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vendredi 28 novembre 2014

Chapitre 8 : 93380 Pierrefitte.








Petit interlude avant de passer à la suite, car il me parait important de planter le décor de manière plus précise.
Ma mère et moi habitions dans la commune de Pierrefitte, un petit pavillon comme il en fleurit tant dans la plupart des agglomérations banlieusardes.
Enclavée entre Villetaneuse à l’ouest, Stains à l’est, Saint-Denis au sud et Sarcelles au nord, Pierrefitte-sur-Seine, la ville qui avait l’honneur de nous héberger, était une commune de la Seine Saint-Denis, à la frontière du val d’Oise. A dix kilomètres au dessus de Paris, et à pareille distance en dessous des premiers champs verdoyants où l’on pouvait encore croiser, aux pieds des pylônes électriques, des vaches repues ( Non, Momo, STP, ne rajoute rien !), broutant une herbe graisseuse certainement enduite de résidus de kérosène. L’aéroport international de Charles de Gaule n’étant situé qu’à une quinzaine de minutes en RER.
Je ne sais pas si elles produisaient du lait, ces vaches-là, mais sérieux,  l’idée même d’en boire un jour par inadvertance me filait la gerbe. Tiens, leur lait, si ça se trouve, tu pouvais même t’en servir de carburant pour faire rouler ta bagnole.  Faudra que j’essaie, un jour.  P’t-être pas avec la pauvre Opel Corsa turquoise de Mam, pas certain qu’elle puisse résister à un tel traitement.

D'après la mythique couv des Pink Floyd :
Atom heart mother.

Si vous voulez vérifier par vous-même l’existence de ces mammifères à fortes mamelles productrices d’un nectar blanchâtre au gout d’hydrocarbure prononcé, vous n’avez qu’à suivre la nationale 1 en direction de Sarcelles, vous passez Villiers-le-Bel, et en haut de la côte, vous y êtes. Comme sur une carte postale. Les champs, les vaches, les pylônes à haute tension et le gros airbus pollueur qui prend son envol juste au dessus.
Sans tomber dans des descriptions interminables à la Victor Hugo, Pierrefitte était traversée en deux par ladite N1 qui filait ensuite tout droit vers l’Oise et ses immenses exploitations de canne à sucre. (A moins que ce soit de la betterave à sucre, faudra que je demande à la prof de géo.).

Tiens, à propos de Victor Hugo, j’en ai une bien bonne à vous raconter.
L’année dernière, vous savez quoi ? J’avais planqué Notre dame de Paris dans le frigo.
(ce gros bouquin qui démarre à la page 150, après une description interminable de la cathédrale, dans tous ses détails, ombres et lumières comprises et jusqu’à la moindre gargouille de pierre).
La tête de Mam quand elle avait voulu se servir un verre de Cranberry  bien frais !
- Marceau ? C’est toi qui a rangé le Victor Hugo dans le frigidaire ?
- Oui, Mam, c’est Hugo frais !
Hugues Auffray !
Le mec à la guitare qui chantait Céline sur son fameux trois mats.
Souvenirs de colo.
Je me suis bien bidonné.
Maman aussi.

Oui, bon, revenons à nos moutons. Ou plutôt à nos vaches laitières.
Je disais que l’illustre nationale 1 coupait Pierrefitte en deux comme un coup de cutter, bien droit et vertical. Un détail qui a son importance.
A l‘ouest, le Pierrefitte village, avec ses petits commerces de proximité de part et d’autre de la rue de Paris, sa vieille église où fleurissaient les affichettes du pari communiste sur lesquelles on pouvait lire : «  Non ! » en gros. Et des trucs en plus petit que personne ne prenait jamais la peine de déchiffrer.
La mairie de briques rouges marquait l’entrée de la rue principale, surplombée par la butte Pinson, elle-même coiffée par le bois de Richebourg.
Et oui, en banlieue aussi on a des bois. On peut même y croiser des glands.
Pour accéder à la colline boisée qui culminait à près de cent mètres, deux solutions :
La plus simple était de prendre l’avenue Charles de Gaule qui se terminait à l’orée du bois de Richebourg.
Pour les courageux, plus au nord, la côte 22. On l’appelait ainsi car elle était bien pentue cette voie d’accès. 22 degrés pour être précis. Quand on était gamins, l’hiver, si on avait eu la chance d’une météo floconneuse, je vous raconte pas les gamelles qu’on se prenait avec nos luges bricolées dans des boites en carton.

La butte pinson, c’était quand même quelque-chose. Au début des années 1900,  l’exploitation de gypse y battait son plein, des trous bien profonds dans la terre et qui n’ont jamais été rebouchés depuis. L’eau de ruissellement y formait des lacs sombres et huileux que des clôtures barbelées délimitaient pour en interdire l’accès. ( Dommage, certains étés, avec Momo, on aurait bien aimé en tester la profondeur. Et va savoir, peut-être même qu'on y aurait dégotté un fabuleux filon de kryptonite ?)
On pouvait même y trouver les vestiges d’un ancien fortin qui avait accueilli une vingtaine de pièces d’artillerie destinées à défendre Paris dans une guerre, je sais plus laquelle, excusez mes lacunes, mais y en a eu tellement…  On dit même que le Général Leclerc, (vous savez, le mec inventeur du char qui peut soi disant tirer en roulant, comme la Batmobile,  ancêtre du plus connu Edouard, gérant de la plupart des enseignes de grandes surfaces de la région), avait séjourné dans le bois de Richebourg avec sa p’tite tente, sa p’tite cantine et ses belles médailles. Ça devait être sous Napoléon si mes notes d’histoire étaient exactes.

De l’autre côté de la N1, Pierrefitte zone.
J’avoue, là, je vais un peu caricaturer :

La partie Est de ma ville était un ensemble de cités les unes plus moches que les autres, articulées autour de la gare RER.
La palme de la laideur revenait cependant à la cité des poètes. (Aussi appelée cité rose, va savoir pourquoi ?) Aujourd’hui, après sa démolition il y a un an, l’ex cité rose ressemblait à la bande de Gaza après les bombes. Avant, c’était encore pire. On aurait dit un château fort mais dont les murailles déchiquetées avaient été dressées pour se protéger de l‘intérieur. Un cour centrale circulaire, ceinturée de bâtiments avec des prolongations en rayons de soleil, et à laquelle on accédait par de multiples coursives et chemins de traverse. Manquait plus que les mâchicoulis au sommet de l’édifice pour se croire projeté au moyen âge. Heureusement que les paraboles qui prospéraient sur les façades nous rappelaient que nous avions franchi l’an 2000 et même la fin du monde de 2012.
La cité des poètes.
Sauf que les poètes qui y exerçaient leur art à l’époque, avaient troqué leurs plumes pour des surins et qu’ils t’écrivaient leurs vers à même la couenne si tu avais l’inconscience de t’y aventurer.
Là-bas, il fallait mieux y aller en slip, comme dans la guerre des boutons. Mais en plus corsé, quand même. Et oui, si j’avais su, j’aurais pas v’nu !

Bienvenue dans le Mordor !
Bon, Ok, y avait pas que des malandrins dans cette cité. Même qu’une majorité de gens normaux y habitaient, certainement à leur grand désespoir en constatant l‘enfer qu‘était devenu le paradis vendu par des promoteurs peu scrupuleux. Sauf que ces gens-là, on en parlait pas trop au 20 heures de Claire Chazal.

Sérieux, les architectes et les urbanistes avec vos belles cravates et vos certitudes à trois balles, faudrait voire à arrêter la snifette avant de vous mettre à la planche à dessins. Même qu‘on devrait vous forcer à y habiter dans vos cages à poules.  Encore des baffes qui se perdent !

Les autres cités de Pierrefitte étaient heureusement moins tristement médiatiques que la célèbre cité rose.
Pêle-mêle : Les Fauvettes, les Joncherolles, la cité des marronniers, et j’en passe. Mais aucune de ces agglomérations ne pouvait rivaliser en mauvaise réputation avec la mythique cité des poètes.
D’ailleurs, mon pote Momo habitait les Joncherolles et s’y promenait sans problème et sans crainte pour son futal. A la réflexion, qui en voudrait à son bas de survet Addidas mité, avec les bandes blanches à la starsky et Hutch sur le côté ?
Pour continuer à schématiser, on peut dire que les gros bourgeois libéraux adeptes de la secte du CAC 40 créchaient à Pierrefitte village tandis que les prolos et autres RMIstes, étaient cantonnés de l’autre côté de la nationale.
Hé, me jetez pas de pierres, j’ai bien dit pour schématiser !
La preuve, ma mère et moi,  habitions un petit pavillon de  meulières, sur deux niveaux, avenue du Mal Foch (Un collègue au Général Leclerc) et on était loin d’être d’affreux rentiers capitalistes exploiteurs du pauvre peuple réduit en esclavage. Pourtant, on était du bon côté de la nationale, pas très loin de la butte pinson, dans le prolongement de la côte 22°.
Ma mère travaillait (dur) à l’hôpital Delafontaine de Saint Denis.
Infirmière et fière de son métier. ( Pas tous les jours, faut pas abuser.) Au service des urgences. Souvent, elle était de garde de nuit, et je restais seul dans notre petit pavillon. Mais j’avais l’habitude. Et puis j’en profitais pour jouer des heures avec mes potes de guilde. Bonjour le réveil au petit matin.

Mon paternel ?
A vrai dire, je n’en avais aucun souvenir. Juste une vieille photo abimée que maman m’avait montrée il y a quelques années. On y voyait ma mère, rayonnante avec son gros bidon, ( moi dedans, en train de faire le sourire d’usage au photographe.) et un monsieur assez grand qui la tenait par les épaules. La photo n’était pas de bonne qualité, et impossible de distinguer avec précision les traits de mon père. Tout ce qu’on pouvait dire, c’est qu’il avait deux yeux, une bouche et un nez. Des cheveux bruns coupés courts aussi.
Sujet délicat.
Je m’étais fait à l’idée qu‘il avait du décamper pendant la grossesse de m’mam, ou peu de temps après.
J’évitais donc d‘en parler.
Mais franchement, j’aurais bien aimé savoir.

Notre pavillon comportait deux niveaux.
Au rez-de-chaussée, la porte d’entrée s’ouvrait sur un salon double ou trônait la TV Samsung à écran plat reliée à ma vieille PS3. Un fauteuil de cuir marron usé, probablement par mes fesses, était recouvert d’une couette pour en masquer les zones défraichies. Une table en teck, au centre, pouvait accueillir maximum six convives, allez, huit si on se serrait un peu. Une petite cuisine et les toilettes occupaient l’espace restant.
A l’étage, nos deux chambres, celle de maman et la mienne, la petite salle de bain et une minuscule pièce qui servait de dressing mais était devenue un débarras au fil du temps.
Fonction d’ailleurs partagée avec la cave, Tellement remplie de trucs inutiles que maman avait depuis longtemps abandonné l’idée même d’y ranger sa petite voiture. Si on fouillait un peu, pas certain qu’on pourrait y dénicher un trésor. Par contre, un vélo sans selle, ça, c’est sûr qu’on pourrait en trouver un.
 Y a des larrons un peu zarbis quand même. Un jour, j’avais laissé mon vélo, accroché devant la boulangerie, et quand j’étais ressorti avec mon pain au chocolat croustillant, la selle avait disparue. Je soupçonnais David, un p’tit voleur qui zonait dans le coin. Mais aucune preuve formelle pour le coincer. Momo avait essayé de me réconforter : « C’est pas grave, Marceau, j’vais t’en retrouver une, de selle ! »
Je vous raconte pas ce qu'il m'avait rapporté le lendemain dans un sac en plastique.
Depuis ce jour, ma bicyclette estropiée n’avait plus quitté la cave en compagnie de monceaux de trucs inutiles.
Un de ces quatre, faudrait bien qu’on prenne notre courage à deux mains, maman et moi, pour faire le tri et aller donner à manger aux monstres du trottoir.

Ah, détail important, j’ai failli oublier de mentionner le petit jardin de 20 mètres carrés à l’arrière de la maison, auquel on accédait par la porte de la cuisine. L’endroit était devenu une forêt de bambous chaotiques qui étendaient leur rhizomes tentaculaires, traversant la terre, comme une créature végétale innommable sortie d’une nouvelle terrifiante de Lovecraft. C’est au fond du jardinet que feu Mao, mon lapin chéri, reposait en paix. Mais j’y reviendrai un peu plus loin.
 Pierrefitte, Avenue du Mal Foch.
A gauche, le petit pavillon de meulière, c'est là ou je crèche.
En face, tout en haut du seul immeuble de la rue, c'est la piaule de mon pote Thomas.
La photo a été prise un jour de grand beau temps.
La preuve, le ciel est bleu.



De la fenêtre de ma chambre je pouvais voir le petit immeuble de trois niveaux en face, où habitait , tout en haut, mon pote Thomas.
Avec nos lampes électriques on se parlait en morse. ( Thomas n’avait non seulement pas de compte facebook, mais en plus, ses parents lui confisquaient son portable dès qu’il regagnait sa chambre, juste après le bulletin météo de 20 heures 30.)
Un peu plus compliqué que la rédaction d’un SMS, mais on s’y était habitué.
Par contre, impossible de voir la chambre de Virginie qui habitait à la limite nord de Pierrefitte, un appartement dans une résidence cossue, juste en face du cimetière.
Dommage.

Bon, j’espère que j’ai pas été aussi barbant que pépère Hugo dans cette longue description.
Promis, au prochain chapitre , il se passera certainement quelque chose.

vendredi 21 novembre 2014

Chapitre 7 : Kingdom of wonders.





- je… oui, merci Virginie, moi aussi, heu, toi aussi. A demain…
Bip ! Bip ! Bip !
Elle avait raccroché.
 Je venais de rentrer au bercail depuis à peine cinq minutes, et mon Nokia s’était mis à sonner.
Et devinez qui m’appelait.
Virginie !
Oui, bon, facile, la réponse est écrite un peu plus haut.
Virginie m’appelait pour me remercier d’être intervenu ce matin. De l’avoir sauvée des griffes des Christini. D’avoir agi comme un vrai super héro. La totale, quoi !
Elle m’avais aussi demandé de remercier Momo de sa part à l’occasion. Mais moi, Marceau Martin, privilégié, j’avais eu droit à son coup de fil.
Enorme !
J’en étais tout excité.
Et vous savez ce qu’elle m’avait dit avant de raccrocher ?
« Fais de beaux rêves, Marfeau… »
Des beaux rêves, ça, c’est sur que j’allais en faire.
Si j’arrivais à m’endormir.
Je vous avais bien dit que cette journée avait été riche en péripéties.
J’embrassais mon Nokia. C’était le plus beau des portables. Même avec son écran fendillé qui pouvait faire croire qu’un 15 tonnes s’était acharné à lui rouler dessus.
Il y a quelques années de ça, Virginie, Momo, Thomas et moi formions un groupe uni comme les doigts de la main. (Avec Momo dans le rôle du majeur tendu, bien entendu). C’était juste après l’épisode du feveufurlalangue qui avait eu pour heureuse conséquence d‘intégrer Virginie à notre petit cercle.
Dès lors, on nous appelait le quatuor du collège Jean Jaures à Pierrefitte. Toujours ensemble, jamais bien loin les uns des autres.
A l’époque, Virginie ressemblait à un garçon manqué. Pantalon baggy couleur kaki, baskets blanches et teeshirt large de l’équipe de France de football, bleu, avec un énorme numéro dix au dos. 
Le comble, la seule dans le groupe qui adorait le foot, c’était la fille. Momo et moi à la limite, FIFA sur playstation, et encore, avec modération. Elle, sa chambre était un sanctuaire dédié aux stars du ballon rond. Tout son argent de poche passait dans les collections de vignettes auto collantes Pannini. Elle s’habillait comme un mec, parlait comme un mec et se battait comme un bonhomme. Un jour, un gros lourdingue avait eu le malheur de la traiter de fille qui aime les filles. Raison qui expliquait selon lui,  son problème de prononciation. Totalement vulgaire, et parfaitement déplacé.  En plein milieu de la classe elle était montée sur son bureau, avait choppé le rigolo et avait essayé de lui faire bouffer sa trousse, avec tous les crayons dedans ! Le prof d’anglais était intervenu au moment où Virginie s’apprêtait à lui faire déguster son compas par l‘oreille. Il avait eu du mal à les séparer.
Le club des quatre.
C’était le bon temps.
Et puis, petit à petit, Virginie s’était éloignée.
Au fur et à mesure que sa garde robe devenait plus, voire carrément féminine. La métamorphose avait commencé avec la disparition de son appareil dentaire pour se terminer avec sa première paire de chaussures à talons hauts. Elle avait trouvé d’autres compagnons, des filles pour la plupart, mais aussi des mecs relous, avec des mèches dans les yeux, des pantalons troués et des allures de surfers des bacs à sable. Elle avait décroché les posters de Ronaldo, Zizou et Ibrahimovic pour les remplacer par ceux de Tokio Hotel, Rihanna et Justin Bieber. Seul David Beckham avait encore le droit de s’afficher sur les murs de sa chambre. En tous cas, la dernière fois où j’y avais été invité, il y étais encore.
Et ça remonte à loin.
Qu’est-ce qui nous l’avait changée notre Virginie ?
Un truc qu’on appelle les hormones, sans doute.
Ouais.
Ben moi, je pense que les hormones, ça devrait être interdit dans l’alimentation des filles !
A l’époque, au fond de mon  jardin des secrets, bien avant que sa mère ne lui offre son premier soutif, j’étais déjà complètement accro d’elle. Mon trésor caché, sous la tonnelle de fer forgé, à l'ombre du grand chêne où j'avais gravé un cœur avec nos initiales.
Fais de beaux rêves, Marfeau…
Les conséquences de mon intervention ne se limitaient pas au retour de Virginie dans mon horizon.
Les frères Christini auraient leur revanche. C’est clair.
Mais ce soir, les trolls m’étaient complètement sortis de l’esprit, exclusivement focalisé sur le parfum, la voix, le regard de Virginie.
Demain…
Oui demain serait un autre jour.
Tandis que la pression retombait doucement, je repensais à mon roman.
Ce fameux chapitre 1 qui ne voulait pas démarrer.
La remarque de Thomas me revint en mémoire.
«  Ton rêve, ça ferait un bon début pour une histoire. »
Pas faux me dis-je, tandis que retentissait le vrombissement du ventilo de l’ordi qui s’allume. Suivi par la petite musique d’ouverture de Windows.
Alors que je m’apprêtais à lancer le traitement de texte, un détail me sauta immédiatement aux yeux : Dans la barre des tâches, en bas, une petite icône me signalait que j’étais de nouveau connecté à internet.
En rentrant, tout à l’heure, encore sous le coup de cette journée mémorable, j’en avait oublié ce  rituel qui durait depuis quatre semaines et qui consistait à éteindre/rallumer la box ADSL pour voir si ça fonctionnait à nouveau.
Yes !
Je n’étais plus banni de la toile.
J’allais pouvoir retrouver ma guilde.
Enchainer les instances dans mon MMORPG préféré.
Ce week-end, sur la vie de ma mère, j’allais rattraper le temps perdu. Deux jours non stop à pourfendre des mobs en série, à farmer comme un no life !
Heu, petit détail, samedi matin. Quatre heures de colle !
Tiens, du coup, pourquoi attendre samedi après midi ? Autant prendre de l’avance tout de suite avant le retour de M’man. Et tant pis pour les devoirs !
J’aurais bien le temps de voir ça avec Thomas avant de rentrer en classe.
Allez hop. Je lançais.
Page d’accueil.
Identifiant : MM_pourfendeur2Trolls
Mot de passe : Virginie95D
Le petit sablier de chargement qui tourne sur lui-même.
Et boum !
La cata !
« mot de passe incorrect. Veuillez réessayer ou contacter l’assistance si le problème persiste ! »
C’est pas possible ! C’est quoi ce gag ?
Quatre semaines privé de Wow et la galère qui continuait.
J’avais du faire une faute de frappe. On retentait !
Virginie95D, entrée.
Sablier.
Rebelote !
Message d’erreur !
C’était arrivé à Pons78, un mec de la guilde, son compte avait été piraté par des coréens. Un jour, pareil, impossible de se connecter, son mot de passe avait été changé par un hacker. Un petit génie du crime à la Fu-Manchu, bridé et malveillant et que j‘imaginais binoclard et rigolard, tout là bas, à l’autre bout du monde, planqué avec ses compères derrière son PC.

Ce soir, camarades hackers, opération pirate !
Nous attaquons le compte WoW de Marceau Martin !
A mon commandement, en avant !

Sérieux ! A quoi ça leur servait de piller des comptes de jeux en ligne à ces em……s virtuels. Pouvaient pas aller sévir sur les serveurs de la caisse d’épargne, ou ceux du pentagone, comme tout bon pirate informatique qui se respecte ?
Moi, MM_pourfendeur2Trolls, je leur avais pourtant rien fait !
Désabusé, je quittais la page d’accueil, et retournais à ma page blanche.
Chapitre 1 :
Non, ça ne viendrait pas ce soir.
Trop de trucs en Tête.
Virginie, le compte WOW piraté, le passage chez le proviseur, sans oublier la cerise sur le gâteau : les frères Christini en mode prédateurs, qui planifiaient de se confectionner une descente de lit avec ma couenne.
Je décidais d’aller faire un petit tour rapide sur le réseau social le plus en vogue, pour prévenir mes 287 amis facebookiens que j’étais de retour.
En espérant que ces maudits coréens, profitant de mon absence, ne me l’avaient pas également piraté, parce que, pour le coup, j’allais carrément péter un câble.
Non c’était bon.
Ça fonctionnait nickel.
Punaise, 185 notifications, 16 demandes en ami, 27 messages privés…
Il allait me falloir toute une vie pour lire  tout ça. Et plus encore si je voulais répondre…
Je choisis donc de rédiger un petit message bref, pour le reste, on verrait un autre jour.
«  Hello les mecs, j’suis de retour, j’étais en panne d’ADSL, mais bon, là, ça remarche. A+ »
Bref et concis. Juste pour expliquer pourquoi j’avais fait le mort depuis 4 semaines.
Au moment où j’allais me déconnecter, une pub sur la droite attira mon attention.
On appelle ça une pub ciblée.
Je ne sais pas comment ils faisaient, mais les mecs chez FB, à croire qu’ils connaissent tout de ta vie et de tes centres d’intérêt.
Je n’osais pas imaginer ce que Momo recevait comme pub ciblée, lui…
Quand à Thomas, il n’avait pas le droit d’avoir un compte facebook. Comme ça, au moins il était tranquille, et les espions du Net ne savaient même pas qu’il existait.
Ce qui n’était pas mon cas.
La pub représentait un dessin très coloré, dans le pure style manga coréen. (encore eux !). Au premier plan une superbe créature, genre héroïne dans un monde de fantasy. Je l’identifiais immédiatement comme une sorte de fée, puisque deux ailes de papillon lui sortaient du dos.

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Elle avait de grands yeux sombres aguicheurs, comme ceux d’une gazelle et qui semblaient me fixer. Certainement une illusion d’optique. Sa bouche charnue à demi ouverte lui donnait un air coquin, avec son petit tatouage en forme de pique sous l'angle externe de sa paupière droite. Classique pour émoustiller le client ciblé. (Toi, Ado, boutonneux et farci de testostérone, clique sur ce lien !). Des oreille en pointe, longues et fines jaillissaient de sa chevelure de jais taillée en mèches folles qui retombaient sur son front. Sa tenue vestimentaire, une sorte de caraco de cuir lacé sur une poitrine engageante et débordante était à la limite de ce qui était toléré avant d’attirer les foudres des censeurs de FB. Je ne vous parle pas du déhanché convenu mais ô combien provoquant.
Une bulle scintillante sortait de ses lèvres comme dans une bande dessinée : « Viens jouer avec moi ! Gratuit ! Tu ne pourras plus t’en passer ! »


En dessous, en lettrines pleine d’arabesques virevoltantes, on pouvait lire : Kingdom Of Wonders, le plus grand jeu de rôle en ligne entièrement gratuit.
Mais ce qui me fit vraiment tiquer, c’était le décors, derrière ma fée allumeuse.
Le sommet d'une petite colline verdoyante où s'épanouissaient des grands arbres dorés aux troncs biscornus. Je distinguais des silhouettes encapuchonnées vêtues de capes sombres priant devant un énorme monolithe noir parcouru de symboles étranges et iridescents.
J’imaginais qu’il s’agissait de druides ou de cultistes vénérant un dieu antédiluvien forcément maléfique prêt à se réveiller pour détruire le monde. Un truc classique vu et revu des centaines de fois.


Bref, une publicité racoleuse pour un jeu sois disant gratuit mais qui allait me couter un bras si je me laissais pigeonner. C’est vrai,  je ne risquais pas grand-chose vu que je n’avais pas l’âge d’avoir une CB. Mais c’était une image pour dire que cette pub, c’était forcément un attrape couillons.
Pourtant, je savais que j’allais cliquer sur l’annonce.
J’y étais obligé.
Impossible de résister.
Ce monolithe faisait naitre au plus profond de moi une sensation désagréable de déjà-vu.
Mais où ? Quand ? Dans quelles circonstances ?
Fais un effort, Marceau, tu dois te souvenir.
Ce monolithe, où l'as-tu rencontré ? Souviens-toi !
Bon sang ! Mais bien sûr, aucun doute possible...
Pas plus tard que la nuit passée.
Dans mon rêve.

vendredi 14 novembre 2014

Chapitre 6 : Injustice !



- Alors ? Comment ça s’est passé ?
Thomas était tout frétillant. Impatient de connaitre tous les détails de notre entrevue avec le proviseur.
Nous venions de sortir de son bureau, juste au début de l’interclasse de 10 heures 30, ce qui nous laissait dix bonnes minutes pour tout raconter à notre pote.
- On a une bonne et une mauvaise nouvelle, Thomas, fit Momo, l’air mystérieux, demi sourire en coin.
Qu’est-ce qu’il mijotait, avec son regard des mauvais jours ? Celui du petit diable qui s’apprête à faire une grosse bêtise.
- Mon certificat ? Ça n’a pas fonctionné ?
- Si, c’est la bonne nouvelle, merci mon pote, grâce à toi, on ne fera qu’une demi-journée de colle au lieu du samedi complet.
- Ah, super ! Je suis super content, mes amis. Si vous saviez, toujours un bonheur de venir en aide à mes vrais amis. Au catéchisme on m’a appris qu’il fallait toujours aider son prochain sans forcément en attendre quoi que ce soit en retour. Et, heu, la mauvaise nouvelle, c’est quoi ?
- Ben, méchamment, ça s’écrit avec deux M. Du coup, tu nous accompagnera samedi matin, Thomas.
Momo, sérieux, c’est abusé, regarde la tronche décomposée de Thomas…
Mais le bougre, sur sa lancée, enfonça même le clou jusqu’à la garde.
- En fait, méchamment, selon Piquet, ça s’écrit avec deux M et un T. Marceau, Momo et Thomas. Bienvenue au club des collés, amigo !
A cet instant j’aurai du immédiatement le rassurer et lui dire que c’était une blague. Ses yeux commençaient à rougir, et bientôt, deux grosses larmes couleraient sur ses joues. Mais je préférais que Momo prenne l’initiative d’arrêter ça tout de suite.
- C’est injuste, bredouilla Thomas dans un demi sanglot, vraiment injuste !
Soudain, Thomas se mit à cavaler vers l’établissement comme une fusée.
Lui qui n’était pas capable d’aligner dix mètres sans pomper désespérément sur sa ventoline, venait de nous faire une belle démonstration de démarrage en sprint et sans les starting block, s’il vous plait.
- je vais aller le voir ! J’exige une explication ! C’est pas juste !
Et il disparut de notre champ de vision, se faufilant et zigzagant avec une habilité peu coutumière parmi les groupes d’élèves qui n’avaient d’yeux que pour nous. (Les héros de la journée.)
- Momo, là vraiment, tu crains, mec ! Tu sais quoi ? Tes parents, ils auraient du t'inscrire au catéchisme, j'suis sur que ça t'aurais fait du bien !
- Ben quoi, faut bien s’marrer un peu, non ?
Aussi sec, je me lançais à la poursuite de mon pote indigné mais déterminé à lever cette pseudo injustice.
- Thomas, attends !
Bien trop tard.
J’avais la rage contre Momo que je devinais se marrer comme une baleine. Franchement, ça ne se faisait pas !
Dans le silence du couloir désert, j’entendais Thomas souffle court mais déterminé, un étage au dessus qui répétait dans un halètement maladif et sifflant la même rengaine : «  C’est pas juste ! Pfff ! C’est pas juste ! Pfff !»
C’est qu’il cavalait vite, le petit asthmatique, à croire que l’arbitraire était un bien meilleur remède que son inestimable flacon pressurisé.
Parvenu au troisième étage, celui du proviseur, je compris que c’était plié. Même en y mettant mes dernières ressources, jamais je ne rattraperai mon pote avant qu’il ne commette l’irréparable.
De toutes façons il avait déjà ouvert la porte du bureau de madame Chafouine, annexe de celui du dirlo, sans même frapper.
Campé sur ses deux petites jambes tremblotantes, l’index tendu et accusateur, de sa petite voix haut perchée, il émit un dernier
«  c’est pas juste ! »
En tous cas, c’est ce que ses lèvres essayaient de prononcer, car aucun son ne parvenait à les franchir.
En approchant sans me montrer, je pus comprendre le pourquoi du comment de la surprise qui lui avait cloué le bec.
Monsieur Piquet, en caleçon, debout devant madame Chafouine, affairée à recoudre le bouton de sa braguette.

Situation pour le moins embarrassante...
Heureusement que Momo n'était pas là.
Armé de son portable, il aurait fait un malheur sur les réseaux sociaux.

Je vous laisse imaginer le tableau invraisemblable.
Momo aurait été là, sûr qu’il aurait éclaté de rire, dévoilant sa présence par la même occasion. J’ai préféré faire le discret. Pas la peine d’en rajouter, cette journée m’avait déjà rapporté un quart de Week End consigné comme un malfrat dans une classe du lycée Feyder, et j’estimais que c’était largement suffisant.
Quand à Thomas, ma foi, Pas certain qu’il trouva encore injuste ses quatre heures de colle qu’il partagerait à nos côtés, et dont il écopa immédiatement et sans la moindre protestation, cette fois.

Le reste de la matinée fut un peu moins mouvementé.
De retour en classe, chaque fois que je me retournais, j’avais droit au beau sourire de Virginie. Un bonheur. Elle qui m’avait snobé depuis le retour des vacances.
En cette journée d’octobre ensoleillée, j’avais l’impression que le printemps avait déjà fait son come back.
A coté de moi, je suspectais Momo de préparer son prochain mauvais coup.
Un rang derrière, Thomas sanglotait sans cesse : «  Comment je vais annoncer ça à mes parents… »
Bref, la vie reprenait son cours habituel.

vendredi 7 novembre 2014

Chapitre 5 : Punition.




- Je ne saurais tolérer une telle attitude dans mon établissement, menaça monsieur O. Piquet, le proviseur du lycée.
J’étais certainement rouge comme la combinaison de Flash, le super héros le plus rapide du monde. Et en cet instant j’aurais apprécié bénéficier de ses capacités pour filer comme une flèche loin, très loin, là où personne ne pourrait me rattraper.
Après un passage obligé à l’infirmerie, où sœur Picouse l‘infirmière, (c’était son surnom), nous avait inspectés, Momo et moi sous toutes les coutures afin de vérifier que nous ne souffrions pas d’un traumatisme potentiellement létal, monsieur Betjol nous avait escortés dans le bureau du proviseur.
- Vous êtes inconscients, mes garçons, faut pas faire des trucs comme ça ! S’attaquer aux frères Christini, c’est signer votre arrêt de mort, nous avait-il rassurés dans le long couloir silencieux qui menait à l’antre de celui qui, nous en étions conscients, allait nous faire passer un sale quart d’heure. A ce moment, la menace des trolls était bien abstraite et lointaine en comparaison de celle qui nous guettait derrière la lourde porte en chêne massif du proviseur.
- Dans mon établissement ! hurla monsieur O. Piquet qui avait tendance à toujours répéter ses fins de phrases précédentes quand il était en colère. Ce qui était souvent le cas en présence de mon pote Momo qui cru bon de faire de l’esprit :
- C’était pas dans votre établissement, mons…
- La ferme ! Quand  j’aurais besoin de vos précisions, monsieur Touhari, je vous le ferai savoir ! Et présentement j’exige le silence !

Mr O. Piquet en mode vénère.
Normal, y a le Momo dans son bureau.

Monsieur O. Piquet, notre futur tortionnaire, avait du faire ses classes dans la légion étrangère avant d’occuper ses fonctions de proviseur au lycée Feyder d’Epinay-sur-Seine.
Un grand bonhomme massif comme une statue. De dos, on aurait dit le caïd, l’ennemi juré de Daredevil. Sa coupe blonde, quasi décolorée, en brosse, accentuait encore cette impression. Et j’imaginais que ses rejetons, s’il en avait, ne devaient pas en mener large quand il retroussait ses manches pour la correction bien méritée, ou pas.
Même son bureau était à l’avenant. Strict, impeccable, parfaitement rangé et ordonné. Pas un papier qui ne dépasse, pas un trombone oublié sur l’écritoire de cuir, lisse comme au premier jour. La photo du président de la république trônait sur la façade du gros bureau en bois de chez Ikea. Un fauteuil design en simili cuir paraissait bien trop étroit pour qu’il y installe son gros postérieur. C’est probablement pourquoi il restait debout contemplant la cour de récré par la fenêtre. La seule folie que se permettait monsieur O. Piquet, c’était une rangée de coupes qui trônaient au dessus de son armoire, à droite du bureau. Mais personne ne savait dans quel sport il excellait pour avoir mérité tous ces trophées.
- Champion du monde de la distribution d’heures de colle, avait un jour affirmé Momo.
En me remémorant cette tirade, et bien involontairement, je ne pus m’empêcher glousser.
Heu… Vite ! Penser à autre chose ! Ne pas laisser le fou-rire s’installer !
- Ça vous amuse, monsieur Martin ?
- Non, non, monsieur Piquet… c’est juste que…
- Alors enlevez-moi ce sourire inopportun de votre visage avant que je ne vous le fasse regretter !
Comment avait-il pu deviner ? Il n‘avait pas bougé d‘un pouce, toujours absorbé par le spectacle fascinant des pigeons se soulageant sur l’immonde sculpture de béton trônant au milieu de la cour. Il devait avoir un radar planqué derrière la tête, c’était impossible autrement.
Ce que s’enquit aussitôt de vérifier Momo, qui, après un clin d’œil malicieux, s’apprêtait à lever son majeur droit en direction du dos massif qui nous faisait face.
Non, Momo, arrête, ce n’est pas le moment… Non !!!

Selon la rumeur, Mr O. Piquet, le proviseur du lycée, avait un radar détecteur de conneries
planqué derrière le dos.


- Monsieur Touhari. Si vous tentez de reproduire le motif de votre teeshirt ignoble avec votre majeur, non seulement je vous l’arrache, mais qui plus est je vous oblige à le manger ! Est-ce clair ?
Il parlait du doigt, je précise…
- Oui, monsieur, marmonna Momo se le fourrant, du coup, dans la narine pour l’y planquer profondément.
- Bien.
Le proviseur se retourna enfin.
Nous étions dans son bureau depuis dix bonnes minutes qui nous avaient semblé durer des heures, et nous n’avions pas encore dépassé le stade des préliminaires.
Ça promettait.
Pendant une bonne minute, Monsieur O. Piquet nous fixa, sans sourcilier, de son regard métallique. Les mains derrière le dos. Seules ses épaules se crispaient parfois spasmodiquement en petits soubresauts, preuve d’une grande tension.
Je regardais par terre, car je venais de remarquer une entorse à l’ordre qui régnait en maitre dans ce bureau. Une énorme entorse. Il lui manquait un bouton de braguette au proviseur.
Heureusement, Momo n’avait rien vu. Sinon c’était parti pour l’éclat de rire qui signerait notre mise à l’amende fatale et définitive à tous les deux. Mon pote  paraissait tout d’un coup absorbé par le trou de sa fausse Nike Air Max gauche qui laissait s’épanouir un centimètre carré de chaussette de couleur indéterminée.

Toc ! Toc !
Les deux coups frappés contre la porte du proviseur venaient de briser cette lourde et pesante tension.
- Ils sont arrivés, monsieur le proviseur, je les fait entrer ? Dit madame Chafouine, la secrétaire attitrée du dirlo, en passant juste la tête ornée d’un chignon grisonnant dans l’entrebâillement de la porte, semblant surprise de nous voir encore en un seul morceau, Momo et moi.
- Bien.
(Bis repetita, comme je disais plus haut.)
- Faites les entrer, enchaina le molosse sans cesser de nous toiser.
- Marceau ? C’est quoi cette histoire ? Tu t’es battu ? Tu n’as rien ?
Ma mère venait de faire irruption dans le bureau du proviseur. Mais pas seule. Le père de Momo l’accompagnait. Lui ne disait  rien.
Les deux nouveaux venus s’assirent chacun à côté de leur fils respectif. Ma mère me pris les mains, le père de Momo fixait le profil bas de mon pote d’un regard lourd de menaces à venir.
Nous étions au complet, la cérémonie allait pouvoir commencer.
- Bien, Madame Martin, Monsieur Touhari, vous connaissez le motif de cette convocation, j’ai demandé à Madame Chafoine de vous en expliquer la teneur.
- Oui, mais il doit y avoir une erreur, jamais Marceau ne…, tenta ma mère avant d’être interrompue.
- Non, aucune erreur. Votre fils ainsi que son jeune camarade ici présent sont impliqués dans une rixe devant mon établissement, ce matin juste avant l’ouverture des portes.
« non coupable, votre honneur ! » avais-je envie de répondre.
Ma mère ne se laissa pas démonter.
- Monsieur Piquet, mon fils, Marceau n’est pas un bagarreur. Il doit certainement y avoir une explication.
- Il ne l’était peut-être pas jusqu’à ce matin, Madame Martin. Dans tous les cas, votre fils vient d’entrer dans le club des individus qui devront apprendre, de gré ou de force les règles qui prévalent dans et aux abords de mon établissement. Pour de tels individus, la sanction est de mise. Monsieur Touhari ici présent connait par cœur le prix à payer et je suis certain qu’il expliquera à son jeune comparse le bon déroulement des heures de retenue.
Compte à rebours enclenché, attention, une baffe va partir : 5, 4, 3, 2, 1 ...


Paf !
C’est à cet instant que le paternel de Momo, sans broncher, lui assena une grosse baffe sur le sommet du crâne.
Ce qui choqua ma mère. Mais elle n’en laissa rien paraitre.
Monsieur Piquet, au contraire fit un petit signe de tête en guise d’approbation.
Momo s’était recroquevillé sur son siège. En présence de son daron, il ne se ressemblait plus. Un autre Momo, un petit garçon apeuré.
C’est à ce moment que j’ai sorti mon joker.
- Monsieur le proviseur, c’est… c’est pour vous…
Ma main tremblait un peu en lui tendant la feuille de cahier soigneusement pliée que m’avait confiée Thomas, juste avant qu’on nous conduise à l’infirmerie.
Et oui, tout Thomas ça.
Pendant que nous nous faisions lapider, ou presque, par les rock n’ trolls, Thomas avait déjà anticipé les suites de cette mésaventure et avait sorti sa plus belle plume pour la mettre à notre service.
Monsieur Piquet s’empara, ou plutôt m’arracha, le précieux document, et commença à le lire à voix haute :

« Je soussigné, Thomas Pelot, né le 04/10/01, certifie que tout ce que j’ai écrit ci-dessous est la stricte vérité, monsieur le proviseur.
Ce matin, vers 8 heures 07, Marceau Martin, Mohamed Touhari et moi-même, attendions que les grilles du lycée s’ouvrent pour aller au cours de physique/chimie de Madame Touffaux à 8 heures 15. A ce moment-là, notre camarade, Virginie Grosseins, que sa mère venait de déposer en voiture, comme à son habitude, a été importunée par les frères Christini, qui n’avaient rien à faire ici, puisqu’ils ont été renvoyés par vos soins, l’année précédente.
Importunée méchament, je précise.
Même qu’ils ne voulaient pas la laisser passer, et en plus ils ont dit du mal de sa mère. L’un des frères Christini, ne me demandez pas le nom, il m’est difficile de les distinguer, lui tenait le poignet très fort. Il aurait pu le lui luxer, voire même le lui fracturer. Et notre camarade Virginie Grosseins aurait été obligée d’aller à l’hôpital pour faire une radio et aussi un plâtre. Ensuite, il aurait fallu faire tout un tas  de papiers pour les assurances.
Heureusement, mes compagnons, ici présents dans votre bureau, ont fait preuve d’un grand courage qui les honore, Monsieur le proviseur.
Tels Batman, le chevalier noir, et Robin son fidèle compagnon, ils ont bondi sans hésiter pour lui porter secours, c’était à 8 heures 8, enfin presque 9.
Voilà.
J’espère que ce témoignage vous permettra de vous forger une opinion plus clémente en faveur de mes deux amis. De vrais héros, je précise.
Signé :
Thomas.

Ma mère m’offrit un joli regard quasi admiratif qui me fit chaud au cœur.
Celui de Monsieur Touhari sembla moins sévère à l’encontre de son fils.
Monsieur Piquet, bouche pincée, posa le témoignage salvateur sur son bureau et déclara :
- Vous direz à votre camarade Thomas Pelot que méchamment, ça prend deux « M » !



lundi 3 novembre 2014

Monsieur Karim Touhari.

Coup de fil de Mr O. Piquet, le dirlo.
Encore à propos de Momo.
Mr Touhari doit rentrer de toute urgence...
Ce soir, salade de phalanges au menu.

Monsieur Karim Touhari.

La paternel de Momo.
Aujourd’hui chauffeur routier, on peut dire que sa vocation, il a quand même mis pas mal de temps à  la trouver.
Avant, il collectionnait les petits boulots du genre réprimés par la législation un peu tatillonne.
Petits bizness, un peu de revente de substances illicites, un peu de recèle, un peu d’extorsion, pas mal de rixes dans des bars enfumés... Bref, rien de bien méchant en tous cas, mais suffisant quand même pour lui donner l'occasion de visiter toute la grande couronne pendant quelques années :
Osny, Bois d’Arcy, Fleury-Mérogis, Nanterre, Fresnes…
Mais ça, c’était avant.
Après s’être engagé dans la cause humanitaire au Kosovo en 99 pour se refaire une virginité, Monsieur Touhari a décidé de poser ses valises, fonder une famille, et trouver un vrai taf respectable, histoire de ne plus être sorti du lit au petit matin par les cowboys du RAID.
La famille Touhari habite la cité des Joncherolles à Pierrefitte.
Madame Touhari, (Samia), l’ainée, (Camilia), et le petit dernier que vous connaissez bien : Mohamed dit-Momo.
Karim est parfois un peu rude avec son fils.
Mais sincèrement, a-t-il vraiment le choix ?
Au fond de lui, il n’a qu’une seule crainte. Que son fils suive le même parcours chaotique que lui et inscrive un jour son nom gravé à côté du sien sur le mur d’une cellule sordide de la région parisienne.
Il rêve en secret d’une belle carrière pour son petit dernier. Médecin, oui, ça serait bien, tant il se voit déjà assister, fier comme un bar-tabac, à la remise de son doctorat devant ses pairs en prononçant le fameux serment d’hypocrite.
Du coup, bravant les recommandations des psychologues qui écrivent des livres, il n’est pas rare que le daron de Momo soit obligé de lui rappeler quelques règles élémentaires de savoir vivre de manière un peu claquante et musclée.
« C’est pour ton bien, mon fils, plus tard, tu me remercieras ! »
Mon pote, lui, ne voit pas les choses de cette façon.
Il attend juste d’être un peu plus grand et mieux gaulé pour appliquer le fameux dicton Œil pour Œil.
L’ambiance dans la famille Touhari, parfois, c’est un peu pesant.