- Vous faites quoi les mecs, j’peux entrer ? Je zonais dans le coin et je me suis dit : tiens, si j’allais chez mon pote Marceau histoire de passer.
- Ouais, vas-y entre.
Mais l’intéressé était déjà affalé dans le fauteuil du salon, à côté de Thomas qui venait juste de commencer la lecture de mon roman. Un concurrent sérieux pour maman ce Momo.
Au passage, il s’était fait la boule à zéro, notre Jocker des bacs à sable. Probablement sur injonction de sa daronne offusquée par le tableau de sa tignasse fluorescente. On pouvait presque lire sur son crâne comme dans un traité de chirurgie réparatrice. Le nombre de cicatrices y était impressionnant, témoignage de bastons anciennes. Par contre, pour celles à venir, il faudrait trouver un autre endroit.
- Hé, mec, au fait, tu fais quoi en slip à c’t’heure ? T’as pécho une meuf ? On t’a interrompu ? Elle est bonne ? C’est qui ? Tu peux nous présenter ?
- Non, Non, c’est juste que je viens de me lever, j’ai pas bien dormi.
- T’as encore fait ton rêve ? Y avait Nabilla cette fois ? Salut poil de carotte, c’est quoi qu’tu lis, demanda-t-il en arrachant les deux feuillets que tenait Thomas sans même attendre la réponse.
- Hé, mec, c’est ton devoir de punition. Trop cool !
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| Heu... T'es dans la mouise, Marceau. |
Ce que je redoutais arriva.
Il y a des jours comme ça…
J’essayais de détourner l’attention.
- Voulez boire quelque chose ? Y a du coca.
- Il reste pas un peu de pastaga, plutôt ?
Je sais, là vous allez me dire : « Momo ne peut pas boire d’alcool, c’est un musulman, et c’est bien connu, les musulmans ne boivent pas d’alcool, en principe. »
Et qu’est-ce qui vous fait dire que Momo est musulman d’abord, hein ?
Oui, bon, Mohamed, j’avoue. Il y a de fortes chances.
Mais il y a toujours une exception qui confirme la règle.
En plus, c’était une blague de sa part.
Mon pote Momo ne buvait pas d’alcool.
Non pas à cause de son hypothétique religion, mais parce qu’il avait 14 ans, et qu’à 14 ans on ne boit que du coca, sauf Thomas.
Du coup, ce fut coca pour Momo, idem pour moi et un verre de lait froid pour Thomas.
Avec gâteaux secs, Curlys et une bonne tranche de Justin Bridou pour mon pote trop jeune pour s’enfiler un pastis un dimanche à 14 heures à peine dépassées.
- Hé, Marceau, c’est trop cool ton truc, attend, vas-y, je finis, fit-il alors que j’essayais de lui reprendre mes feuillets.
Le comique avait un don certain pour l’imitation, ce qui nous faisait souvent bien marrer en classe.
Il prit la voix, les intonations de Mr Paturot, même les mimiques, se colla les lunettes de Tomtom sur le nez et commença à lire mon texte à voix haute.
Voilà ce que je redoutais le plus.
« Ce matin-là, Marceau, bientôt quinze ans, monta dans le bus qui l’amenait comme tous les matins au lycée Feyder d’Epinay-sur- seine. »
c’était ma phrase. Et même si l’imitation du prof était parfaite, je n’avais pas trop envie de rigoler.
Thomas non plus d’ailleurs. Il avait bien saisi que la situation était un peu gênante.
Mon pote aux gros sabots continua sans se laisser démonter.
« C’était au mois d’octobre. Le soleil n’était pas encore allumé, et dehors il faisait froid. »
- Hé, mort de rire le soleil qui s’allume! Clic ! Faudra penser à lui changer les piles à ton soleil, sinon ça vite faire comme dans le jour d’après. On va se peler grave ! J’te conseille de lui mettre des Duracel, ça dure plus longtemps !
- Momo, tenta de s’offusquer Thomas qui, cette fois, parvenait difficilement à réprimer son sourire.
Moi, je n’en menais pas large.
C’est vrai que le soleil qui s’allume, franchement c’était pas trop adapté comme figure de style.
- Attendez la suite, hurla de rire mon traitre de copain.
« Mais comme dans le bus il y avait de la climatisation, Marceau n’avait pas froid. Il regardait dans la rue mais il ne voyait pas grand-chose, parce qu’il y ‘avait de la buée sur la vitre. »
Il pouffait déjà à la grosse vanne bien lourde qu’il allait sortir.
- Moi, si j’étais ton héros, tu sais ce que j’aurais dessiné sur la vitre avec mon doigt ?
- Momo, c’est bon, là, tu peux pas être sérieux deux minutes ?
- même trois si tu veux !
Mais Momo était lancé et rien ne pouvait plus l’arrêter.
« Le bus s’arrêta en couinant ( CCCOOUUUIIIIIINNE ! imita-t-il) devant l’arrêt de bus de la mairie. La porte s’ouvrit et une femme entra dans le bus. »
- Super, on arrive à la scène de boules, commenta mon pote en pleine forme avant de continuer le massacre :
« Comme il n’y avait plus de place ailleurs, la femme s’était assise à côté de Marceau. Elle était habillée tout en noir comme un corbeau (CROOA ! CRRROAA !!) et même ses cheveux, ses ongles et sa bouche étaient noirs.
- Une gothique, demanda Thomas ? Mes parents n’aiment pas du tout les gothiques. Avec leur croix à l’envers. Ils disent que ce sont des satanistes.
- Mais non, c’est juste la daronne à Indochine, pouffa Momo.
- C’est pas une daronne, c’est une jeune, tentais-je d’expliquer.
- Alors il faut le préciser, dit Thomas, sinon, on ne peut pas savoir. Mets plutôt fille à la place de femme.
- Ok, je changerai.
- Silence là-dedans, je continues. Momo semblait se prendre au jeu. Où j’en étais. La fille tout en noir, donc.
« Elle était habillée en cuir avec des bottes de cuir vernies qui montaient jusqu‘aux cuisses. »
- C’est une tapineuse, me demanda le pseudo connaisseur ?
- c’est quoi une tapineuse, s’enquit Thomas l’innocent ?
- ‘Tain les mecs vous êtes relous !
« Au dessous de son œil droit, il y avait une marque qui ressemblait à un pique comme sur un jeu de carte. »
- Super on va pouvoir se faire une belotte !
« Pendant tout le trajet entre la mairie de Pierrefitte et l’arrêt de bus à la gare d’Epinay-Villetaneuse, la femme en noir regardait Marceau, sans dire un mot. »
- Sans piper mot, corrigea l’intello de service. Ce qui déclencha l’hilarité de Momo. Je me demande bien pourquoi.
Il reprit sa respiration à mon grand désespoir pour attaquer illico la deuxième page.
« Juste avant de descendre du bus, elle attrapa le poignet de Marceau et lui dit : Je suis ton daron Luc ! »
Momo était explosé de rire après avoir imité le souffle maladif de Darth Vader dans la guerre des étoiles.
Ce n’était pas la réplique que j’avais écrite, bien évidemment.
Dans mon histoire, La femme en noir, ou plutôt la fille en noir disait au héros : « Tu dois sauver le monde des fées, marceau. » Avant de lui expliquer en détail que son peuple de fées était prisonnier dans un monolithe noir, au centre d’une clairière.
J’avoue, un peu comme dans le MMORPG coréen.
Pourtant, j’avais rédigé ce petit texte juste avant de rentrer dans le jeu en question. Et même si l’image que j’avais de la fille en noir dans ma tête était empruntée au personnage s’affichant sans trop de pudeur sur le bandeau publicitaire, le reste avait une autre source d’inspiration.
J’avais certainement été influencé à la fois par le livre de Mr Paturot et par l’image de présentation de Kingdown of Wonders.
J’avais fait un mix entre les deux en quelques sortes. Et comme le thème du jeu était lui-même pompé sur le livre de Clive Barker, tout s’expliquait de manière rationnelle.
Momo s’était enfin décidé à lâcher l’affaire. Il s’apprêtait à rendre ses lunettes à Tomtom lorsque celui-ci fit une découverte fortuite en manipulant l’enveloppe de kraft qu’il croyait vide.
La photo qui y était coincée glissa à nos pieds.
Je la ramassais.
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| Les mômes sur la photo, ça vous rappelle rien ? Moi, si ! |
Il s’agissait d’une vieille photographie polaroïd dont les couleurs commençaient à prendre une teinte jaunasse avec le temps.
On y voyait, dans un bois, une petite maison biscornue et quatre silhouettes minuscules s’apprêtant à gravir le perron.
En dessous, une date : le 13 04 11. L’heure aussi. 15h48.
Cette bicoque de guingois me rappelait vaguement quelque chose.
Pareil pour les personnages de dos qui ressemblaient à des gamins.
Le premier à gauche portait un maillot de foot bleu avec un gros numéro 10 au dos, le second un pull à col roulé noir, le troisième une veste de survêtement Addidas et le dernier, un pantalon vert pomme à pattes d’éléphant.
- Hé, dit Thomas, on dirait nous !



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