- Fas-y ! F’est bon ! Lâchez-moi !
Nous venions d’arriver devant les grilles du lycée Feyder, nous à pinces, Virginie Grosseins, comme toujours, s’extirpait du gros 4X4 de sa daronne, un truc monstrueux probablement conçu pour faire bobo au trou de la couche d’ozone.
Un sacré phénomène, la mère de Virginie.
Un traité de chirurgie esthétique à elle seule. Y a pas un bistouri dans la région qui ne l’avait pas rafistolée sous toutes les coutures. On aurait dit qu’elle ne supportait pas la concurrence de sa fille. Quand Virginie avait commencé à prendre du bonnet, sa mère avait carrément fait doubler la taille des siens. Style : « c’est encore moi qui commande à la maison ! »
Mais le pire, c’était sa bouche ! Un bonheur pour avocats véreux certains de toucher le pactole en faisant procès sur procès au chirurgien qui devait l‘avoir charcutée sous l‘emprise de substances illicites. Deux grosses limaces proéminentes d’une teinte écrevisse carbonisée, cernées d’un trait noir. Je passe sur le visage cireux et forcément inexpressif. Quand elle essayait de sourire, c’était pire qu’une séance de musculation intensive.
Bref, on l’avait surnommée La Lolo Ferrari. (LLF, pour les affranchis).
Momo aimait bien.
- ben quoi ? Elle a du style sa daronne ! Une bombe atomique, nous répétait-il souvent.
Mouaich… Les gouts et les couleurs.
En attendant, le gros Hammer de madame Grosseins était reparti dans un panache de fumée forcément toxique, après avoir largué son colis. La circulation pouvait enfin reprendre dans la rue Henri Wallon, faisant ainsi taire la symphonie des klaxons énervés.
Sur le trajet entre la rue et le lycée, se tenaient les trois frères Christini.
Je les avais surnommés les trolls.
La même tronche, la même dégaine, le même look improbable.
Trois jumeaux parfaitement identiques jusque dans leur mimique.
- Pas des jumeaux, des triplés, m’avait un jour corrigé Thomas.
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| Je vous présente les frères Christini. Avec eux dans les parages, il pleut des embrouilles comme des morpions sur une boite de fenouil. |
Ces trois types là, je les aimais pas trop. D’ailleurs personne ne les appréciais. Des cherche-embrouilles en puissance. Virés du lycée l’année passée avec à leur actif une bonne collection de redoublements, ils continuaient pourtant à roder autour des grilles, attirés comme par un aimant. Ils devaient à peine avoir 18 balais mais on pouvait leur en donner facilement le double. Et oui, ça déglingue le pastaga au petit dej surtout quand tu consommes le produit depuis l‘âge de 9 mois. ( Ça a la couleur du lait, mais à déconseiller dans le biberon des marmots, et tant pis pour la diversification alimentaire.). Ils étaient assez beaux gosses malgré leur tronche ravagée par l’acné. Faut dire qu'ils n'avaient pas forcément percuté que l'eau précieuse n'était pas une marque de boisson désaltérante.
C’était rare de les croiser au petit matin. En principe, leur horaire de prédilection c’était plutôt la fin des cours. Mais là, va savoir, les trois galériens n’avaient probablement croisé aucun boloss à racketter dans le premier train qui les ramenait au bercail après une virée sur Paname. Du coup, ils avaient tout naturellement choisi d’aller faire un petit tour sur leur terrain de chasse de prédilection avant d’aller siroter un ou deux apéros bien mérités en guise de petit dej.
On aurait dit des rockabillys des années yéyé. Réchappés de retour vers le futur ou d’une pochette de disque des chaussettes noires. Au choix : soit hyper à la ramasse niveau look soit, au contraire, carrément en avance sur leur temps. La panoplie complète : Perfecto avec chaines, clous, et tout le tralala, Jean slim replié sur des tiags à bouts pointus, lunettes noires, (Tiens, j’ai oublié ce détail sur l’illustration…), et bien sur, la banane tellement gominée qu’on la croirait enduite de goudron. J’allais oublier la clope au bec. Le détail qui leur donnerait le cancer plus tard mais qui, pour le moment confirmait juste que ces mecs-là, c’étaient des dur-à-cuire.
Le tableau avait de quoi faire sourire, sauf que les frères Christini étaient tout sauf des clowns. (Ou alors version Halloween.). On la sentait bien d’ailleurs cette aura de crainte qu’ils inspiraient. D’un coup, les garçons parlaient moins fort, les filles avaient cessé de glousser bruyamment. On voyait même de-ci de-là des groupes qui s’écartaient doucement de peur d’attirer leur attention.
Et ces maudites grilles du lycée qui ne s’ouvraient pas…
- Lâchez-moi ou j’appelle ma mère !
La trajectoire de Virginie avait malheureusement croisé un obstacle de taille ce matin-là. Les frères Christini avaient jeté leur dévolu sur notre camarade de classe. Donc, la situation allait bientôt dégénérer. (CQFD).
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| On ira au Baston, Baston, comme le prolo va au charbon ! (Renaud : Baston 1980) |
Tout s’est alors passé très vite.
Je revois encore le poing de Momo qui se ferme.
Les grands yeux de Thomas qui venait de comprendre.
J’avais laissé tomber mon sac pour tenter de rattraper mon pote, mais c’était trop tard. Il avait déjà sauté sur le Christini qui serrait le poignet de Virginie.
- Momo, fais pas le…
Les trolls mesuraient bien deux têtes de plus que Momo. Côté carrure, difficile à dire avec les perfectos. Par contre, les slims laissaient deviner une certaine musculature. Pas phénoménale, mais quand même.
Momo, lui, pouvait compter sur sa rage et sa rapidité. Sans compter la surprise qui lui donnait un modeste avantage.
- Marceau, qu’est-ce que tu fais ? M’avait demandé Thomas, regard exorbité.
C’est vrai ça, qu’est-ce que je faisais ?
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| "Non, moi f'est Virginie, pas Adrienne. Pas grave, fa doit être le ftreff." |
- Coucou Virginie, fis-je avant de balancer mon pied dans un tibia fin qui se déroba aussitôt.
Après, ben, les choses se sont naturellement corsées. Surtout pour moi. Momo, lui, assurait, il avait déjà mis un frangin à terre, un peu grâce à mon intervention quand même.
Il y a une règle d’or dans une bagarre : Toujours se focaliser en premier sur l’adversaire le plus costaud.
Ouais… Un règle que les deux Christini encore debout ignoraient.
J’ai pris cher !
Mon rôle dans ce qui suivit se limita à tenter de me protéger des coups, tandis que mon pote s’acharnait à éplucher une banane gominée à outrance. (Une petite fringale, Momo ? L'heure du casse-croute ?).
Je n’ai pas perdu connaissance, mais presque. A un moment, je pense que j’ai déconnecté un peu. Un long bourdonnement dans ma tête alors que les cris alentours s’étaient éteints.
Quand j’ai repris pied, Un peu comme dans un nuage cotonneux, les poings toujours serrés devant mon visage, j’ai vu Virginie, plantée là, me fixant avec incrédulité, les deux mains devant sa bouche, les yeux humides de larmes, ébahis.
- Marfeau…
J’ai essayé de lui répondre par un sourire, mais je pense que ça ressemblait plutôt une vilaine grimace. J’ai levé mon pouce en l’air, comme dans les films avec Bruce Willis après qu’il ait butté tout le monde, comme pour dire :
« Tout baigne, poupée ! »
Sauf que j’étais bien incapable de dire quoi que ce soit. A peine si j'arrivais à reprendre mon souffle.
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| Tiens, j'ai le même défaut de prononciation que ma copine Virginie pour le coup ! |
C’était la grosse voix de Mr Betjol, le surveillant, qui venait de me remettre sur pieds. J’avais envie de l’embrasser sur sa grosse bouche, mon sauveur.
A coté, Mr Ramirez, un autre surveillant avait ceinturé Momo qui se débattait comme un damné, essayant d’échapper à l’emprise aguerrie pour se lancer à la poursuite des trijumeaux gominés qui avaient détalé comme des lapins dès l’arrivée des renforts.
Au loin, les clones d’Elvis tendance James Dean au rabais avaient stoppé leur fuite juste avant de bifurquer dans l’allée Carpeaux qui menait à la cité des Presles.
- Souviens-toi d’nous, p’tit, on est les Christini, avaient-ils crié comme une menace avant de disparaitre.
Et comment que je m’en souviendrais… Il était évident que je les croiserais de nouveau sur mon chemin ces trois là. Et je n’osais pas imaginer le sort qu’ils me réserveraient ce jour là.
Mais pour l’instant, je savourais juste les grands yeux noisette de Virginie qui me dévisageaient tellement fort que j’avais l’impression qu’ils allaient me transpercer.
Virginie dans sa petite robe rose, ma préférée.
Ah, ça ! Une bien belle journée qui commençait.





bien bien, ça avance... et c'est toujours plaisant à lire.
RépondreSupprimerToujours la petite anecdote moi aussi on me surnommait le troll... mais plutôt la version scandinave du gentil petit korrigans...
Sinon j'aurais bien vu la scene où
"Marfeau ça va ...
et là la douce voix de Virginie me réveilla doucement et quand j'ouvris les yeux, des pandas et des petits coeurs semblaient s'agiter dans le lointain d'une vallée aux flans doux mais charnus... c'est donc ça le paradis... je de nouveau ma vision se troubla
Marfeau...
Droite sur ces jambes la jupe au dessus des genoux Virgnie se tenait au dessus de Marceau essayant tant bien que mal de le réveiller l'appelant désespéramment..."
Merci pour ton commentaire toujours avisé et plein de remarques pertinentes, Hoorgs.
RépondreSupprimerUn troll scandinave, ah oui, ça devait être quelque chose !
La scène de Marceau plongé dans un rêve à la lisière de son knock-out, j'y avais pensé d'autant que les songes du héros ont une importance capitale pour la suite.
Cependant, le moment n'était pas encore propice et aurait compliqué la trame.
Pour cette histoire, mes règles de base sont : Simplicité, simplicité et encore simplicité.
En tous cas, tu as une belle plume, sans aucune connotation déplacée.
Si j'ai besoin d'un coup de main pour rafistoler une phrase un peu bancale je pourrais même t'appeler à la rescousse.
Merci encore.
A +
Pour le chapitre suivant, j'espère.