Petit interlude avant de passer à la suite, car il me parait important de planter le décor de manière plus précise.
Ma mère et moi habitions dans la commune de Pierrefitte, un petit pavillon comme il en fleurit tant dans la plupart des agglomérations banlieusardes.
Enclavée entre Villetaneuse à l’ouest, Stains à l’est, Saint-Denis au sud et Sarcelles au nord, Pierrefitte-sur-Seine, la ville qui avait l’honneur de nous héberger, était une commune de la Seine Saint-Denis, à la frontière du val d’Oise. A dix kilomètres au dessus de Paris, et à pareille distance en dessous des premiers champs verdoyants où l’on pouvait encore croiser, aux pieds des pylônes électriques, des vaches repues ( Non, Momo, STP, ne rajoute rien !), broutant une herbe graisseuse certainement enduite de résidus de kérosène. L’aéroport international de Charles de Gaule n’étant situé qu’à une quinzaine de minutes en RER.
Je ne sais pas si elles produisaient du lait, ces vaches-là, mais sérieux, l’idée même d’en boire un jour par inadvertance me filait la gerbe. Tiens, leur lait, si ça se trouve, tu pouvais même t’en servir de carburant pour faire rouler ta bagnole. Faudra que j’essaie, un jour. P’t-être pas avec la pauvre Opel Corsa turquoise de Mam, pas certain qu’elle puisse résister à un tel traitement.
![]() |
| D'après la mythique couv des Pink Floyd : Atom heart mother. |
Si vous voulez vérifier par vous-même l’existence de ces mammifères à fortes mamelles productrices d’un nectar blanchâtre au gout d’hydrocarbure prononcé, vous n’avez qu’à suivre la nationale 1 en direction de Sarcelles, vous passez Villiers-le-Bel, et en haut de la côte, vous y êtes. Comme sur une carte postale. Les champs, les vaches, les pylônes à haute tension et le gros airbus pollueur qui prend son envol juste au dessus.
Sans tomber dans des descriptions interminables à la Victor Hugo, Pierrefitte était traversée en deux par ladite N1 qui filait ensuite tout droit vers l’Oise et ses immenses exploitations de canne à sucre. (A moins que ce soit de la betterave à sucre, faudra que je demande à la prof de géo.).
Tiens, à propos de Victor Hugo, j’en ai une bien bonne à vous raconter.
L’année dernière, vous savez quoi ? J’avais planqué Notre dame de Paris dans le frigo.
(ce gros bouquin qui démarre à la page 150, après une description interminable de la cathédrale, dans tous ses détails, ombres et lumières comprises et jusqu’à la moindre gargouille de pierre).
La tête de Mam quand elle avait voulu se servir un verre de Cranberry bien frais !
- Marceau ? C’est toi qui a rangé le Victor Hugo dans le frigidaire ?
- Oui, Mam, c’est Hugo frais !
Hugues Auffray !
Le mec à la guitare qui chantait Céline sur son fameux trois mats.
Souvenirs de colo.
Je me suis bien bidonné.
Maman aussi.
Oui, bon, revenons à nos moutons. Ou plutôt à nos vaches laitières.
Je disais que l’illustre nationale 1 coupait Pierrefitte en deux comme un coup de cutter, bien droit et vertical. Un détail qui a son importance.
A l‘ouest, le Pierrefitte village, avec ses petits commerces de proximité de part et d’autre de la rue de Paris, sa vieille église où fleurissaient les affichettes du pari communiste sur lesquelles on pouvait lire : « Non ! » en gros. Et des trucs en plus petit que personne ne prenait jamais la peine de déchiffrer.
La mairie de briques rouges marquait l’entrée de la rue principale, surplombée par la butte Pinson, elle-même coiffée par le bois de Richebourg.
Et oui, en banlieue aussi on a des bois. On peut même y croiser des glands.
Pour accéder à la colline boisée qui culminait à près de cent mètres, deux solutions :
La plus simple était de prendre l’avenue Charles de Gaule qui se terminait à l’orée du bois de Richebourg.
Pour les courageux, plus au nord, la côte 22. On l’appelait ainsi car elle était bien pentue cette voie d’accès. 22 degrés pour être précis. Quand on était gamins, l’hiver, si on avait eu la chance d’une météo floconneuse, je vous raconte pas les gamelles qu’on se prenait avec nos luges bricolées dans des boites en carton.
La butte pinson, c’était quand même quelque-chose. Au début des années 1900, l’exploitation de gypse y battait son plein, des trous bien profonds dans la terre et qui n’ont jamais été rebouchés depuis. L’eau de ruissellement y formait des lacs sombres et huileux que des clôtures barbelées délimitaient pour en interdire l’accès. ( Dommage, certains étés, avec Momo, on aurait bien aimé en tester la profondeur. Et va savoir, peut-être même qu'on y aurait dégotté un fabuleux filon de kryptonite ?)
On pouvait même y trouver les vestiges d’un ancien fortin qui avait accueilli une vingtaine de pièces d’artillerie destinées à défendre Paris dans une guerre, je sais plus laquelle, excusez mes lacunes, mais y en a eu tellement… On dit même que le Général Leclerc, (vous savez, le mec inventeur du char qui peut soi disant tirer en roulant, comme la Batmobile, ancêtre du plus connu Edouard, gérant de la plupart des enseignes de grandes surfaces de la région), avait séjourné dans le bois de Richebourg avec sa p’tite tente, sa p’tite cantine et ses belles médailles. Ça devait être sous Napoléon si mes notes d’histoire étaient exactes.
De l’autre côté de la N1, Pierrefitte zone.
J’avoue, là, je vais un peu caricaturer :
La partie Est de ma ville était un ensemble de cités les unes plus moches que les autres, articulées autour de la gare RER.
La palme de la laideur revenait cependant à la cité des poètes. (Aussi appelée cité rose, va savoir pourquoi ?) Aujourd’hui, après sa démolition il y a un an, l’ex cité rose ressemblait à la bande de Gaza après les bombes. Avant, c’était encore pire. On aurait dit un château fort mais dont les murailles déchiquetées avaient été dressées pour se protéger de l‘intérieur. Un cour centrale circulaire, ceinturée de bâtiments avec des prolongations en rayons de soleil, et à laquelle on accédait par de multiples coursives et chemins de traverse. Manquait plus que les mâchicoulis au sommet de l’édifice pour se croire projeté au moyen âge. Heureusement que les paraboles qui prospéraient sur les façades nous rappelaient que nous avions franchi l’an 2000 et même la fin du monde de 2012.
La cité des poètes.
Sauf que les poètes qui y exerçaient leur art à l’époque, avaient troqué leurs plumes pour des surins et qu’ils t’écrivaient leurs vers à même la couenne si tu avais l’inconscience de t’y aventurer.
Là-bas, il fallait mieux y aller en slip, comme dans la guerre des boutons. Mais en plus corsé, quand même. Et oui, si j’avais su, j’aurais pas v’nu !
![]() |
| Bienvenue dans le Mordor ! |
Sérieux, les architectes et les urbanistes avec vos belles cravates et vos certitudes à trois balles, faudrait voire à arrêter la snifette avant de vous mettre à la planche à dessins. Même qu‘on devrait vous forcer à y habiter dans vos cages à poules. Encore des baffes qui se perdent !
Les autres cités de Pierrefitte étaient heureusement moins tristement médiatiques que la célèbre cité rose.
Pêle-mêle : Les Fauvettes, les Joncherolles, la cité des marronniers, et j’en passe. Mais aucune de ces agglomérations ne pouvait rivaliser en mauvaise réputation avec la mythique cité des poètes.
D’ailleurs, mon pote Momo habitait les Joncherolles et s’y promenait sans problème et sans crainte pour son futal. A la réflexion, qui en voudrait à son bas de survet Addidas mité, avec les bandes blanches à la starsky et Hutch sur le côté ?
Pour continuer à schématiser, on peut dire que les gros bourgeois libéraux adeptes de la secte du CAC 40 créchaient à Pierrefitte village tandis que les prolos et autres RMIstes, étaient cantonnés de l’autre côté de la nationale.
Hé, me jetez pas de pierres, j’ai bien dit pour schématiser !
La preuve, ma mère et moi, habitions un petit pavillon de meulières, sur deux niveaux, avenue du Mal Foch (Un collègue au Général Leclerc) et on était loin d’être d’affreux rentiers capitalistes exploiteurs du pauvre peuple réduit en esclavage. Pourtant, on était du bon côté de la nationale, pas très loin de la butte pinson, dans le prolongement de la côte 22°.
Ma mère travaillait (dur) à l’hôpital Delafontaine de Saint Denis.
Infirmière et fière de son métier. ( Pas tous les jours, faut pas abuser.) Au service des urgences. Souvent, elle était de garde de nuit, et je restais seul dans notre petit pavillon. Mais j’avais l’habitude. Et puis j’en profitais pour jouer des heures avec mes potes de guilde. Bonjour le réveil au petit matin.
Mon paternel ?
A vrai dire, je n’en avais aucun souvenir. Juste une vieille photo abimée que maman m’avait montrée il y a quelques années. On y voyait ma mère, rayonnante avec son gros bidon, ( moi dedans, en train de faire le sourire d’usage au photographe.) et un monsieur assez grand qui la tenait par les épaules. La photo n’était pas de bonne qualité, et impossible de distinguer avec précision les traits de mon père. Tout ce qu’on pouvait dire, c’est qu’il avait deux yeux, une bouche et un nez. Des cheveux bruns coupés courts aussi.
Sujet délicat.
Je m’étais fait à l’idée qu‘il avait du décamper pendant la grossesse de m’mam, ou peu de temps après.
J’évitais donc d‘en parler.
Mais franchement, j’aurais bien aimé savoir.
Notre pavillon comportait deux niveaux.
Au rez-de-chaussée, la porte d’entrée s’ouvrait sur un salon double ou trônait la TV Samsung à écran plat reliée à ma vieille PS3. Un fauteuil de cuir marron usé, probablement par mes fesses, était recouvert d’une couette pour en masquer les zones défraichies. Une table en teck, au centre, pouvait accueillir maximum six convives, allez, huit si on se serrait un peu. Une petite cuisine et les toilettes occupaient l’espace restant.
A l’étage, nos deux chambres, celle de maman et la mienne, la petite salle de bain et une minuscule pièce qui servait de dressing mais était devenue un débarras au fil du temps.
Fonction d’ailleurs partagée avec la cave, Tellement remplie de trucs inutiles que maman avait depuis longtemps abandonné l’idée même d’y ranger sa petite voiture. Si on fouillait un peu, pas certain qu’on pourrait y dénicher un trésor. Par contre, un vélo sans selle, ça, c’est sûr qu’on pourrait en trouver un.
Y a des larrons un peu zarbis quand même. Un jour, j’avais laissé mon vélo, accroché devant la boulangerie, et quand j’étais ressorti avec mon pain au chocolat croustillant, la selle avait disparue. Je soupçonnais David, un p’tit voleur qui zonait dans le coin. Mais aucune preuve formelle pour le coincer. Momo avait essayé de me réconforter : « C’est pas grave, Marceau, j’vais t’en retrouver une, de selle ! »
Je vous raconte pas ce qu'il m'avait rapporté le lendemain dans un sac en plastique.
Depuis ce jour, ma bicyclette estropiée n’avait plus quitté la cave en compagnie de monceaux de trucs inutiles.
Un de ces quatre, faudrait bien qu’on prenne notre courage à deux mains, maman et moi, pour faire le tri et aller donner à manger aux monstres du trottoir.
Ah, détail important, j’ai failli oublier de mentionner le petit jardin de 20 mètres carrés à l’arrière de la maison, auquel on accédait par la porte de la cuisine. L’endroit était devenu une forêt de bambous chaotiques qui étendaient leur rhizomes tentaculaires, traversant la terre, comme une créature végétale innommable sortie d’une nouvelle terrifiante de Lovecraft. C’est au fond du jardinet que feu Mao, mon lapin chéri, reposait en paix. Mais j’y reviendrai un peu plus loin.
De la fenêtre de ma chambre je pouvais voir le petit immeuble de trois niveaux en face, où habitait , tout en haut, mon pote Thomas.
Avec nos lampes électriques on se parlait en morse. ( Thomas n’avait non seulement pas de compte facebook, mais en plus, ses parents lui confisquaient son portable dès qu’il regagnait sa chambre, juste après le bulletin météo de 20 heures 30.)
Un peu plus compliqué que la rédaction d’un SMS, mais on s’y était habitué.
Par contre, impossible de voir la chambre de Virginie qui habitait à la limite nord de Pierrefitte, un appartement dans une résidence cossue, juste en face du cimetière.
Dommage.
Bon, j’espère que j’ai pas été aussi barbant que pépère Hugo dans cette longue description.
Promis, au prochain chapitre , il se passera certainement quelque chose.















