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vendredi 19 décembre 2014

Chapitre 11 : les escarpins roses ou bleus.



Sauf que ce lundi-là, Monsieur Paturot ne se présenta pas à son cours.
Ni les jours suivants, d’ailleurs.
C’était pas dans ses habitudes à notre prof de maths. Toujours présent avec son teeshirt légendaire, qu’il pleuve, qu’il vente ou même si la station Mir lui tombait dessus, il était là. Pas comme certains autres profs que je ne nommerai pas, style quinze jours d’arrêt de travail pour un ongle incarné. La pire dans le registre, c’était madame Touffaux. Au début de l’année, direct, trois semaines en AT pour dépression parce que son poisson rouge s’était tiré en loucedé par la cuvettes des WC. On peut aimer les animaux, mais là, c’est un peu limite, vous trouvez pas ?
Du coup, l’absence de Paturot nous valait deux heures de permanence en compagnie de Monsieur Betjol père de six ravissantes petites filles à ce jour. Bientôt sept, car, c’est certain, il allait remettre le couvert.
Et oui, Tintin pour avoir l’avis tant attendu de mon prof.
Mais bon, j’avais récupéré mon chapitre un, c’était déjà ça.
Dans des circonstances un peu mystérieuses que je vous raconterai un peu plus loin.

Samedi, après la colle, maman m’avait déposé au bercail et était partie bosser à l’hosto. Sans oublier de me demander de ranger ma chambre. (Une rengaine habituelle, comme le refrain récurrent d’une ritournelle sans fin). Elle rentrait vers 22 heures, j’avais donc tout le temps de faire le geek devant l’écran de mon ordi.
 D’autant que Virginie était probablement en train de baver devant la vitrine de HetM dans le centre commercial le plus grand de la région parisienne. J’espère que sa daronne avait emporté son coffre-fort.
Pour moi, c’était paquets de chips, canettes de coca, un vrai repas de fête pour démarrer ce week-end.
Mon compte WoW étant toujours retenu en otage par une bande de coréens malfaisants et binoclards planqués à l’autre bout du monde, je décidais de faire un tour sur FB.
Des fois, sur les réseaux sociaux, on tombe sur des trucs intéressants. Mais pas souvent. La plupart du temps, c’est des trucs illisibles bourrés de fautes d’orthographe, limite on peut se demander parfois si c’est pas fait exprès comme pour les messages cryptés pendant la guerre. La palme revenant bien entendu à Momo dont le clavier devait être coincé en mode qwerty.
Je vous passe donc les détails, entre untel qui veut faire bouffer son slip à untel et l’autre qui voulait montrer ses nénés en MP à Momo, sauf qu’elle s’est trompée de bouton en envoyant et que du coup, ben, tout le monde a pu profiter de ce spectacle dégradant.
Le train-train habituel.
Facebook, quoi.
Ce qui me choque le plus, sur le réseau, c’est les insultes. Les mecs ou les nanas à l’abri derrière leur clavier à taper des trucs ignobles qu’ils ne sont même pas capables d’assumer quand ils se retrouvent face à leur victime dans la vraie vie.

Ce samedi après-midi en mode chips, coca et FB s’annonçait bien pénible, en fait. J’avais même envie de relancer ma vieille PS3, en bas, voir si elle fonctionnait encore.
Sauf que j’avais revendu la plupart de mes jeux chez Micromania pour me faire un peu d’argent de poche.
La pub pour kingdown of Wonders était toujours là, à droite de l’écran.
L’elfe indécente au regard aguicheur me faisait des signes avec son index pour m’accrocher. L’animation n’était pas top. Comme dans un ancien manga animé : quatre images par seconde au mieux.
Et devinez quoi ?
J’ai cliqué.
De toutes façons, je savais que j’allais le faire.
C’était perdu d’avance.
- Viens jouer avec moi ! Gratuit ! Tu ne pourras plus t’en passer.
Mais oui, c’est ça !
Allez, voyons ce que tu as dans le ventre.
D’abord l’écran titre : Kingdown of wonders. Avec en arrière plan la clairière, les acolytes et le fameux monolithe. Tadam !
Enregistrement du compte, OK.
Lecture des mentions légales, mais oui, c’est ça. Personne les lit ces trucs là.
Et c’est parti.
Création du perso.
Le choix entre un nain, un elfe et un humain.
Humain.
Genre : Masculin ou féminin ?
Masculin, pardi.
Y a des mecs bizarres, ils se choisissent toujours des personnages féminins dans les MMORPG, un jour, je demanderai à Thomas ce que son pote Freud a écrit là-dessus.
Profession : Le choix entre guerrier, mage, soigneur et voleur.
Allez hop, soigneur, comme ma mère. Et puis non, guerrier c’est plus cool !
Le nom : Ben Marceau, tiens, on va pas trop se fatiguer les neurones. C’est le week-end.
Allez hop, envoyez.
Séquence d’ouverture, musique pompeuse et pompée sur WoW.
Illico, le me suis retrouvé, enfin, pas moi, mon avatar, dans un champ de citrouilles.
Avec ma petite épée en bois, mes mocassins en peau de ragondin et mon p’tit kilt ridicule.
Hé les programmeurs, m’envoyez pas un dragon tout de suite, je suis pas trop stuffé, là !
A côté de mon personnage, se tenait immobile mais bien cambrée, l’elfe de la pub, avec un gros point d’interrogation jaune au dessus de sa tête.
On appelle ça un mob, dans les jeux en ligne. Un personnage non-joueur contrôlé par le programme. Et quand un mob affiche un point d’interrogation au dessus de sa tête, ça sous entend qu’il a une mission à te confier.
J’y allais en tapotant frénétiquement le Z de mon clavier.
J’aurai pu le faire avec la flèche haut ou le clavier numérique comme me l’indiquait le tutoriel affiché en transparence.
Une bulle apparut au dessus de l’elfe provocante.
- Bonjour, valeureux Marceau, ton destin commence en ce jour, tu as été désigné, tu es l’élu.
Appuyez sur le bouton gauche de la souris pour continuer.
Clic.
- Mon nom est Taleen. La gardienne du monolithe.
Elle me précédait d’un déhanché outrancier, dans une tenue ouverte de partout, que même si elle n’en avait pas portée, ça aurait été moins pire.
Je la talonnais, jusqu’à l’orée d’un bois qui, je vous  le donne en  mille était celui de la pub. Le chemin sinueux  que nous suivions se termina dans la petite clairière où s’élevait, vous savez quoi ?
Ben, le monolithe ! Faut suivre, des fois !
Avec les mecs encapuchonnés tout autour, bras en l’air en train de chanter probablement pas le tube de l’été prochain et les deux braséros qui éclairaient la scène, vu que la nuit venait de tomber.
- Mon peuple compte sur ta bravoure, chevalier Marceau. Tu dois le sauver.  Un démon impitoyable et malfaisant l’a enfermé au cœur du monolithe où il le retient prisonnier depuis des siècles, enchaina-t-elle de sa voix nutelleuse. (j’kiffe pas trop le miel…).
Aucun doute, les concepteurs de Kingdown of Wonders devaient avoir lu Clive Barker eux aussi. Plagia ! D’un autre côté, normal pour un jeu coréen.
- Le chemin sera long et parsemé d’embuches.
J’imaginais déjà en baillant les tonnes de mobs que j’allais devoir occire pour parvenir à mes fins.
- Mais nous savons que tu vaincras. Et mon peuple, grâce a toi, retrouvera sa liberté.
Poils au nez !
Elle continua, car son monologue n’était pas fini :
- Saluez Marceau ! Saluez notre héros ! Saluez notre libérateur !
Les cultistes me faisaient face et au dessus d’eux dans des bulles, je lisais : Hourra ! Vive Marceau ! C’est le plus beau !
La belle Taleen aux pixels explicites s’approcha de mon avatar et lui fit un petit bisou.
Smac !
Puis elle leva ses bras d’un geste gracieux qui failli faire sortir sa poitrine confortable de son trop petit caraco de cuir lacé et envoya une incantation dans une nouvelle bulle texte apparue au dessus d’elle.
- Magnamam Ultramam Mêmepasmal Superman vagalam….
Ou un truc comme ça.
Et pshit !
Un éclair, un tourbillon de lumière verdâtre est apparu devant le monolithe et m’a aspiré.
Ecran de transition avec effets spéciaux tandis que je voyais mon personnage avec sa petite épée littéralement aspiré dans le gros menhir.
Hé les mec ! On voit sa culotte !
Si ! Si ! Je vous jure ! On la voit !
Punaise, j'y crois pas !


Voix off :
- Ne nous déçois pas, Marceau. Triomphe, sauve mon peuple, et tu seras récompensé.
A tous les coups elle allait même me demander en mariage si je réussissais. Comme tous les autres joueurs d’ailleurs.
Ah, les femmes. (Sauf ma mère !)
Bien. Fin de l’intro.
On allait pouvoir commencer à jouer.
Lorsque mon téléphone vibra.

Virginie !
- Allo, Marfeau ? F’est moi. On est a Val d’Europe avec maman, (Derrière, j’entendais la rumeur de la foule mélangée aux annonces publicitaires : deux antivols achetés, un offert. Soldes exceptionnelles : 10% de plus que l‘année dernière, mais 10% de moins que l‘année prochaine ! ).
Attrape nigauds.
- Hé Virginie, ça va ou quoi ?
- Oui, je fuis en mode hyper exfited (avec l’accent anglais, bien évidemment.), Ma mère va m’acheter une nouvelle paire de chauffures à talons chez Zara, tu les verrais, elles font à tomber ! Mais je ne fais pas laquelle prendre. Les bleu turquoise ou les rose chamalow ? F’est pour mettre avec ma p’tite robe, tu fais, felle où je reffemble à Alife.

Moi, les roses me plaisent bien...
Et puis non, les bleus !
 Momo aurait répondu : «  ben j’sais pas moi, fais-toi plaiz, prends-en une de chaque ! «
Virginie avait une passion pour le cosplay depuis qu‘elle était devenue fille. Et son personnage fétiche était Alice, version un peu (trop) sexy.
- Bon, j’te laiffe, je te ferai la furprise demain. Tchô, Bizzs ++ !
- heu, oui, heu, moi aussi, à demain, bises plus plus plus !
Et elle raccrocha.
Moi, j’étais collé au plafond. (ben oui, l’amour donne des ailes.).
J’avais jamais autant embrassé mon téléphone. Je le serrai contre ma poitrine, comme si c’était Mao, mon petit lapin adoré que j’avais du enterrer l’année dernière dans le petit jardinet envahi d‘herbes folles et de bambous, derrière la maison. J’avais beaucoup pleuré à la mort de Mao, mais le lendemain j’avais été au collège. Je m’étais pas mis trois semaines de dépression comme Madame Touffaux…
Note au passage, je soupçonne Momo d’y être un peu pour quelque chose dans la disparition prématurée de mon petit copain rongeur. Comme une dose de Ricard dans son biberon, par exemple.
Demain, Virginie et moi on se rappellerait.
Peut être même qu’on se filerait un rancard.
Et peut être qu’elle mettrait sa petite robe d’Alice et ses nouveaux escarpins.
Roses ou bleus.
Ça n’avait aucune espèce d’importance.

vendredi 12 décembre 2014

Chapitre 10 : Le chapitre Un.




- C’est bon ? Il est l’heure ! Je ramasse les copies.
Thomas était en panique, et à priori il était bien loin d’avoir terminé. Avant la pose, il avait même redemandé des feuilles à Mr Paturot.
Momo, quant à lui, avait fini son chapitre depuis bien longtemps. Et avait eu tout le temps à se consacrer à l’origami avec tout le papier qui lui restait.  Il avait même réussi à nous ériger en pliages un, une… Non, Momo, sérieux, tu crains, là!
(DSL pas d'illustration du pliage de Momo, les censeurs de FB veillent au grain !)

Dire que j’avais galéré sur ce chapitre est un pléonasme.
C’est comme si j’étais bloqué.
Les idées étaient là, mais les mots refusaient de sortir.
Je sentais que quelque chose prenait forme, ne demandait qu’à jaillir, comme le dernier rejeton de Mr Betjol. Mais tout était confus, imprécis, bien trop indistinct.
Je repensais au bouquin de mon prof, que je ne lui avais toujours pas rendu, au passage.
Je revoyais mon rêve et cette chose terrifiante tambourinant à ma porte.
Le placard qui s’ouvrait sur un monde étrange entraperçu sur la bande annonce d’un jeu vidéo coréen soi-disant gratuit.
La superbe prêtresse elfe, avec son regard coquin.
Le héros, Marceau, ado qui habitait à Pierrefitte avec sa mère, et fréquentait le Lycée Feyder à Epinay.
Comme autant d’éléments permettant de créer une potion magique dans un alambic. Manquait la poudre de perlimpinpin.
J’essayais de mélanger tout ça dans ma tête en espérant que le truc se décanterait d’un coup, comme une évidence.
Peut-être que je la prenais trop à cœur, cette punition. Peut-être qu’en envoyant le truc avec désinvolture, Peut-être…
Puis, j’ai réfléchi au problème un peu comme je le ferai pour résoudre une équation. Quels sont les inconnus et les paramètres qui se doivent de figurer dans un premier chapitre ?
1) Présentation du héros, ça va de soit.
2) Le contexte, le lieu, le temps où se déroule l’action.
3) l’ébauche de l’histoire, le petit truc qui lance la machine à tourner les pages et donne envie au lecteur de continuer.
C’est fou, ça ! C’est grâce aux maths que j’étais enfin parvenu à me débloquer !
Ainsi jaillit la première phrase du premier chapitre de mon roman :
« Ce matin-là, Marceau, bientôt quinze ans, monta dans le bus qui l’amenait comme tous les matins au lycée Feyder d’Epinay-sur- seine. «
Simple et concis,  il y avait à la fois le héros, le lieu et le contexte.
J’étais fier.
Une heure pour la sortir, mais cette phrase là me plaisait bougrement. Je la trouvais vachement équilibrée, ni trop longue ni trop courte. Juste ce qu’il fallait. On aurait pu rajouter que c’était en octobre, que le soleil n’était pas encore levé, qu’il faisait un peu frisquet, que le point de départ du trajet était l’arrêt de bus de la mairie de Pierrefitte, mais j’avais peur que ça alourdisse un peu ma prose.
Je la laissais donc ainsi cette première phrase. Elle occupait deux lignes sur la copie, mais elle me semblait s'en accaparer tout l’espace, tellement elle était importante pour moi.
J’étais parvenu à exorciser l’angoisse de la feuille blanche.
C’était une grande et belle victoire que je venais de remporter, simplement armé de mon stylo.

Et le reste coula de source.

Quand Mr Paturot ramassa les copies, trois heures après, je n’avais pas vu le temps passer.
Et j’avais réussi à synchroniser le point final de mon chapitre avec le terminus de cette matinée Uhu. (Un gag de Momo qui désignait ainsi les heures de colle auxquelles il était convié).
- Voyons un peu ce que nous apprend votre travail, jeune gens, fit le prof en commençant la lecture de nos rédactions.
Vu l’état du papier tout chiffonné, il attaquait par la copie de Momo.
- Monsieur Touhari, j’apprécie la concision, en principe, mais là, le moins qu’on puisse dire, c’est que vous vous êtes appliqué à ne pas user trop l’encre de votre Bic. Six lignes en tout !  Seriez-vous un peu écologiste, monsieur Touhari ? A moins que ledit stylo n’aie rendu l’âme  prématurément ce qui pourrait constituer une ébauche d’explication à la sobriété de votre travail. Je vous cite :
Et là, le prof, d’une voix maniérée que nous ne lui connaissions pas nous lu à voix haute le devoir de notre pote Momo.
«  Devant la grille, y avait les frères Christini qui voulaient tagger une meuf. J’les ai bien maravés, ils sont parti pleurer leur daronne, et moi je suis parti avec la meuf… »
Momo Victorieux de son premier chapitre, fin prêt pour savourer le repos du warrior.

- j’arrête là, monsieur Touhari, enchaina Paturot, car les trois dernières lignes de votre chapitre pourraient provoquer une réaction outrée et ô combien compréhensible des associations de parents d’élèves puritaines.
- Ben quoi, tenta de s’excuser Momo, faut bien une scène de boules dans un bouquin…
Thomas et moi étions pliés en deux. Même si je soupçonnais mon pote rouquin de ne pas avoir parfaitement compris pourquoi le prof se limitait à la lecture de la première phrase.
- Monsieur Pelot, vous, au moins, vous n’avez pas peur d’user vos stylos. Seize pages. L’écriture est parfois difficilement lisible, pleine de ratures.
C’est vrai que Thomas écrivait super mal, et s’il n’avait pas été un si bon élément, j’imagine que les profs ne se seraient jamais donné la peine de le lire.
- Nous allons cependant essayer de vous déchiffrer.
Mince, le Paturot allait lire toutes nos copies à voie haute ? Ça allait durer une plombe ! Maman devait déjà nous attendre dehors. Et elle reprenait son service à 14 heures cet aprèm. En plus, j’avais pas trop envie que mes potes découvrent dans ces circonstances ce premier chapitre dont j’étais quand même un peu fier.
Et le prof se lança dans la lecture de la copie de Thomas :
« Chapitre 1. Ce matin, je devais aller poster une lettre dans la boite aux lettres de l’autre côté de la ville. En sortant de chez moi, j’ai vu qu’il avait plu. Il y avait des flaques d’eau un peu partout, et même un petit torrent qui ruisselait dans le caniveau avant de disparaitre avalé par la grille d’évacuation un peu plus bas. Ensuite, l’eau allait rejoindre le gros tuyau collecteur que les ouvriers de la voirie avait réparé l’année dernière, même qu’ils avaient bloqué la rue pendant une semaine et que papa pestait parce qu’il ne pouvait pas sortir sa voiture pour aller travailler à dix kilomètres de là et qu’il serait en retard et que son patron ne serait pas content. »
Quand le monde de Zelda rencontre celui de GTA,
ça donne un Thomas trempé !

Monsieur Paturot reprit sa respiration.
Elle était bien longue cette phrase. Mais Thomas venait quand même de me donner une petite leçon d’écriture sans le vouloir. Tous ces détails qui paraissaient les plus anodins apportaient de la profondeur à sa description. Après il y avait un énorme travail de mise en forme.
Mais en dix lignes, j’avais compris une astuce qui allait certainement beaucoup me servir pour la suite. L’action principale était importante, mais ce qu’il y avait tout autour l’était également afin de planter le décor.
Momo, derrière soufflait, mais le prof reprit le cours de la lecture :
«  Quand j’ai voulu traverser, une grosse voiture noire est passée à toute vitesse, sans faire attention à moi, dans la flaque d’eau et j’ai été aspergé. C’est surtout mon pantalon qui était trempé. J’allais être obligé de le changer en rentrant. Mais je ne savais pas encore lequel j’allais mettre. Peut-être le vert, que maman m’avait acheté pour me récompenser de mon dernier bulletin scolaire, celui où j’avais eu une moyenne générale de 17/20, à cause de la gymnastique où j’ai eu zéro, mais c’est pas de ma faute, je suis asthmatique, parce que sinon j’aurais eu 19,5/20... »
- Monsieur Pelot, si vos phrases sont toutes aussi longues, il va falloir que je vous emprunte votre flacon de ventoline pour en venir au bout, se moqua à peine le prof.
C’est vrai, là, il avait abusé Thomas.
Cependant, de manière probablement fortuite, cette description interminable et bancale apportait beaucoup de renseignements sur le personnage principal. « Je » était un petit génie, mais nul en activités physiques, vu qu’il était asthmatique. Ça paraissait tellement simple sous la plume de Thomas.
- hé, M’sieur, c’est l’heure, là, fit remarquer Momo, de plus en plus impatient de clore cette leçon d’écriture, pour aller profiter à fond du week-end qui commençait.
Mais le prof ne tint pas compte de l’impertinente remarque.
«  Mais je choisirai en rentrant, car je devais d’abord poster ma lettre. Le courrier était relevé à midi et il était 11 heures 37, Et si je retournais me changer maintenant, je perdrais à peu près 6 minutes, le temps de monter les trois étages de mon immeuble, de trouver les clés, d’ouvrir la porte et de chercher mon pantalon vert dans le placard de ma chambre. Je rajoute 3 minutes le temps d’étendre mon pantalon mouillé dans la buanderie, sinon, maman va me gronder si elle rentre et qu’elle voit mon pantalon mouillé et pas étendu, même si ce n’est pas ma faute si une voiture noire a roulé dans une flaque et m’a aspergé.
D’ailleurs j’ai relevé son numéro d’immatriculation au cas où… »
Monsieur Paturot s’arrêta, remonta ses grosses lunettes qui étaient à la limite de tomber dans le précipice du bout de son nez, et regarda Thomas en souriant. Mon pote était tout rouge, comme l’affiche du parti communiste collée sur le mur de l‘église.
- Vous avez relevé son numéro d’immatriculation, monsieur Pelot, fit le prof, limite incrédule ?
- Oui, monsieur, répondit Thomas semblant un peu fautif, c’était le 826 BBD 93, il y avait même un auto collant derrière avec marqué dessus : « le premier qui me colle au c.., enfin bref au derrière, il s’en prend une !
- Hé ! C’est la tire de mon daron, pouffa Momo, mort de rire.
- Monsieur Pelot… Votre devoir est, comment dire, tout à fait digne de vous. Ne m’en voulez pas si je ne vais pas jusqu’au bout, mais comme l’a fait remarquer votre camarade, monsieur Touhari, il est midi passé, et je vois votre mère dehors, monsieur Martin qui vous attend et doit commencer à s’impatienter. Je garde votre copie, et je vous la rendrais lundi. Nous aurons tout le loisir d’en discuter.
Ouf ! Sauvé par le gong.
Mr Paturot nous avait épargné les quatorze dernières pages du devoir de notre petit génie volubile.
J’étais à la fois soulagé d’avoir évité de justesse la dure séance de lapidation en public qui m’attendait certainement et cependant déçu de devoir attendre lundi l’avis de Mr Paturot sur ce fameux premier chapitre.

vendredi 5 décembre 2014

Chapitre 9 : La colle.



- Asseyez-vous, jeunes gens. J’espère que vous êtes ravis de commencer ce week-end en ma compagnie sur les bancs de cette classe ?
Tu parles Charles !
Monsieur Ramirez souffrait d’une lumbalgite aigue.
Monsieur Betjol, déjà père de cinq magnifiques petites filles, avait du accompagner d’urgence sa femme à l’hôpital, en priant certainement que l’échographiste se soit trompé sur le sexe de sa future rejetone. En effet, selon les dires de l‘heureux futur papa, la p'tite dernière de la fratrie pointait déjà ses adorables p'tits petons.
C’est donc monsieur Paturot qui s’était dévoué pour nous surveiller durant ces quatre heures de colle. Et ça promettait d’être interminable.

La semaine avait défilé rapidement.
Mercredi, le lendemain de l’attaque des bananes gominées, Virginie était venue me voir à l’interclasse, et m’avais presque fait exploser le palpitant :
«  Marfeau, fa fait longtemps que tu n’es pas venu à la maison. Faudra que tu paffes un de fes quatre, tu verras, j’ai changé plein de trucs dans ma chambre ! »
Boumboumboumboumboum !
Une charge de cavalerie dans ma cage thoracique.
J’avait réussi à convenir, après avoir dégluti ma salive, que samedi après midi ça serait cool, après la colle, sauf que sa daronne avais promis de l’emmener faire les boutiques au Val d’Europe. Une occasion que virginie ne pouvait décemment pas refuser.
Jeudi, il avait fait un temps pourri, nous rappelant que l’hivers n’était pas bien loin et surtout que les Convers, par temps de pluie diluvienne, c’est pas le Top.
Vendredi, je quittais la classe un peu plus tôt. J’avais essayé de me remettre à mon roman, mais rien à faire. Trop de choses dans la tête. Surtout qu’il m’avait semblé apercevoir les silhouettes des trolls, tapis dans le hall de leur immeuble, sur le chemin du retour vers l’arrêt du bus. Heureusement, la pluie qui tombait sans discontinuer depuis la veille était aussi nuisible pour mes pauvres baskets que pour leur toison huileuse mais pas forcément waterproof. J’avais un peu accéléré le pas, laissant rapidement derrière moi le bout incandescent de leurs cigarettes nocives.
Toute la semaine, j’avais eu droit aux remontrances de ma mère.
La voix mêlée de colère et de crainte.
- Mon petit Marceau, dans quelle galère t’es-tu fourré ? Mince, il parait qu’ils sont dangereux ! La mauvaise influence de Momo, tu devrais faire attention, je ne t’ais pas appris à te battre comme un ninja… etc. etc.
Et de conclure :
- S’ils touchent un seul de tes cheveux, ils auront affaire à moi !
Et oui, ma mère, si on embêtait son petit garçon, elle se transformait en Wonder Woman. Une guerrière frénétique que rien ne pouvait plus arrêter.
J’avoue cependant que je la voyais mal se frotter aux frères Christini, ma daronne.
Pas très grande, toute frêle même, les cheveux souvent noués en queue de cheval, elle n’avait pourtant rien de Lara Croft.
Mais derrière ses petites lunettes carrées, ses yeux verts étaient remplis d’amour quand ils se posaient sur moi.
Et tout le monde sait que l’amour donne des ailes !
Alors pourquoi pas des super pouvoirs qui lui permettraient de fracasser les mâchoires des trois frangins s’ils osaient s’approcher trop près de son petit Marceau adoré.
L’image me faisait sourire.
Ma daronne, en mode Kill Bill, démembrant à tours de bras les trolls incrédules ne comprenant même pas ce qui leur arrivait.
Ce samedi matin, le soleil allait faire son come back. (Dixit la météo de la veille.) Mais le froid aussi.
Maman avait décidé de nous accompagner en voiture, Thomas et moi, jusqu’au lycée. J’imagine que c’était un peu pour exorciser la crainte d’une mauvaise rencontre aux alentours de la cité des Presles.
Sur le chemin, nous avions croisé Momo, à pied. Il remontait, vouté, l‘avenue Gabriel Peri, contournant la bute Pinson par l‘ouest. Il avait du louper le bus, comme souvent. Sept kilomètres à pied, avec un peu de chance et s’il ne s’arrêtait pas au premier troquet pour se réchauffer, il arriverait juste à l’heure, lundi matin pour la reprise des cours.
Non ce n'est pas le Jocker arpentant les ruelles de Gotham.
C'est juste Momo qui vient de louper son bus, comme d'hab, et sera à la bourre comme d'hab aussi.

Ma mère consentit à s’arrêter pour le faire monter à l‘arrière, à côté de Thomas qui terminait son Kinder surprise et venait de déplier le plan lui permettant d‘assembler un hélicoptère en plastique jaune et rouge.
C’était la moindre des choses que M'man au cœur tendre vienne au secours de notre pote. En plus il caillait comme au pôle nord avant le réchauffement climatique, et momo semblait frigorifié. Tout sourire et carrément reconnaissant, il s’engouffra dans l’Opel dont l’habitacle avait eu le temps de dégeler malgré l‘absence de clim.
Pour l’occasion de la colle, Momo avait bien compris la leçon niveau vestimentaire. Il avait enfilé un teeshirt blanc, sans la moindre inscription qui aurait pu lui attirer les foudres de monsieur O. Piquet, sous une veste Addidas un peu défraichie aux coudes. Par moins trois degrés, c'était quand même un chouilla limite niveau protection thermique.
Par contre, il avait teint ses mèches rebelles d’un beau vert stabylo radioactif. Du coup, le bougre ressemblait au Jocker, l'ennemi du Batman.
Ce qui bien entendu déclencha l’hilarité générale.
- Ben quoi  ? Protesta Momo, tout en frictionnant énergiquement les boucles rousses de Thomas, Si tu veux, il m’en reste un fond de flacon. Me suis toujours demandé c’que ça donne quand tu mélanges du vert et du orange !
Le reste du trajet se fit dans une étonnante bonne humeur, compte-tenu des circonstances.
Maman nous déposa devant les grilles désertes du lycée Feyder, ( juste un vieux monsieur qui promenait son caniche, à moins que ce ne soit l’inverse.) et ne redémarra pas avant de s’être assurée que nous étions bien rentrés sains et saufs au cœur de l’établissement.

- Alors, jeunes gens, ça vous dit quatre heures d’équations en ma compagnie ?
Monsieur Paturot avait un autre talent que je venais de découvrir.
Le sens de l’humour.
Bien cynique, quand même.
Non, ça ne nous enchantait pas du tout, mais alors pas du tout du tout.
Même Thomas, notre génie pré pubère, fit la grimace. Il faut dire qu’il alignait des 20/20 dans toutes les matières, sauf deux : La gym et les maths.
Zéro pointé toute l’année en éducation physique et sportive. Et encore, Mademoiselle Vignot, la prof, était sympa, tant il aurait largement mérité une note négative.
C’est pas bien de se moquer des infirmes, et Thomas était asthmatique. Avec comme principaux allergènes connus, les stades et les gymnases. Sans doute un problème avec les revêtements.
Pour les maths, notre pote n’était pas vraiment mauvais, jamais une note en dessous de la moyenne, mais jamais au dessus non plus. Tout juste moyen, peut mieux faire. En Maths, Virginie était loin devant. Probablement grâce à sa daronne qui aimait bien les chiffres. Surtout ceux inscrits sur les billets.
Par contre, pour toutes les autres matières, Thomas, il t’alignait des scores dignes de figurer dans le Guiness. Jamais une trace de Bic rouge sur ses copies.
En histoire géo, le summum :
Marignan ? 15 cent 15 !
Bingo !
 Le prof n’avait même pas le temps de poser la question, que Thomas était déjà debout, bras tendu et envoyait la réponse.
Et nous, comme un seule homme, avec Momo, on l’applaudissait à tout va ! (Une bonne excuse pour mettre un peu d’ambiance dans la classe.)
Momo, c’était l’antithèse.
Archi nul partout, sauf en gym. Malgré tout, Melle Vignot ne pouvait pas le saquer, et ses notes s’en ressentaient. Il faut dire que l’ignoble lui avait attaché ses lacets de baskets si fort au début de l’année, qu’elle avait du aller chercher une paire de ciseaux pour les désolidariser. Des nœuds que même dans la marine, ils n’avaient jamais vu ça !
Du grand Momo, toujours à travailler sa réputation.
Moi, j’étais entre les deux. Un élève moyen. Parfois attentif, souvent dissipé. Mais il faut dire que mon voisin de classe y était pour quelque chose. Si je m’étais appelé autrement, j’aurais peut-être eu de meilleurs résultats scolaires.
Changer de nom, c’est quand même un lourd sacrifice pour gagner un point ou deux de moyenne, non ?

- Mais j’ai une bien meilleure idée pour occuper cette matinée ensoleillée, enchaina monsieur Paturot, tandis qu'il s’approchait de nous avec un gros bloc de feuilles blanches. Voilà qui nous prévoyait bien des misères à venir.
Nous avions été séparés, bien entendu.
Thomas occupait la première place de la rangée de gauche, près de la fenêtre. On avait une vue imprenable sur la cour du lycée, et on commençait à apercevoir un peu de ciel bleu, dissipant les bandes de brouillard. La brumasse mettait d'ailleurs tout son temps pour déguerpir, style «  C’est le Week-end, faut pas trop me presser. »
Momo était perdu à l’opposé, dans le coin en bas à droite, près de la carte du monde dont il s’apprêterait à redéfinir les frontières dès qu’il aurait sorti sa trousse de crayons, s’il ne l’avait pas oubliée.
Et ma pomme, comme pour mes performances scolaires, j’occupais le centre de la diagonale virtuelle qui les reliait tous les deux.
Qu’est-ce qu’il nous mijotait, le prof, avec son sourire énigmatique ?
- Hé, M’sieur, vous l’ avez pas mis votre teeshirt de Newton-qui-tire-la-langue aujourd’hui, lança Momo, un rien irrespectueux ?
C’était vrai, en plus. Le polo qu’il portait était tout aussi décati que celui qu’on lui connaissait, mais nul trace du visage  grimaçant et de son MC2 immortalisés sur le vieux tissus 100% acrylique qu‘il arborait habituellement.
La légende était donc vraie. Monsieur Paturot changeait bien de déguisement le week-end.
- Hé, M’sieur, c’est jour de lessive aujourd’hui, c’est pour ça, insista Momo?
J’avais envie de glousser, même si je trouvais que mon pote allait un peu trop loin. Encore une réplique comme celle-là et il aurait franchi la ligne rouge.
C’est vrai quoi. Ma mère m’avait toujours appris le respect qu’on devait aux adultes, surtout ceux en charge de nous donner les armes pour nous défendre dans notre vie future. Et même s’ils ne ressemblaient à rien, le respect des anciens, c’était la base.
Monsieur Paturot ne releva pas le petit pic de Momo et lui tendit une dizaine de feuilles blanches. Remontant vers l’estrade, il fit de même pour moi et pareil pour Thomas qui avait déjà sorti son attirail de pro : Un stylo quatre couleurs, une règle de 30 centimètres, Un stylo plume encre turquoise et un effaceur Pikatchu. Sans oublier une barre de céréales chocolatée, et un petit sachet de compote de pommes à boire. Et l'hélico de plastique, sa nouvelle mascotte avant le prochain cadeau Kinder hebdomadaire.
C’est à c’est instant que je compris ce qui faisait pouffer Momo.
Le prof n’avait pas changé de teeshirt, il l’avait simplement mis à l’envers, le devant derrière. Et le Newton/Einstein qui nous faisait face maintenant nous tirait la langue !
Ça aurait du dégénérer en un énorme fou rire, mais la porte de la classe s’ouvrit brutalement sur un monsieur Piquet, en tenue sportwear. Le dirlo était sapé comme un milord à la cool et sentait l’aftershave au moins jusqu’aux départements limitrophes. 
Nous nous levâmes. Une chaise tomba faisant un gros badaboum. (Devinez laquelle !)
- Je venais juste vérifier que ces tristes individus n’avaient pas oublié ce petit rendez-vous matinal, dit il en paluchant le prof sans cesser de nous regarder de son regard sévère. Enfin surtout Momo. Sa couleur de cheveux devait y être pour beaucoup !

Momo fait certainement référence au tribunal de la Haye, vous croyez pas ?

Le proviseur devait avoir un cours de tennis ce matin-là, comme en témoignait le sac de sport qu’il tenait de son autre main.
Il remercia le prof d’avoir remplacé au pied levé les deux surveillants indisponibles et, nous accordant un dernier regard, s’éclipsa par où il était entré, sans la moindre remarque concernant Momo et sa tronche de pseudo Jocker hilare.
Il devait certainement avoir un rencard avec une dame. Deux raquettes dans son sac de sport, l’aftershave et cette tenue classe et décontractée qui ne lui était pas habituelle. Autant de preuves auxquelles on pouvait ajouter le fait qu‘il n‘avait pas fait un infarctus en découvrant la touffe verdâtre trônant sur la tête du petit diable qui semblait le narguer du fond de la classe. Un moment, j’ai donc imaginé que c’était avec Madame Chafouine, ce qui me déclencha un nouveau sourire involontaire. Pauvre madame Chafouine avec son chignon strict et ses lunettes rondes. Bientôt la retraite, ça gentillesse nous manquera à tous. Et si c’était avec Melle Vignot ? Non, trop jeune, elle aurait pu être sa fille.
En tous cas, bon vent Monsieur le proviseur. Te fais pas un tour de reins quand même.

Monsieur Paturot reprit les rennes.
- Jeunes gens, j’ai une bien meilleure idée ce matin que de vous faire aligner des x et des y  sur des fonctions abstraites. Nous aurons largement du temps à consacrer aux mathématiques lundi prochain. Considérez cela comme un petit test. Je vous demande de donner le meilleur de vous-même, et cela me permettra de mieux vous connaitre. Messieurs, prenez vos papiers et vos crayons. Vous avez un peu moins de quatre heures pour rédiger le premier chapitre d’un roman que vous allez imaginer.
- Un roman, protesta Momo ? C’est pas fairplay, ça , m’sieur !
Thomas était déjà au travail.
Moi, j’avais reçu comme un uppercut en plein plexus et je me demandais juste si j’allais bientôt me réveiller.
Mr Paturot me fixait intensément, comme pour me dire :
« cette fois, mon garçon, tu ne peux plus reculer ! »