroy penchait un peu vers la droite, comme la tour de Pise. Devant la façade décrépie, un petit jardinet en friche, où l’on pouvait dénombrer de nombreuses tuiles tombée du toit.
Les quatre marches de pierre franchies, nous étions devant la porte.
Pas de sonnette.
Juste une pauvre poignée en forme de triangle, reliée à une chainette qui devait correspondre avec une clochette quelque part dans la maison.
Momo pris l’initiative, et faillit arracher la poignée.
Dong ! Dong ! Dong !
Miaou.
Des petits pas s'avançaient.
- Hé, les mecs, p't'être qu'elle est clamsée et qu'c'est son fantôme qui va nous ouv...
Et la porte s’ouvrit. Brutalement.
- Les fantômes n'ouvrent pas les portes jeunes gens. Ils se contentent de passer au travers.
Madame Leroy n’avait pas changé.
Nous l’avions connue vieille, et elle l’était encore un peu plus quand elle se présenta à nous.
- Je suis désolée les enfants, je n’ai pas de bonbons, et, qui plus est, Halloween est déjà bien loin. Vous êtes donc soit en retard, soit en avance. Tout dépend du point de vue duquel on se place.
Et toujours l’esprit vif.
Sa voix non plus n’avait pas changée.
Une voix douce mais assurée qui forçait l’attention.
Et le respect aussi. Hein, Momo ! Sérieux, j'avais juste envie de lui tordre l'autre oreille pour faire dans le symétrique !
- Mais attendez, qui voilà ? Je vous reconnais, fit-elle en tendant vers nous un long index fin, un peu déformé aux articulations.
Madame Leroy n’avait pas perdu la boule non plus. La mémoire était bonne, même après ces quelques années. Sûr qu’elle devait s’ingurgiter un grand verre d’élixir de jouvence de l’Abbé Soury tous les matins, voire même pour l’apéro.
- Voilà ma petite Virginie, toujours habillée comme un garçon. Thomas, notre petit intellectuel. Marceau, Notre doux rêveur qui passe ses journées à cheval sur son dragon. Et bien entendu, notre vilain petit diable, Mohamed, fit-elle tout sourire en ébouriffant la tignasse de son démon préféré.
- Entrez les enfants. Vous ne pouvez pas savoir le plaisir immense que vous me faites.
Nous entrâmes. Après tout, c’était bien la finalité de notre venue par ici.
La pièce où madame Leroy nous introduisit était un vrai capharnaüm.
Des bouquins partout. Des tonnes et des tonnes de bouquins.
Les quatre murs du salon avaient été aménagés comme une immense bibliothèque. Il était impossible de dire à quoi pouvait bien ressembler le papier peint derrière tous ces livres. Seule la fenêtre face à nous avait été épargnée, avec ses vieux rideaux épais aux franges élimées dont la teinte restait indéterminée. Je pencherai pour un vert brun imitation kiwi.
Par terre, sur le parquet, pareil, des pilles de revues et de livres qui menaçaient de s’écrouler si nous n’y prenions pas garde.
Au centre de ce salon un guéridon massif était bien campé sur son gros pied central torsadé comme une colonne du Vatican, encadré de quatre chaises aux coussins cossus qui en montaient la garde.
Dans sa litière, un gros chat tigré, genre qui avait abusé du ronron, tellement il était repus, nous scrutait de ses petits yeux verdâtres.
A l’angle opposé de ce salon transformé en succursale de bouquiniste, un déambulateur articulé venait nous rappeler l’âge vénérable de notre chère ex-institutrice.
Sauf qu’elle semblait encore bien alerte Madame Leroy, se faufilant avec aisance entre les obstacles sans même les effleurer.
Aisance qui n’était pas l’apanage primordial de notre pote Momo qui fit dégringoler une, non deux, puis trois piles de livres comme un tomber de dominos, en tentant de s’assoir sans y être encore invité.
- prenez donc place, mes chers petits, fit la vieille dame.
Si on devait jouer aux chaises musicales, Momo ne serait pas perdant à cette manche-là vu qu’il occupait déjà l’une des quatre chaises disponibles.
Virginie, Thomas et moi-même étions un peu gênés. On n’allait pas la laisser debout quand même.
Momo mit fin à notre hésitation :
- hé, m’dame, y a pas quelque-chose à boire ici?
- Ho, mais bien sûr, Je manque à tous mes devoirs, où ai-je la tête, fit-elle, répondant à l’impertinent par un clin d’œil malicieux qui lui cloua le bec.
Tandis que la vieille dame s’éclipsait probablement vers la cuisine, Momo déjà tout sourire sortit ses clés de sa poche de survet et commença à graver ses initiales sur le bois vernis de la table de bois massif. Deux ou trois ans de plus, et c’est une ouvre pornographique qu’il aurait incrustée à jamais dans le guéridon de madame Leroy, le saligaud. Ouf, on l’avait échappée belle. Ce qui ne nous empêchait pas de le fixer présentement avec effroi et désapprobation.
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| Et une Kro pour Momo ! Avec ou sans mousse, la Kro ? |
Madame Leroy revint vers nous avec trois canettes de coca, un verre de lait et un autre à demi rempli d’un breuvage sirupeux et foncé sur un plateau. Il y avait également un paquet de biscuits. Des pailles d’or à la framboise. Les préférés de Virginie.
Je m’étais assis à côté de Momo, non par impolitesse, mais pour tenter de masquer ses initiales gravées de mon coude droit.
- Asseyez-vous donc mes chers enfants, répéta Madame Leroy a l’adresse de Virginie et Tomtom encore debout, en nous tendant les canettes de coca et le verre de lait pour Thomas, se réservant le mystérieux breuvage pour elle-même.
- Alors, que me vaut cette charmante surprise ?
- Chez pour notre exposé, fit Momo en projetant une pluie de miettes de paille d’or en direction de l’institutrice.
- On doit rédiger un exposé sur Pierrefitte, précisa le petit rouquin intello assis à ma gauche.
- Pierrefitte infolite, plussoiya notre copine qui avait laissé son siège à la vieille dame, l’aidant même à s’y assoir.
- C’est notre prof d’éducation civique, précisais-je.
- Pierrefitte insolite ? Quelle idée surprenante de la part de votre professeur. Et qu’est-ce qui peut bien vous faire penser que je pourrais vous aider, répondit-elle en nous fixant, attrapant d’une main tremblante son verre au contenu mystérieux que Momo, finissant sa canette d’un gros rot, reluquait maintenant avec envie.
- C’est que, on a pensé, comme vous connaissez tout, ben que peut-être vous auriez des histoires à nous raconter, comme des maisons hantées, tentais-je
- Oui, des trucs plus anfiens comme des Forfières qui faisaient des facrififes dans le bois à côté…
- Ou des messes noires dans le bois de Richebourg ? (Thomas obsédé par les messes noires, à cause de ses parents sans doute.)
- Hé, M‘dame, comment vous faites pour vos courses, le coca et tout et tout, c‘est ravitaillé par les corbeaux par ici, se crut malin d’ajouter Momo, très pragmatique, que le côté insolite de Pierrefitte commençait à gonfler sérieusement ?
- Sachez, mon jeune ami, que malgré la vétusté apparente des lieux, je dispose ici d’une bonne couverture 3G me permettant de faire mes courses via WWW.wooshop.com . Le service est payant, mais je suis livrée dans la journée suivant la commande, le rassura Madame Leroy, tapotant le dernier modèle d’Iphone qu’elle venait de faire apparaitre comme par magie dans sa main à peine déformée par l’arthrose. Quant à l’aspect insolite de notre ville, je n’ai malheureusement rien de vraiment intéressant à vous raconter. Ni maison hantée, ni sacrifice dans le bois de Richebourg, ni messe noire, et encore moins d’atterrissage d’ovnis dans les environs.
Momo loucha à ne pas s'en remettre sur le portable et la vieille dame qui le brandissait, se disant que c’était choquant une telle technologie entre les mains de cette ancêtre.
- Miaou, minauda le gros mistigri.
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Toute ressemblance avec tante May est...
Volontaire ! |
- Bien, je crois qu’il est l’heure de donner à manger à Miss Tigritte, ne m’en voulez pas, mes chers enfants, mais je suis obligée d’écourter cette petite réunion fort sympathique. Désolée de n’avoir pu vous aider pour votre exposé.
Madame Leroy s’était levée, nous signifiant qu’il était grand temps de la laisser vaquer à ses occupations de vieille personne.
Déçus.
Aucune piste.
Rien.
Au moment de prendre congé, alors que nous venions de franchir la porte, madame Leroy me saisit le poignet avec une force inattendue.
- Marceau Martin, avez-vous une idée de l’étymologie de Pierrefitte ?
- l’éty quoi, demanda Momo ?
- l’étymologie, expliqua Thomas, l’origine du mot, sa signification.
- Fa vient de Pierre, supputa Virginie ?
- Vous n’êtes pas loin ma fille, Pierrefitte vient de Petra ficta en latin. Que l’on peut traduire par « Pierre fichée », ou encore menhir. Je pense que s’est une bonne base pour démarrer vos recherches.
Ce 13 Avril 2011, vers 16 heures, nous avions appris l’origine du nom de notre ville.
Pierrefitte, Petra ficta, pierre fichée, menhir.
Sans aucun doute le seul point digne d’intérêt de notre exposé.
Nous n’avons plus jamais revu madame Leroy dans ce monde.
- Regarde, Marceau, il y a quelque-chose d’écrit derrière la photo, me répéta Thomas pour la seconde fois.
- Hein ? Quoi ?
Mes souvenirs de cette journée d’Avril passée depuis plus de trois ans firent place au présent, s’effaçant comme les bandes de brouillard au matin de cette belle journée d’automne.
Thomas me tendait le dos de la photo.
Au stylo rouge, l’écriture inimitable de Monsieur Paturot.
« Une équation à plusieurs inconnues, n‘impose pas forcément une seule solution. »
- C’est quoi ce charabia, s’interrogea Momo ?
Mais moi, j’avais encore un pied et une Convers coincés dans le passé, sur le perron de la vieille maison biscornue.
Pierrefitte. Petra ficta. Pierre fichée, Menhir.
Monolithe.