- Asseyez-vous, jeunes gens. J’espère que vous êtes ravis de commencer ce week-end en ma compagnie sur les bancs de cette classe ?
Tu parles Charles !
Monsieur Ramirez souffrait d’une lumbalgite aigue.
Monsieur Betjol, déjà père de cinq magnifiques petites filles, avait du accompagner d’urgence sa femme à l’hôpital, en priant certainement que l’échographiste se soit trompé sur le sexe de sa future rejetone. En effet, selon les dires de l‘heureux futur papa, la p'tite dernière de la fratrie pointait déjà ses adorables p'tits petons.
C’est donc monsieur Paturot qui s’était dévoué pour nous surveiller durant ces quatre heures de colle. Et ça promettait d’être interminable.
La semaine avait défilé rapidement.
Mercredi, le lendemain de l’attaque des bananes gominées, Virginie était venue me voir à l’interclasse, et m’avais presque fait exploser le palpitant :
« Marfeau, fa fait longtemps que tu n’es pas venu à la maison. Faudra que tu paffes un de fes quatre, tu verras, j’ai changé plein de trucs dans ma chambre ! »
Boumboumboumboumboum !
Une charge de cavalerie dans ma cage thoracique.
J’avait réussi à convenir, après avoir dégluti ma salive, que samedi après midi ça serait cool, après la colle, sauf que sa daronne avais promis de l’emmener faire les boutiques au Val d’Europe. Une occasion que virginie ne pouvait décemment pas refuser.
Jeudi, il avait fait un temps pourri, nous rappelant que l’hivers n’était pas bien loin et surtout que les Convers, par temps de pluie diluvienne, c’est pas le Top.
Vendredi, je quittais la classe un peu plus tôt. J’avais essayé de me remettre à mon roman, mais rien à faire. Trop de choses dans la tête. Surtout qu’il m’avait semblé apercevoir les silhouettes des trolls, tapis dans le hall de leur immeuble, sur le chemin du retour vers l’arrêt du bus. Heureusement, la pluie qui tombait sans discontinuer depuis la veille était aussi nuisible pour mes pauvres baskets que pour leur toison huileuse mais pas forcément waterproof. J’avais un peu accéléré le pas, laissant rapidement derrière moi le bout incandescent de leurs cigarettes nocives.
Toute la semaine, j’avais eu droit aux remontrances de ma mère.
La voix mêlée de colère et de crainte.
- Mon petit Marceau, dans quelle galère t’es-tu fourré ? Mince, il parait qu’ils sont dangereux ! La mauvaise influence de Momo, tu devrais faire attention, je ne t’ais pas appris à te battre comme un ninja… etc. etc.
Et de conclure :
- S’ils touchent un seul de tes cheveux, ils auront affaire à moi !
Et oui, ma mère, si on embêtait son petit garçon, elle se transformait en Wonder Woman. Une guerrière frénétique que rien ne pouvait plus arrêter.
J’avoue cependant que je la voyais mal se frotter aux frères Christini, ma daronne.
Pas très grande, toute frêle même, les cheveux souvent noués en queue de cheval, elle n’avait pourtant rien de Lara Croft.
Mais derrière ses petites lunettes carrées, ses yeux verts étaient remplis d’amour quand ils se posaient sur moi.
Et tout le monde sait que l’amour donne des ailes !
Alors pourquoi pas des super pouvoirs qui lui permettraient de fracasser les mâchoires des trois frangins s’ils osaient s’approcher trop près de son petit Marceau adoré.
L’image me faisait sourire.
Ma daronne, en mode Kill Bill, démembrant à tours de bras les trolls incrédules ne comprenant même pas ce qui leur arrivait.
Ce samedi matin, le soleil allait faire son come back. (Dixit la météo de la veille.) Mais le froid aussi.
Maman avait décidé de nous accompagner en voiture, Thomas et moi, jusqu’au lycée. J’imagine que c’était un peu pour exorciser la crainte d’une mauvaise rencontre aux alentours de la cité des Presles.
Sur le chemin, nous avions croisé Momo, à pied. Il remontait, vouté, l‘avenue Gabriel Peri, contournant la bute Pinson par l‘ouest. Il avait du louper le bus, comme souvent. Sept kilomètres à pied, avec un peu de chance et s’il ne s’arrêtait pas au premier troquet pour se réchauffer, il arriverait juste à l’heure, lundi matin pour la reprise des cours.
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| Non ce n'est pas le Jocker arpentant les ruelles de Gotham. C'est juste Momo qui vient de louper son bus, comme d'hab, et sera à la bourre comme d'hab aussi. |
Ma mère consentit à s’arrêter pour le faire monter à l‘arrière, à côté de Thomas qui terminait son Kinder surprise et venait de déplier le plan lui permettant d‘assembler un hélicoptère en plastique jaune et rouge.
C’était la moindre des choses que M'man au cœur tendre vienne au secours de notre pote. En plus il caillait comme au pôle nord avant le réchauffement climatique, et momo semblait frigorifié. Tout sourire et carrément reconnaissant, il s’engouffra dans l’Opel dont l’habitacle avait eu le temps de dégeler malgré l‘absence de clim.
Pour l’occasion de la colle, Momo avait bien compris la leçon niveau vestimentaire. Il avait enfilé un teeshirt blanc, sans la moindre inscription qui aurait pu lui attirer les foudres de monsieur O. Piquet, sous une veste Addidas un peu défraichie aux coudes. Par moins trois degrés, c'était quand même un chouilla limite niveau protection thermique.
Par contre, il avait teint ses mèches rebelles d’un beau vert stabylo radioactif. Du coup, le bougre ressemblait au Jocker, l'ennemi du Batman.
Ce qui bien entendu déclencha l’hilarité générale.
- Ben quoi ? Protesta Momo, tout en frictionnant énergiquement les boucles rousses de Thomas, Si tu veux, il m’en reste un fond de flacon. Me suis toujours demandé c’que ça donne quand tu mélanges du vert et du orange !
Le reste du trajet se fit dans une étonnante bonne humeur, compte-tenu des circonstances.
Maman nous déposa devant les grilles désertes du lycée Feyder, ( juste un vieux monsieur qui promenait son caniche, à moins que ce ne soit l’inverse.) et ne redémarra pas avant de s’être assurée que nous étions bien rentrés sains et saufs au cœur de l’établissement.
- Alors, jeunes gens, ça vous dit quatre heures d’équations en ma compagnie ?
Monsieur Paturot avait un autre talent que je venais de découvrir.
Le sens de l’humour.
Bien cynique, quand même.
Non, ça ne nous enchantait pas du tout, mais alors pas du tout du tout.
Même Thomas, notre génie pré pubère, fit la grimace. Il faut dire qu’il alignait des 20/20 dans toutes les matières, sauf deux : La gym et les maths.
Zéro pointé toute l’année en éducation physique et sportive. Et encore, Mademoiselle Vignot, la prof, était sympa, tant il aurait largement mérité une note négative.
C’est pas bien de se moquer des infirmes, et Thomas était asthmatique. Avec comme principaux allergènes connus, les stades et les gymnases. Sans doute un problème avec les revêtements.
Pour les maths, notre pote n’était pas vraiment mauvais, jamais une note en dessous de la moyenne, mais jamais au dessus non plus. Tout juste moyen, peut mieux faire. En Maths, Virginie était loin devant. Probablement grâce à sa daronne qui aimait bien les chiffres. Surtout ceux inscrits sur les billets.
Par contre, pour toutes les autres matières, Thomas, il t’alignait des scores dignes de figurer dans le Guiness. Jamais une trace de Bic rouge sur ses copies.
En histoire géo, le summum :
Marignan ? 15 cent 15 !
Bingo !
Le prof n’avait même pas le temps de poser la question, que Thomas était déjà debout, bras tendu et envoyait la réponse.
Et nous, comme un seule homme, avec Momo, on l’applaudissait à tout va ! (Une bonne excuse pour mettre un peu d’ambiance dans la classe.)
Momo, c’était l’antithèse.
Archi nul partout, sauf en gym. Malgré tout, Melle Vignot ne pouvait pas le saquer, et ses notes s’en ressentaient. Il faut dire que l’ignoble lui avait attaché ses lacets de baskets si fort au début de l’année, qu’elle avait du aller chercher une paire de ciseaux pour les désolidariser. Des nœuds que même dans la marine, ils n’avaient jamais vu ça !
Du grand Momo, toujours à travailler sa réputation.
Moi, j’étais entre les deux. Un élève moyen. Parfois attentif, souvent dissipé. Mais il faut dire que mon voisin de classe y était pour quelque chose. Si je m’étais appelé autrement, j’aurais peut-être eu de meilleurs résultats scolaires.
Changer de nom, c’est quand même un lourd sacrifice pour gagner un point ou deux de moyenne, non ?
- Mais j’ai une bien meilleure idée pour occuper cette matinée ensoleillée, enchaina monsieur Paturot, tandis qu'il s’approchait de nous avec un gros bloc de feuilles blanches. Voilà qui nous prévoyait bien des misères à venir.
Nous avions été séparés, bien entendu.
Thomas occupait la première place de la rangée de gauche, près de la fenêtre. On avait une vue imprenable sur la cour du lycée, et on commençait à apercevoir un peu de ciel bleu, dissipant les bandes de brouillard. La brumasse mettait d'ailleurs tout son temps pour déguerpir, style « C’est le Week-end, faut pas trop me presser. »
Momo était perdu à l’opposé, dans le coin en bas à droite, près de la carte du monde dont il s’apprêterait à redéfinir les frontières dès qu’il aurait sorti sa trousse de crayons, s’il ne l’avait pas oubliée.
Et ma pomme, comme pour mes performances scolaires, j’occupais le centre de la diagonale virtuelle qui les reliait tous les deux.
Qu’est-ce qu’il nous mijotait, le prof, avec son sourire énigmatique ?
- Hé, M’sieur, vous l’ avez pas mis votre teeshirt de Newton-qui-tire-la-langue aujourd’hui, lança Momo, un rien irrespectueux ?
C’était vrai, en plus. Le polo qu’il portait était tout aussi décati que celui qu’on lui connaissait, mais nul trace du visage grimaçant et de son MC2 immortalisés sur le vieux tissus 100% acrylique qu‘il arborait habituellement.
La légende était donc vraie. Monsieur Paturot changeait bien de déguisement le week-end.
- Hé, M’sieur, c’est jour de lessive aujourd’hui, c’est pour ça, insista Momo?
J’avais envie de glousser, même si je trouvais que mon pote allait un peu trop loin. Encore une réplique comme celle-là et il aurait franchi la ligne rouge.
C’est vrai quoi. Ma mère m’avait toujours appris le respect qu’on devait aux adultes, surtout ceux en charge de nous donner les armes pour nous défendre dans notre vie future. Et même s’ils ne ressemblaient à rien, le respect des anciens, c’était la base.
Monsieur Paturot ne releva pas le petit pic de Momo et lui tendit une dizaine de feuilles blanches. Remontant vers l’estrade, il fit de même pour moi et pareil pour Thomas qui avait déjà sorti son attirail de pro : Un stylo quatre couleurs, une règle de 30 centimètres, Un stylo plume encre turquoise et un effaceur Pikatchu. Sans oublier une barre de céréales chocolatée, et un petit sachet de compote de pommes à boire. Et l'hélico de plastique, sa nouvelle mascotte avant le prochain cadeau Kinder hebdomadaire.
C’est à c’est instant que je compris ce qui faisait pouffer Momo.
Le prof n’avait pas changé de teeshirt, il l’avait simplement mis à l’envers, le devant derrière. Et le Newton/Einstein qui nous faisait face maintenant nous tirait la langue !
Ça aurait du dégénérer en un énorme fou rire, mais la porte de la classe s’ouvrit brutalement sur un monsieur Piquet, en tenue sportwear. Le dirlo était sapé comme un milord à la cool et sentait l’aftershave au moins jusqu’aux départements limitrophes.
Nous nous levâmes. Une chaise tomba faisant un gros badaboum. (Devinez laquelle !)
- Je venais juste vérifier que ces tristes individus n’avaient pas oublié ce petit rendez-vous matinal, dit il en paluchant le prof sans cesser de nous regarder de son regard sévère. Enfin surtout Momo. Sa couleur de cheveux devait y être pour beaucoup !
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| Momo fait certainement référence au tribunal de la Haye, vous croyez pas ? |
Le proviseur devait avoir un cours de tennis ce matin-là, comme en témoignait le sac de sport qu’il tenait de son autre main.
Il remercia le prof d’avoir remplacé au pied levé les deux surveillants indisponibles et, nous accordant un dernier regard, s’éclipsa par où il était entré, sans la moindre remarque concernant Momo et sa tronche de pseudo Jocker hilare.
Il devait certainement avoir un rencard avec une dame. Deux raquettes dans son sac de sport, l’aftershave et cette tenue classe et décontractée qui ne lui était pas habituelle. Autant de preuves auxquelles on pouvait ajouter le fait qu‘il n‘avait pas fait un infarctus en découvrant la touffe verdâtre trônant sur la tête du petit diable qui semblait le narguer du fond de la classe. Un moment, j’ai donc imaginé que c’était avec Madame Chafouine, ce qui me déclencha un nouveau sourire involontaire. Pauvre madame Chafouine avec son chignon strict et ses lunettes rondes. Bientôt la retraite, ça gentillesse nous manquera à tous. Et si c’était avec Melle Vignot ? Non, trop jeune, elle aurait pu être sa fille.
En tous cas, bon vent Monsieur le proviseur. Te fais pas un tour de reins quand même.
Monsieur Paturot reprit les rennes.
- Jeunes gens, j’ai une bien meilleure idée ce matin que de vous faire aligner des x et des y sur des fonctions abstraites. Nous aurons largement du temps à consacrer aux mathématiques lundi prochain. Considérez cela comme un petit test. Je vous demande de donner le meilleur de vous-même, et cela me permettra de mieux vous connaitre. Messieurs, prenez vos papiers et vos crayons. Vous avez un peu moins de quatre heures pour rédiger le premier chapitre d’un roman que vous allez imaginer.
- Un roman, protesta Momo ? C’est pas fairplay, ça , m’sieur !
Thomas était déjà au travail.
Moi, j’avais reçu comme un uppercut en plein plexus et je me demandais juste si j’allais bientôt me réveiller.
Mr Paturot me fixait intensément, comme pour me dire :
« cette fois, mon garçon, tu ne peux plus reculer ! »



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