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vendredi 1 mai 2015

Chapitre 16 : Même pas peur !



- Hé, Marceau, ça va ? T’es tout pâle, s’inquiéta Thomas.
- Regardez, la baraque !
C’est vrai qu’elle n’avait pas fière allure, la maison de Madame Leroy.
Encore plus biscornue que la fois précédente. La prochaine tempête hivernale aurait certainement raison d'elle. Ça, c'est sûr ! Heureusement, on était en octobre et niveau vent, c'était plutôt calme plat. Au passage, il faisait un temps superbe. Bientôt Halloween et la météo annonçait des températures quasi estivales pour la journée. Le réchauffement climatique affirmaient les spécialistes. Du coup, on pouvait dire merci à madame Grosseins et son gros 4X4 pollueur ! Le CO2, ça avait des avantages quand même. Au passage, j’étais sorti en teeshirt et j’allais probablement me prendre une tannée si ma mère l’apprenait. Tant pis. Pour le moment, j’avais d’autres chats à fouetter.

Revenons à la bicoque, donc.
Légèrement en retrait par rapport au petit chemin parsemé de nids de poules qui s’enfonçait dans le bois de Richebourg, sa silhouette toute de guingois se découpait, maladive entre les gros chênes qui regrettaient certainement de n’avoir été plantés ailleurs, jadis.
Une extension de la déchetterie semblait avoir été inaugurée devant le perron de quatre marches.
Un paradis pour les ferrailleurs et les clodos qui y trouveraient certainement de quoi remplir leur caddie à raz-bord.
Bidons éventrés, vieux pneus déchiquetés et même une pyramide de batteries qui régurgitaient leur semence corrosive dans une terre désormais irrémédiablement empoisonnée.
Mais le plus choquant, c’étaient les livres.
Des centaines de livres éparpillés devant la maison, déchirés pour la plupart, et dont les pages se tournaient au grès de la brise automnale. 
Une feuille orpheline d’un bouquin déchiqueté s’envola vers d’autres cieux plus cléments, portée comme par une main fantomatique.
Nous avions deviné que ce devait être tout ce qui restait de la bibliothèque de Madame Leroy. Un cimetière de livres lacérés dont chaque page formait un funeste épitaphe.
Devant les marches,  se tenant debout comme par miracle, le déambulateur rouillé ajoutait une touche sordide à ce tableau déjà bien inquiétant.
Ce que confirma Momo :
- C’est flippant ! On dirait la maison hantée de la foire du trône !
La façade autrefois crémeuse avait été ravalée artistiquement par des dizaines de tags plus colorés les uns que les autres.
De part et d’autre de la porte d’entrée béante qui faisait penser à une bouché édentée, les deux fenêtres du rez-de-chaussée avaient du subir les assauts répétés de tireurs embusqués, et les vitres explosées témoignaient de ce combat perdu d’avance. Une terrible bataille s’était déroulée ici et la vieille bicoque avait capitulé. Défoncée. Morte au champ d'honneur. Avec pour décorations posthumes, des dizaines de tags dessinés par des sauvageons irrespectueux.
- Madame Leroy, elle… elle est peut-être décédée, en conclut Thomas, tremblotant.
En tous cas, plus personne n’habitait ici. C’était une évidence.
Au premier étage, la grande fenêtre romane semblait avoir été épargnée par les assauts des spécialistes de la dégradation en bande organisée qui avaient sévi en contrebas.
- Bon, on est pas venus jusqu’ici pour se pignoler, on y va, trancha Momo, d’une voie assurée sortant de sa poche un objet à la fonction indéterminée de prime abord, qu’il actionna d’un doigté précis et se révéla être…
Un cran d’arrêt !
Sans doute subtilisé à son daron. Comme tout le reste.
Tiens, j’ai oublié de préciser que le père de Momo avait passé quelques temps à la prison d’Osny, près de Cergy Pontoise. Aujourd’hui, il s’était refait une virginité et conduisait des gros camions de fret.
- Non ! Non ! Non ! Non! On n’y va pas, pleurnichait Thomas, complètement en panique à l’idée même de s’engouffrer dans cette gueule menaçante.
Vous connaissez Momo, Quand il a une idée derrière la tête, impossible de lui faire lâcher prise. Un vrai pitbull enragé et butor !
De toutes façons, l’intrépide s’avançait déjà en direction des marches du perron, la main droite tendue le long des bandes de son jogging défraichi, prolongée de sa sinistre lame.

Que faire ?
Je n’avais qu’une envie ; suivre les conseils de mon peureux ami prêt à fondre en larmes et qui venait de m’attraper la main.
Ouais, déguerpir d’ici sans demander mon reste.
Et tant pis pour toutes les questions qui, de toutes façons, resteraient sans réponse.
Mais si je renonçais maintenant, je connaissais déjà la teneur des moqueries dont nous serions la cible.
- Alors, les lopettes, on se bouge ou quoi ? Me confirma Momo, qui venait de poser un pied dans les ténèbres de la vieille demeure dévastée.
L’intérieur était à l’avenant.
Le couloir d'entrée était plongé dans la pénombre. Au fond, un escalier de bois aux marches défoncées devait forcément conduire à l’étage.
A droite, une porte s’ouvrait sur le salon bibliothèque où Madame Leroy nous avait accueillis il y a quelques années.
En face, une ouverture menait à la cuisine. Un vieux frigo branlant en bloquait l’accès. Sous l’escalier, une petite porte entrouverte laisser présager une terrifiante descente dans la cave.
Non, surtout pas la cave ! Semblait penser tout haut mon pote accroché à ma main, et frissonnant comme s’il avait attrapé la grippe.
Nous marchions à pas très lents, (1 mètre par heure pour être précis.) pour surtout ne pas faire le moindre bruit. Sur un tapis de livres, de détritus divers, et d’éclats de verre, l’opération se révéla particulièrement  délicate.
Les papiers peints étaient recouverts d’inscriptions, témoignages des courageux qui avaient bravé leurs craintes, pour venir jusqu’ici et y laisser la preuve qu’ils avaient réussi leur rite de passage à l’âge adulte.
Un gros NTM  tagué nous rappela que le groupe de Joey Starr et Kool Shen, malgré les années, restait un classique indémodable de la scène rap hexagonale.
Mais l’heure n’était pas aux considérations mélomanes.
Momo, vaillant jusqu‘à la pointe de son surin avait déjà franchi le seuil du salon et avait repéré le guéridon qui avait échappé comme par miracle au saccage organisé. Je vous raconte pas l’état de la pièce, une nécropole de bouquins déchirés. Pire que dehors. Nous marchions sur un tapis de pages décomposées, froissées, séparées de leurs petites sœurs qui, un jour ensemble, avaient du former un tout qui racontait une histoire. Dans un coin, un pyromane avait tenté d’assouvir sa sinistre déviance, mais fort heureusement, l’humidité l’avait empêché d’accomplir sa besogne destructrice. Crottes, immondices, déchets avariés, partout où je posais les yeux, tout n’était que déjections et salissures. Et voilà, l’humain livré à lui-même dans toute sa splendeur, s’appliquant à tout saccager dès lors qu’il en a la possibilité, et surtout si l’entreprise ne comporte aucun risque. Dégoutant ! Franchement. J’avais honte d’appartenir à cette espèce. Madame Leroy avait fait de son salon un sanctuaire consacré à la connaissance et à la littérature. Les vandales qui avaient investi les lieux s’étaient appliqués à en faire une fosse septique puante et dégoulinante, se torchant à grands renforts de Zola, Maupassant, et autres classiques. Pourtant, cette réaction de dégout me surprit. Il y a encore quelques temps, j’aurai sans doute trouvé ça banal, pas même choqué, style, c’est normal. Mais ce jour là, un déclic, allez savoir pourquoi. Scandalisé. Les livres déchiquetés, souillés, maculés, profanés. Oui, c’était ça ! Un autodafé répugnant où le kérosène avait été remplacée par des excréments.

- Les mecs, vous savez quoi ? J’vais pouvoir la finir, ma gravure sur bois !
Momo me ramena à la réalité, ajoutant quelques nouvelles cicatrices au guéridon de bois vermoulu à l’aide de son surin affuté.
Déjà le sculpteur ornemaniste autodidacte se mettait à l’ouvrage avec entrain et bonne humeur. Même qu’il sifflotait, le bougre.
La désinvolture de notre pote avait doucement fait retomber la pression.
Même Tomtom semblait un peu moins terrifié.
Jusqu’à ce que nous entendîmes le terrible bruit.

C’était juste un grattement qui venait d’au dessus.
Un grattement frénétique.
Ça  faisait penser aux griffes acérées d’une bête malfaisante s’acharnant sur le plancher de bois rongé. Ou bien sur une porte…
Suivi d’une longue et terrible plainte inhumaine et effrayante.
Même Momo avait stoppé net son œuvre d’art à peine esquissée.
Tomtom hurla !
Il m’entraina immédiatement vers la sortie tellement il m’agrippait fort.
A moins que ce ne soit l’inverse.
Une fois en sécurité devant le perron, je sentais mon cœur s’affoler à 150 BPM, comme dans une soirée techno à laquelle je n’avais d’ailleurs jamais été convié.
Mes oreilles bourdonnaient.
J’étais parcouru de longs frissons impossibles à maitriser.
Thomas était en pleurs, tapant la mesure de son pied droit dans un automatisme stéréotypique du à la panique. Il geignait comme un animal blessé, cherchant désespérément sa ventoline dans une poche de son pantalon.
Je passais mon bras autour de son épaule.
- Calme toi, Tomtom, tout va bien ! On est sortis !
- Il est encore dedans, parvint-il à articuler dans un sifflement maladif.
C’était vrai, dans notre fuite éperdue, nous avions abandonné Momo à son triste sort.
- Momo, criai-je. Momo, reviens !
Tu parles. Seule une bourrasque soudaine et impromptue daigna nous répondre. (Au passage, contrairement à ce que j’avais pensé, la maison ne s’écroula pas.)
Et en plus, le soleil commençait à décliner.
- Tu crois que c’était le fantôme de Madame Leroy ? s’interrogea Thomas en essuyant d’un revers de sa veste de costume dominical, une trainée de morve qui s’affichait, brillante et humide sous son orifice nasal.
- Raconte pas de bêtises, tu sais bien que les fantômes n’existent pas. Et puis elle n’est pas forcément morte, on en sait rien. Elle est peut-être dans une maison de retraite.
Et d’enchainer en criant :
- Momo, hé Momo, reviens, mec ! Quand même loin d’être rassuré.
L’attente paraissait interminable.
Quand enfin, une silhouette se découpa dans la pénombre de la porte.
Ce n’était pas le fantôme de la vieille institutrice.
C’était juste Momo et sa tronche de cake. Hilare, comme d’habitude.
Il tenait un truc dans ses bras mais on ne pouvait pas distinguer quoi d’ici. Ça ressemblait un peu à une boule de fourrure.
- C’est cool de savoir qu’on peut compter sur ses potes en cas de coup dur, hein les p’tites fiottes ?
Nous, avec Thomas, on n’en menait pas large. Enfin, surtout moi.
- Pas grave, regardez c’que j’ai trouvé là-haut, bande de taches.
Momo nous tendit à bouts de bras un gros pépère chat tout grisonnant de poussière au regard perçant. (Normal pour un chat.)
- Les mecs, Je vous présente Mistigri.

* traduction : Heu, si y a un grec frittes, mayo, harissa, je préfère...

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