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vendredi 15 janvier 2016

Chapitre 21 : Allumette, gentille allumette…




- Je dois aller faire une course, soyez sages tous les deux. Pas de bêtise, hein ? Nous intima Madame Grosseins, en refermant la porte de la chambre de Virginie. Elle tenta même de faire un clin d’œil à sa fille, mais peine perdue, son dernier lifting en date lui interdisait formellement toute contraction asymétrique d’un seul muscle du visage.
Comme vous pouvez le constater, j’avais choisi l’option A. Celle qui me semblait la moins pire, grimpant donc dans la grosse bagnole enfumée qui faisait sans doute cauchemarder tous les écolos des environs. Et même du monde entier. Mais la daronne de Virginie s’en tapait royalement le coquillard. Rien à battre du trou de la couche d’ozone. Le seul trou qui comptait, c’était celui de son compte bancaire, perpétuellement dans le rouge, à tel point qu’un jour elle avait traité son banquier de « sale coco ».
Et j’avais donc abandonné Momo et Tania qui étaient certainement en train d’attendre le prochain bus dans le froid et l’humidité automnale.
L’option B qui consistait à décliner l’invitation de Virginie aurait abouti à une catastrophe style hiver nucléaire dans nos relations.
Laisser Tania entre les griffes de Momo me laissait pourtant un gout amer.
Qu’allaient-ils bien pouvoir se raconter ces deux là ?
Dans sa tire, Madame Grosseins, qui s’appelle Victoria au passage, fumait clope sur clope, ce qui devait partiellement expliquer le ton grave et cassé de sa voix presque masculine. Elle écoutait à fond le troisième album de Jennifer, lunatique, et n’hésitait pas à accompagner le refrain, entre deux invectives dignes d’un routier à l’adresse des automobilistes dont elle grillait sans complexe la priorité.
Les feux rouges ? Connais pas !
Les stops ? Ah bon, où ça ?
Les points sur son permis, il ne devait pas lui en rester des masses.
Entre deux couplets de « Tourner ma page », elle me remercia d’avoir défendu sa fille l’autre jour. Me complimentant sur mon courage en profitant de l’occasion pour vilipender allègrement tous les mecs de la terre qui n’étaient que des couards ou des impuissants, à son avis.
Pas un mot pour mon pote Momo, au passage, qui avait pourtant fait la majeure partie du boulot.
Pendant tout le trajet, elle n’arrêtait pas de parler entre deux couplets de Jennifer et une invective mal placée contre la grand-mère qui mettait trois plombes à traverser.
Ainsi, j’avais donc appris qu’elle voulait que sa fille soit médecin, ou qu’elle se marie plus tard avec un chirurgien renommé, me demandant au passage si je ne voulais pas faire médecine.
Elle avait commandé sur internet une paire de Louboutins à 85 euros, une affaire, mais le précieux colis n’était jamais arrivée au bout du compte. Sans doute volé par un agent de la poste peu scrupuleux.
Aux prochaines élections, elle allait voter Marine, ça c’est sur ! Et plutôt deux fois qu'une.
Elle avait obtenu un prix imbattable pour son dernier lifting et sa paire de seins modèle XXL. D’ailleurs son plasticien lui avait filé un rancard mais pour le moment elle le laissait mariner dans son jus. C’est comme ça qu’il fallait faire avec les hommes, tous des cochons et blablabla…
Bref,  intarissable.
On l’avait surnommée La Lolo Ferrari.
Mais moi, elle me rappelait un peu Kim Kardashian, la femme du rappeur Kanye West, version banlieue nord, avec quelques tours de compteur en plus.
C’est vrai qu’elle savait imposer son style avec ses jupes ultra moulantes, ses bottes à talons hyper hauts de chez Milano et son chemisier ouvert sur un décolleté tellement vertigineux que si tu le prenais en photo en gros plan, tu pouvais croire que c’était le grand canyon vu d’hélico.

Une fois la porte refermée, un silence un peu gêné mais ô combien salvateur nous permit de souffler un peu.
La chambre de Virginie ne ressemblait en rien à celle que j’avais connue il y a quelques temps.
Plus de posters. Même David Beckham avait été décroché du mur.
Un papier peint bleu pastel sur lequel avait été épinglés des centaines de selfies mettant en scène la belle Virginie en compagnie des lourdingues qu’elle fréquentait aujourd’hui.
Par contre, la pièce était impeccablement rangée.
- Elle est un peu foulante, ma mère, non ?
- Heu, oui, heu non, c’est pas ce que je voulais dire, m’embrouillais-je les pinceaux.
Ce qui la fit éclater de rire.
Je l’avais oublié son rire que nous partagions inconscients quand nous étions enfants.
Un rire tellement délicieux, sans retenue, sublime du début à la fin de son expression.
Un rire magique qui me redonna de l’aplomb.
- Alors c’était bien ton aprèm à l’aniv de Maximilien ?
- Ah, oui, fuper cool. Y avait plein de types que je connaiffais pas, des mecs de terminale et même des mecs qui font à la fac.
J’étais assis sur son lit, tandis qu’elle rangeais sa veste dans sa penderie.
- Et tu fais quoi, y a même un type de 23 ans qui travaille pour le finéma qui m’a dit que j’avais le physique pour tourner dans les films !
J’avais envie de lui rétorquer qu’avec son problème de prononciation ça ne pourrait être qu’un rôle muet, mais je n’avais pas envie de trop la blesser malgré tout.
- Y avait de l’alcool auffi. Y a même une nana qui à roulé un gros fplif et l’a fait tourner. J’te raconte pas quand les vieux de Max on déboulé de retour de leur Week-End à Deauville…
- Tu… tu as fumé de la drogue ?
- Mais non, Jufte un ou deux verres de vodka orange. Ah, et puis quelques Whyfki coca, je me fouviens plus combien. J'étais un peu paf.
Virginie, future actrice de film muet et déjà alcoolique. La panoplie complète ! C’était pour quand la cure de désintox en première page de Closer ?
Virginie avait enlevé ses chaussures et s’apprêtait à retirer son chemisier azur tendance Saint Raph à col blanc.
J’ai juste eu le temps d’entrapercevoir involontairement une broderie de son soutif de dentelles roses sur fond bleu avant de me retourner rouge comme une tête d’amanite phalloïde turgescente.
Abusé là ! Sérieux ! On était plus en primaire quand on dessapait sans complexe dans le vestiaire mixte du gymnase de l'école Jean Jaures.
Et c’était pas fini !
Virginie se contorsionnait maintenant pour ôter son pantalon slim en skaï bleuté.

Cette scène d'un érotisme torride m'a été imposée par mon éditeur.
Je demande pardon aux parents de Tomtom qui me liront certainement.
Heu...  DSL.




Je lui faisais dos, et je n’aurais rien du voir, sauf que face à moi, contre le mur se dressait un miroir psyché qui me renvoyait, goguenard, l’image de ma belle carrément indécente là !
Du coup, j’adoptais profil bas en contemplant mes Convers.
Ho, les belles Convers que voilà. Avec des lacets. Tiens, celui de droite est un peu défait. Je vais le resserrer…
Derrière, ça s’affairait grave dans l’armoire.
- Et voilà ! Je t’avais dit que je faisais du cofplay ?
- Heu oui, je crois…
- Je fuis invitée au Paris Manga expo en novembre. Tiens, je te montre la tenue que j’ai choisie. Tu peux te retourner, Marfeau, j’ai fini…
Je pris donc mon courage à deux mains, même que j’en aurait eue une troisième, ça n’aurait pas été de trop !
Tadada !!!
Heu… 
Oui, heu, comment dire…
- Tu y vas comment à la Manga expo ? En transport ?
- Mais non, f’est ma mère qui va m’y accompagner !
Ah, autant pour moi, l’honneur est sauf ! Sans quoi, on aurait certainement eu droit à une catastrophe dans le RER. Genre émeute avec intervention du GIGN pour outrage à la pudeur.
Ce que j’avais entraperçu dans le miroir coquin de Virginie, ce n’était rien en comparaison à ce qu’elle me dévoilait tandis qu’elle finissait d’enfiler sa paire de très très hauts escarpins compensés bleu roi tendance Louis XIV.
Virginie avait revêtu une panoplie style soubrette aux nuances entrelacées de saphir et de blanc, ornée de dentelles mais tellement courte que si elle se baissait…
Non interdit de se baisser quand on est habillée comme ça !
En plus, elle avait osé les Dim up blancs pour parfaire le côté méga provoc.
Non mais sérieux, Virginie...
Tu vas pas y aller comme ça à la japan expo !
Si ? Ah bon...


Je vous ai précisé que la tenue était en latex ? Non ? Ben alors, voilà, c’est fait. On fait pas les choses à moitié dans la famille Grosseins. Une tenue comme ça, tu la trouves pas aux Galeries Lafayette. Ou alors au troisième sous-sol, réservé aux adultes libertins, rayon fetish, à côté des ustensiles de massages intimes...



Ils allaient se régaler les vieux pervers qui trainent à toutes les conventions cosplay avec leurs téléobjectifs libidineux !
Si j’étais la daronne de Virginie, jamais je n’accepterai que ma fille puisse s’exhiber ainsi en public !
Mais bon, quand on voit la mère…
On voit l’horizon, et même la lune quand le soleil se couche, aurait rétorqué Momo, plein de poésie parfois.
- Je fuis déguisée en Alife, crut-elle bon de préciser. Tu peux m’aider à m’attacher derrière ? Il faut faire un gros nœud.
- Un gros... nœud, heu... oui, j'arrive.
Momo aurait été là, je vous dis pas !
Je devais effectivement faire une belle rosette avec la ceinture de lamé blanche qui devait souligner sa fine taille. En essayant de rester serein. Penser à mes dernières vacances à la mer, et mes leçons d'initiation à la voile. Je maitrisais le nœud d'amarrage comme personne, alors une belle boucle à l'arrière de ce dos cambré ne devait pas me poser de soucis...
Et ben si !
L’opération menée à terme et non sans mal tellement mes doigts tremblaient, Virginie pirouetta sur elle-même, me faisant face.
- Alife au pays des merveilles, tu connais ?
- Heu, oui, mais pas cette version là !
Le rire de Virginie.
- Je t’adore, Marfeau, tu m’as toujours fait rigoler.
Elle me serra très fort contre elle, et moi, je ne savais même pas où je devais placer mes mains.
Je décidais de les laisser en l’air derrière son dos.
- Alors, verdict, fit-elle en s’écartant ?
- C’est, comment dire, très réussi.
Virginie était maintenant affairée à attacher ses cheveux pour donner naissance à deux couettes haut perchées retenues par des petits liens de tissus bleus auxquels elle donna la même forme que le dos de sa ceinture.
Bien, passons aux choses sérieuses.
- Au fait, tu la trouves comment la nouvelle ?
Juste comme ça, l’air de ne pas y toucher. Sans prévenir.
- Heu, Tania, heu, elle a l’air sympa, non ? C'est ta voisine de classe.
- Ben moi, j’l’aime pas !
Voilà, ça au moins, c’était dit. Mais on s’en doutait déjà un peu.
- Elle fe prend vraiment pas pour de la crotte avec fes grands airs et fes fringues de gothique à trois balles. Tu la trouves Fympa, toi ? Moi, je vois fa gros comme une maison. Fi elle cherche les embrouilles, elle va me trouver !
Dring ! Dring ! Émit soudain l’Iphone de Virginie.
Ouf, sauvé par le gong !
- Allo ? Ouais, salut Momo, fa va ? Ouais, il est là, j’te l’paffe !
Elle me tendit son précieux, protégé d’une coque de la même teinte que sa panoplie.
- F’est pour toi. F’est Momo.
Au passage, même pas un merci pour l’autre fois. Ingrate, va !
- Allo, Momo ?
- Ouais, salut mon pote. Désolé de t‘interrompre en plein milieu de ton cours privé de spéléologie féminine, mais y a ta daronne qui te cherche partout.
- Ma mère ? Qu’est-ce qui se passe ?
- J’en sais rien moi, elle m’a pas dit. Elle avait l’air en stress, et toi tu répondais pas.
Mince, batterie vide. Comme souvent.
- Dis voir, tu nous feras un résumé de ton cours particulier demain ? Enfin surtout pour Thomas, moi, je connais. Allez, grand, j’te laisse !
Tu parles !
- Y a un problème ? M’interrogea Virginie tandis que j’enfilais ma veste, la mort dans l’âme.
- Ma mère, elle a essayé de me contacter, mais j’avais plus de batterie. Selon Momo, y avait un truc qui clochait.
- Grave ?
- Je sais pas trop. Je dois y aller.
- Ok, Ok, à demain…
Tiens, elle avait l’air déçu de me voir m’éclipser si brutalement.
Je l’abandonnais donc un peu boudeuse dans sa chambre, avec sa petite robe d’Alice, ses bas blancs et ses escarpins que sa mère avait du payer une fortune samedi dernier à Val d’Europe.
Au bout du compte, c’était qui l’allumette dans l’histoire ?

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