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| N'insiste pas, Marceau. Elle a dit NON ! |
- Non, Marceau, je ne vais pas le répéter cinquante fois ! J'ai dit : il en est hors de question ! Et arrête de me faire tes yeux de cocker battu !
- Mais, maman, regarde, il est tout mignon. Il nous a déjà adoptés.
Effectivement, le gros patapouf minaudant passait langoureusement entre nos jambes nous fixant de ses grands yeux de jade comme pour nous supplier, style : « S’il-vous-plait, vous verrez, je suis le plus gentil de tous les chats du 93, je suis bien élevé et je ne dis jamais de gros mots. »
Ma darone, les animaux de compagnie, c’était pas trop sa tasse de thé. A part notre pauvre Mao, le lapin cirrhotique, qu’elle avait fini par apprécier. Elle avait même versé sa petite larme quand la boite à chaussure s’était définitivement refermée sur la petite boule de poils blancs avant de la déposer dans le trou au fond du jardin.
Donc, Momo avait récupéré Mistigri alors que Thomas et moi tremblions de peur devant la vieille bicoque de Madame Leroy.
Un sacré warrior ce Momo, quand même.
Il avait entendu du bruit à l’étage, et hop, tout logiquement, il avait été voir d‘où ça venait. Bon, faut dire qu’il était outillé. Mais total respect quand même.
Il avait trouvé le chat, enfermé dans la chambre de sa maitresse. Depuis quand ? Mystère.
- Les mecs, je vous présente Mistigri, avait-il dit, brandissant fièrement le gros pépère à bouts de bras. Il était barricadé dans la piaule. Un chat taulard, vous avez déjà vu ça ?
- Miaou, fit le chat comme pour se présenter.
- C’est étrange, il était enfermé, et pourtant, aucun signe de déshydratation ou de malnutrition, s’interrogea Thomas qui avait recouvré ses esprits.
- Il du bouffer des souris, c’est plein de souris dans les vieilles maisons abandonnées, expliqua le sauveur de chats qui devrait, pour le coup, tenter un CAP de SPA, même que ça lui irait comme un gant.
- Il y avait des ossements de souris dans la chambre, renchérit le Sherlock en pantalon vert ?
- J’en sais rien, moi, il était peut être pas enfermé depuis des lustres, le bestiau !
- Je pense qu’il a du se faire piéger. Un courant d’air qui a claqué la lourde. Heureusement que nous passions par là, expliquai-je.
C’était vraisemblablement la bonne hypothèse, vu que Tomtom ne trouva dès lors plus aucune contradiction à lui opposer.
- Et on en fait quoi ?
- J’ai une idée, on manquait justement de bidoche pour le couscous du week-end, proposa Momo, au taquet pour se lancer dans un CAP de cuistot.
- Beurk, faillit vomir Thomas à l’idée même de trouver des touffes de poils de chat au milieu de ses grains de semoule.
- Laisse-tomber, il est même pas hallal ce chat si ça se trouve, tentais-je de le dissuader, un peu iconoclaste sur les bords. Tu veux pas le garder, Tom ?
- Même pas concevable ! Ma mère ne supporte pas les animaux, elle est allergique. En plus, il va mettre des poils partout dans la maison, je vous raconte pas. Non, non, non, très mauvaise idée. Ça serait un poisson rouge, encore, à la limite…
Mes potes me regardaient avec insistance et interrogation déterminée. Le chat aussi me fixait de ses grands yeux suppliants. En gros, j’étais l’ultime chance de survie de cette grosse boule de fourrure fauve et grise que nous venions de sauver d’une mort atroce.
- Ça va être tendu. Je sais pas trop si ma daronne va être joyce de me voir débouler avec ça !
Oui, ben, allons vérifier ça illico :
- Tu m’entends, Marceau, même pas en rêve !
Voilà.
C’était sans appel.
J’étais rentré à la maison quasi au même moment qu’elle, chargée de sacs remplis. Elle avait passé la journée à dévaliser toutes les friperies des environs. Négociant probablement des centaines de trucs inutiles à moins de 50 centimes, qui viendraient s‘empiler dans la cave au dessus des fantômes des brocantes passées. J'avais essayé de l'amadouer en l'aidant à porter ses trouvailles jusqu'à chez nous, mais sans effet.
- Et puis, il doit bien avoir un propriétaire, ce chat. Vous l’avez trouvé où ?
Ma mère inspectait sous toutes les coutures le gros félin dodu qui ressemblait à une peluche consentante, à la recherche d’un hypothétique moyen d’identification.
- Il était perdu dans le bois de Richebourg… Il nous a suivis et…
- Marceau ! Combien de fois devrais-je te répéter que je ne veux pas que tu ailles trainer là-haut. C’est dangereux avec tous ces… Enfin bref, je ne veux pas. C’est tout !
Tous ces quoi ?
Gens du voyage, romanichels, roms, gitans, tziganes, voleurs de poules…
Pas facile quand on vote traditionnellement à gauche de s’avouer un peu xénophobe sur les bords. L’être humain est souvent plein de contradictions. Surtout les femmes et en particulier ma mère.
- On a juste été rendre visite à Madame Leroy, tu sais notre ancienne institutrice en CP/CE1. Elle habite juste en face du moulin de la galette.
Les investigations poilues n’ayant pas abouties, elle abandonna l’animal qui vint se blottir entre mes jambes.
- Quelle drôle d’idée, c’est une gentille attention, Marceau, mais, si mes souvenirs sont bons, elle n’y habite plus.
- Ah bon ? Oui, la maison paraissait abandonnée.
Mensonge par omission, ne surtout pas révéler notre petite expédition au cœur de la maison biscornue.
- Elle est tombée dans les escaliers, fracture du col du fémur. C’était il y a deux ans, je crois.
Maman travaillait aux urgences de l’hôpital le plus proche, c’était donc normal qu’elle soit la première informée des malheurs de ces concitoyens.
- Elle est toujours dans ton hôpital ?
- Non, après l’intervention, elle a du être transférée ailleurs, en rééducation, ou dans un service de long/moyen séjour. C’est fréquent après une chute, les vieilles personnes perdent leur autonomie et doivent être placées dans des services adaptés.
Une piste.
Madame Leroy était peut-être encore en vie. Assise, seule, malheureuse dans sa cellule, perdue dans une maison de retraite sordide. S’interrogeant sur le sort de son cher matou abandonné par la force du destin.
Ne pas brusquer les choses cependant, mais ne pas oublier de cuisiner ma mère pour en savoir un peu plus.
Je décidais d’enfoncer le clou à ce moment, profitant de sa faiblesse face à la misère humaine.
- Maman, je pense que c’est le chat de Madame Leroy. Elle nous avait montré une photo une fois, et on l’a trouvé. Il rodait, juste devant la vieille maison.
Second mensonge : Ne surtout pas avouer notre première visite à la vieille institutrice, il y a trois ans, vu que déjà à l’époque, la butte Pinson était un endroit peu recommandable pour une bande de gamins en quête d’histoires insolites.
- Il doit avoir faim cet animal. Et surtout soif.
Voilà ! Bingo !
C’était fait. Les réflexes de l’infirmière reprenaient le dessus. Et même si elle n’était pas vétérinaire, sauver des vies était un peu son sacerdoce.
Maman lui servit un bol de lait dans la cuisine.
- Miaou, la remercia le chat qui commença à laper le délicieux breuvage avec gourmandise. Il n’en laissa pas une goutte, et son festin terminé, s’affaira à une petite toilette rapides en léchant ses deux pattes avant de coups de langue précis et délicats.
Nous avions assisté au repas suivi de la toilette en silence. Avec un sourire compatissant. Même ma mère.
- Hum, et il s’appelle comment ce chat ?
- Mistigri.
- OK, ça lui correspondrait bien, vu la poussière. Mais en fait sa robe est plutôt rousse, et en plus, c’est une femelle.
- Ah, ben alors, on a qu’à l’appeler Miss Tigrise.

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